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Article de revue

‪« Mal nommer les choses… »‪

Pages 156 à 157

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2016). ‪« Mal nommer les choses… »‪ Hommes & Migrations, 1313(1), 156-157. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3595.

  • Harzoune, Mustapha.
« ‪“Mal nommer les choses…”‪ ». Hommes & Migrations, 2016/1 n° 1313, 2016. p.156-157. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2016-1-page-156?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2016. ‪« Mal nommer les choses… »‪ Hommes & Migrations, 2016/1 n° 1313, p.156-157. DOI : 10.4000/hommesmigrations.3595. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2016-1-page-156?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3595


1 Depuis les attentats de janvier puis ceux de novembre beaucoup font « leur » Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » S’octroyant une légitimité sur le dos du gars de Belcourt, chacun y va de ses mots et de ses explications, on lance sa petite grille de lecture tel un large filet pour enfermer le monde dans les mailles serrées de la rationalité. Sur ce même mode d’inspiration camusienne, osons un écart : chercher du sens, débusquer une cohérence, une logique, à des comportements ultraminoritaires, ne serait-ce pas ajouter au malheur de l’immense majorité des populations qui, pour avoir une proximité culturelle, religieuse ou sociologique avec les terroristes, n’en partagent ni les idéaux ni les méthodes ?

2 La misère, sociale, économique, le fiasco des interventions occidentales en Afghanistan, en Irak ou en Libye ne peuvent expliquer – à eux seuls – pourquoi des hommes et des femmes décident de se faire exploser et d’entraîner avec eux des centaines de victimes, de torturer et de tuer jusque des enfants. Il faut aux crimes une justification, un sésame qui ouvre la porte du passage à l’acte, autorise l’impensable. Il faut croire et espérer, comme un dément, comme un démon. Eschatologie de l’élu et du martyr.

3 Olivier Roy écrit dans Le Monde (24 novembre) : « Si les causes de la radicalisation étaient structurelles, alors, pourquoi ne touche-t-elle qu’une frange minime et très circonscrite de ceux qui peuvent se dire musulmans en France ? Quelques milliers sur plusieurs millions. (…) Bref, ce n’est pas la “révolte de l’islam” ou celle des “musulmans”, mais un problème précis concernant deux catégories de jeunes, originaires de l’immigration en majorité, mais aussi français “de souche”. Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité. »

4 Raphaël Glucksmann, sur sa page Facebook, écrit le 28 novembre : « Aucune “unité nationale” ne m'empêchera d'être un citoyen vigilant et engagé, de critiquer les atteintes aux libertés, de dénoncer telle ou telle politique étrangère ou intérieure, de m'offusquer des discriminations en France ou des conditions indignes de l'accueil (ou plutôt du non-accueil) des réfugiés ou migrants sur notre sol, MAIS (ce “mais” est pour moi crucial, vital) la bannière “Vos guerres, nos morts” et la petite musique que je sens (re)monter parmi certains d'entre nous, dans ce qui s'autodésigne comme “gauche”, sur le terrorisme présenté comme une réaction (certes condamnable et dûment condamnée) aux injustices et aux déséquilibres du monde, conséquences de politiques occidentales erronées ou abjectes, me laissent un goût plus qu'amer dans la bouche. »

5 Sur France Inter, le 14 novembre, Jean-Pierre Filiu demande d’« arrêter de faire le jeu des terroristes, en faisant comme s’ils nous faisaient payer ce qui doit être notre politique. (…) Ce sont des barbares qui sont extérieurs à nous et qui ne se définissent pas par rapport à nous pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes. Je le dis avec une immense douleur et émotion : ce qu’ils veulent, ce sont des représailles. Ce qu’ils veulent c’est qu’aujourd’hui à Paris et en France on tue des musulmans en représailles. Qu’on arrête de chercher la politique française, ils veulent la guerre civile en France ».

« Poétique » de la haine

6 « Hé mec ! Le monde n'est pas une construction logique à la mode allemande », écrivait l’écrivain palestinien Hussein Al-Barghouti dans Lumière bleue (Sindbad, 2004). Alors ? Petit retour sur la réaction d’un écrivain, irlandais celui-là, Robert McLiam Wilson, qui, après les attentats de janvier 2015, criait, le 18, sa « rage ingouvernable » : «  Je connais les gens qui ont fait ça. Je les ai rencontrés, eux et leurs pareils, à de nombreuses reprises, à Belfast. Ces gens sont les mêmes partout dans le monde. Pérou, Colombie, Belfast, Paris. Remarquable uniformité. Les deux traits dominants qu’ils partagent sont la bêtise et l’arrogance. Intellectuellement et moralement, c’est un voyage au pays du vide. Il n’y a rien. Nous sommes au cœur d’un univers de stupidité, d’une absence totale de quoi que ce soit qu’on puisse raisonnablement appeler une pensée. L’ignominie d’aujourd’hui n’a ni raison ni explication. Il n’y a pas de thèse. Pas de politique. Pas de religion. Pas même vraiment d’émotion adulte. C’est le caprice mortel d’un bambin mégalomane doté des pleines capacités de nuire d’un adulte. Je les ai rencontrés – les ignares de l’IRA et les têtes vides de l’UVF (Ulster Volunteer Force). J’imagine qu’ils sont plutôt bien assortis avec les génies du Sentier lumineux, les Einstein de Boko Haram et les Prix Nobel de l’État islamique. Ils sont crétins et abjects à un point que nous avons, pour la plupart, du mal à imaginer. »

7 Pour l’historien Paul Berman (Le Monde, 30 novembre), « nous, les modernes, croyons en la doctrine des “causes profondes”, selon laquelle de fortes pressions sociales sont toujours à l’origine de la rage meurtrière, mais les poètes de l’Antiquité ne voyaient pas les choses de cette manière. Ils considéraient la rage meurtrière comme un trait constant de la nature humaine. Ils pensaient, comme l’a écrit André Glucksmann, que “le principe destructeur nous habite”. Ou alors ils attribuaient cette fureur à des dieux irascibles dont les motivations, emportées et fantasques, ne nécessitaient aucune explication. (…) C’est la rage elle-même qui suscita leur attention, non pas ses origines ou ses causes supposées. Ils consacrèrent toute leur science, poétique, à l’examen de la fureur : à ses rythmes, ses mètres, son vocabulaire, ses nuances, ses degrés d’intensité. L’Énéide est aussi bien une traversée de la Méditerranée qu’un parcours à travers les différentes mutations de cette rage ». Pour Paul Berman, « la rage terroriste repose sur la haine, et la haine est une émotion qui est aussi un discours, en l’occurrence un discours élaboré composé de tracts, de poèmes, de chants, de sermons et de tout ce qui peut alimenter un système idéologique parfaitement huilé. Pour comprendre le discours, il faut disposer de ce que l’on pourrait appeler une “poétique” ».

Éthique du langage

8 Comme les explications socio-économiques ou géostratégiques n’épuisent pas le mystère de la haine, pour certains, l’islam serait par essence une religion de va-t-en-guerre qui justifierait, à coups de versets et de sourates, le crime. N’étaient les souffrances des innocents, il y aurait de quoi se tordre lorsque le niveau zéro de la pensée est atteint avec autant de suffisance. Frédéric Boyer : « Sur la question des migrants, les hommes politiques français sont en dessous de tout. Et d'une façon générale, l'inculture frappe le monde politique dans son ensemble. On est dans une ère de communication littéralement indigne. Or parler, transmettre sont des actes qui engagent notre dignité. Il n'y a pas d'éthique sans langage. Parler d'une certaine façon, cela a un sens. (…) Il y a beaucoup trop de fausse érudition dans le débat français. De faux penseurs parlent de textes ou de valeurs en ignares » (le JDD, 1er novembre.)

9 Idem chez Jean-François Bayart : « Des présidents de la République, des ministres, des hauts fonctionnaires ont proféré en toute impunité des paroles indignes et anticonstitutionnelles, tandis que les médias ouvraient grand leurs antennes, leurs écrans et leurs colonnes à des plumitifs racistes ou ignorants érigés en penseurs. L’asphyxie financière de l’école, de l’université, de la recherche publique, et le poujadisme anti-intellectuel dont a fait preuve à leur encontre la droite oublieuse que la République dont elle se gargarise avait été celle des professeurs et des instituteurs, à la fin du XIX e siècle, nous a privés des moyens de comprendre ce qui est en train de nous arriver. (…) Or nous avons les dirigeants que nous élisons, et les médias que nous achetons. En bref, nous sommes responsables de ce qui nous arrive » (Libération, 15 novembre).

10 Gilles Kepel pousse aussi un coup de gueule : « J'en veux à la fois à l'université française qui a détruit complètement les études arabes au moment même où Mohamed Bouazizi s'immolait par le feu, déclenchant la révolte arabe, et à nos dirigeants. (…) Je fais une critique au vitriol de la façon dont nos élites politiques conçoivent la nation. La France (…) est gangrenée par une haute fonction publique omnisciente et inculte qui méprise l'université, notamment les études qui sont dans mon domaine. Donc, on a abouti à ce à quoi on a abouti… Le monde du renseignement s'est endormi sur ses lauriers après s'être débarrassé de Kelkal, jusqu'à Merah, et finalement il n'a pas compris le passage au djihadisme de 3 e  génération. Il y a aussi une incapacité à comprendre ce qui se noue dans la sédentarisation de l'islam de France, ses acteurs, le jeu des élus avec le salafisme pour avoir la paix sociale. C'est l'incapacité globale de notre élite politique » (Letemps.ch, 26 novembre). 

11 Boris Cyrulnik trace un chemin de compréhension entre ce « jeu des élus » dénoncé par Gilles Kepel et la nécessité d’une « poétique » évoquée par Paul Berman. De l’inquisition au djihadisme moderne en passant par le nazisme, « c est la même méthode » : « Des slogans sont entrés petit à petit dans la culture commune. La population s'est soumise à une représentation dépourvue de jugement. La société s'est imprégnée de ces idées. (…) Freud disait les mots désignent des choses au début, puis des choses qui ne sont pas là et c est la fonction du symbole, et enfin ils finissent par ne plus rien désigner du réel. À ce moment-là, on se soumet à un slogan. Quand une culture ne permet pas la rencontre et le débat, on est des proies et internet démultiplie le pouvoir de ces manipulateurs. » D’où « la responsabilité de nos gouvernants qui ont abandonné culturellement les gosses de nos quartiers et les ont soumis à des manipulateurs » (Sud-Ouest, 9 janvier).

12 Le géographe Pierre Beckouche enfonce le clou : «  Il y a un domaine dans lequel on dispose déjà de toutes les connaissances nécessaires pour mesurer son rôle dans ce terrorisme contemporain : les insuffisances de la cohésion sociale française et les échecs de l’action publique en direction des couches populaires. Cela fait trente ans que les chercheurs ont montré les erreurs de deux de nos politiques publiques : 1) une éducation nationale dont le but stratégique reste de sélectionner l’hyper-élite, celle des grandes écoles, au lieu de se consacrer, prioritairement, aux enfants déclassés – et qui se trouvent être souvent issus de familles musulmanes ; 2) un urbanisme qui concentre des populations de bas niveau social dans des territoires désormais trop vastes pour pouvoir être améliorés par les seuls élus locaux. Les interactions de ces deux erreurs rajoutent à la difficulté : les collèges, qui concentrent l’échec scolaire, réduisent d’autant l’attractivité des quartiers populaires. » Et de poursuivre : « Si leur déculturation a pu faire de Français des nihilistes radicaux, le processus touche de bien plus larges parties de notre jeunesse. Au-delà de quelques milliers d’islamistes, cette déculturation concerne sans doute des centaines de milliers de jeunes Français. Cela se traduit, quelquefois, par l’islamisme, plus souvent par l’anomie, la drogue, la délinquance, le banditisme, la marginalité. Les attentats nous révèlent quelque chose de l’islamisme ; à son tour, l’islamisme nous révèle quelque chose de plus profond sur la jeunesse française et, on l’a vu avec les élections régionales, sur son attirance pour le Front national – appel désespéré à un ordre social chaotique mais dans lequel ils ont l’illusion de pouvoir trouver une place » (Libération, 28 décembre).

Un peu de clarté, au moins

13 À « la tentation totalitaire » ne faudrait-il pas opposer une autre tentation, un autre désir, ce « désir clairement exprimé de continuer la vie commune » (Renan) ? Difficile de « trouver une place » au milieu des boules puantes et des politicailleries sur la déchéance de la nationalité. Si, à défaut de mobiliser, on était clair, au moins. Clarté à l’extérieur, comme le rappellent Jean-François Bayart (« La France est droguée à l'argent des pétromonarchies », Letemps.ch, 3 décembre), Olivier Roy, avec les ambiguïtés de la lutte contre Daech (NYTimes.com, 17 novembre ou L’Obs, 20 novembre) ou encore Gilles Kepel (Letemps.ch, 26 novembre). Kamel Daoud, dans « L’Arabie saoudite, un Daech qui a réussi », résume : « Daesh a une mère : l’invasion de l’Irak. Mais il a aussi un père : l’Arabie saoudite et son industrie idéologique. Si l’intervention occidentale a donné des raisons aux désespérés dans le monde arabe, le royaume saoudien leur a donné croyances et convictions. Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre, même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres. Les attaques à Paris remettent sur le comptoir cette contradiction » (NYTimes, 21 novembre). Clarté à l’intérieur que de ne « pas confondre critique au nom de la démocratie et islamophobie ». Pour Zineb El Rhazoui (RMC, 15 novembre), « il faudrait que nous arrêtions d'accepter que ces pleurnichards de la stigmatisation derrière leurs burqas ou leurs barbes nous imposent leur standard radicalisé comme étant le standard de toute une identité dans ce pays. (…) Pour moi, l'islam n'est pas une race, la radicalité n'appartient à aucune race, et le dénoncer, c'est se référer à des principes démocratiques. Nous devons comprendre qu'il est temps d'arrêter de transiger sur les violations faites à la démocratie, à l'égalité hommes-femmes au nom du différentialisme culturel ».

14 Enfin, à défaut de bien « nommer les choses » et donc de sonder les entrailles des meurtriers, ne peut-on au moins poser les bonnes questions ? Pour Olivier Roy, « l’écrasement de Daech ne changera rien à cette révolte (…) de jeunes Français radicalisés, déjà entrés en dissidence [qui] cherchent une cause, un label, un grand récit pour y apposer la signature sanglante de leur révolte personnelle. (…) Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le califat du désert syrien (…) c’est la révolte de ces jeunes. Et la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire » (Le Monde, 24 novembre).

15 Le 22 décembre (Balllast.fr), Gérard Chaliand expliquait : « L'autre jour (…) la pharmacienne me disait que les clients défilent, depuis le 13 novembre, pour prendre des calmants. Les gens se demandent ce qui va se passer ; ils ont peur. Les médias (…) rendent service à Daech ; ils font leur propagande : si je relaie six fois un crime de guerre de l'ennemi, je lui rends cinq fois service. C'est la société du spectacle. C'est minable. Mais, non, contrairement à ce que raconte Hollande, nous ne sommes pas en guerre : une guerre, ce serait comme ça tous les jours ; on est dans une situation conflictuelle. Le vieux Aron avait trouvé la seule formule intelligente qui soit, à propos du terrorisme : “Peut être considéré comme terroriste toute action dont l'impact psychologique dépasse de très loin les effets proprement physiques.” (…) L'Occident ne veut plus mourir. Voilà – on y revient – pourquoi tout le monde a peur de tout dans notre société ! Un jihadiste, c'est quoi ? Un gars entre 18 et 35 ans. Un jihadiste de 50 ans, ça n'existe pas : il est patron. Ce sont les enfants-soldats les pires : ils se croient immortels et tirent sur tout ce qui bouge. (…) La jeunesse compte beaucoup pour comprendre Daech... On ne fait que patauger dans les caillots de l'Histoire. Tout n'est que bain de sang. Notre monde est atroce. Je ne retiens qu'une seule chose, au fond : il ne faut jamais être vaincu. Tout le reste, c'est de la littérature – et nous l'oublions, en France. »


Date de mise en ligne : 12/07/2016

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.3595