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Compte rendu

‪Doan Bui, Le Silence de mon père

Paris, L’Iconoclaste, 2016, 255 p., 19 €

Pages 176 à 177

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2016). ‪Doan Bui, Le Silence de mon père‪ Paris, L’Iconoclaste, 2016, 255 p., 19 € Hommes & Migrations, 1314(2), 176-177. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3678.

  • Harzoune, Mustapha.
« ‪Doan Bui, Le Silence de mon père‪ : Paris, L’Iconoclaste, 2016, 255 p., 19 € ». Hommes & Migrations, 2016/2 n° 1314, 2016. p.176-177. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2016-2-page-176?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2016. ‪Doan Bui, Le Silence de mon père‪ Paris, L’Iconoclaste, 2016, 255 p., 19 € Hommes & Migrations, 2016/2 n° 1314, p.176-177. DOI : 10.4000/hommesmigrations.3678. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2016-2-page-176?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3678


1 Doan Bui, journaliste, deuxième génération (comme on disait) de l’immigration vietnamienne, emprunte le chemin tortueux et brumeux qui conduit à cet « inconnu » dont elle a hérité les traits, la myopie et l’asthme : son père. Tout commence par une aphasie qui le prive à jamais de toute parole. On pourrait dire que cela ne change rien, tant ce père parlait déjà peu, tant le silence est ici érigé en éthique de comportement : on ne parle pas, on tait, on cache… histoire de ne pas perdre la face ou de la faire perdre. À côté, le nif à la kabyle, c’est oualou (de la gnognotte, quoi). « Le silence est comme l’asthme chez nous. Ça se transmet de père en fille. » Avec cet énième et dernier exil paternel, le temps est venu de poser des questions, de remonter le fil de l’histoire familiale, de braver l’interdit qui exige l’effacement du « je » (« un truc de Français ») derrière le « nous » du groupe et de la famille. Doan Bui va enfreindre les tabous du silence et de l’individualité, mais aussi celui de remuer « de vieilles cendres qui pourraient provoquer un incendie ».

2 Doan Bui ne verse pas dans le nombrilisme familial ou des non-rapports entre une fifille et son papa. Ici, l’intime rejoint l’histoire du Vietnam et de l’exil vietnamien. Il faut rapprocher Doan Bui de Duong Thu Huong (pour le Vietnam) ou Duyên Anh (pour les enfants métis, ces « poussières de vie » ou « tête de poulet, cul de canard »). Sans oublier ces auteurs au sang ou à la géographies mêlées : Linda Lê, Minh Tran Huy, Kim Thuy, mais aussi Azouz Begag ou Tassadit Imache jusqu’à Brahim Metiba ou Samira Sedira.

3 Doan Bui dévoile l’angle mort des cocoricos sur l’intégration à la française. Un autre silence qui plombe un vivre-ensemble rabaissé à une déclaration d’allégeance. En se gargarisant de la réussite de « ses » « bons immigrés », la société refoule les sacrifices, les frustrations, la désintégration des corps et des âmes. Ceux de ce père venu avec sa famille se perdre au Mans. Malgré son statut de médecin, les Bui restaient « les immigrés dans cette coterie de notables ». « Nous avons été de “bons immigrés””, faisant même semblant d’être français. « Pour nous intégrer, nous nous sommes désintégrés ». « L’exil brise les pères », écrit Doan Bui, à coups de culpabilité pour ceux restés au pays et par un sentiment de « trahison » à voir ses enfants « déjà passés de l’autre côté ».

4 L’auteure, qui voulait « tant être française » – au point d’être aveugle aux siens –, ne se départira pas d’un sentiment d’imposture, de n’être jamais à sa place. Le jour où, pour un acte de naissance elle doit prouver sa qualité de française, elle se sent rejetée : « tout à coup je n’étais plus dans le bon camp ». Suspecte, il lui faut produire le certificat de naturalisation du père. Ses recherches la conduisent à dénicher de vieux documents et photos, des rapports de police aussi. Elle découvre des secrets insoupçonnables que des couches épaisses de silence, accumulées depuis deux générations, ne sont pas parvenues à cacher. Mais « il n’y a aucune honte à avoir. Rien à cacher. Personne ne perdra la face ». « La mer avalera tout », écrit-elle à sa mère, « mon idole ». Un livre tendre, écrit avec élégance et pudeur. Incroyablement courageux !


Date de mise en ligne : 06/11/2016

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3678