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Article de revue

L’ethos, un terme grec pour mieux appréhender les flexions de la grammaire romaine du politique

Pages 93 à 108

Citer cet article


  • Kennedy, J.
(2023). L’ethos, un terme grec pour mieux appréhender les flexions de la grammaire romaine du politique. Revue historique, 705(1), 93-108. https://doi.org/10.3917/rhis.231.0093.

  • Kennedy, Jérôme.
« L’ethos, un terme grec pour mieux appréhender les flexions de la grammaire romaine du politique ». Revue historique, 2023/1 n° 705, 2023. p.93-108. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2023-1-page-93?lang=fr.

  • KENNEDY, Jérôme,
2023. L’ethos, un terme grec pour mieux appréhender les flexions de la grammaire romaine du politique. Revue historique, 2023/1 n° 705, p.93-108. DOI : 10.3917/rhis.231.0093. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2023-1-page-93?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.231.0093


Notes

  • [1]
    Quintus Cicéron, Commentariolum petitionis, 11, 42.
  • [2]
    Selon le célèbre adage attribué tantôt à Jacques Chirac, tantôt à Charles Pasqua.
  • [3]
    Quintus Cicéron, Commentariolum petitionis, 12, 58.
  • [4]
    Dans les faits, Quintus explique à son frère que les modalités d’expression varient suivant que l’on se trouve à Rome ou en Italie. Non sans condescendance, il considère que « les gens des municipes et de la campagne, il suffit que nous les connaissions pour qu’ils croient être nos amis (Quintus Cicéron, Commentariolum petitionis, 8, 31) ».
  • [5]
    Judith Butler, Le Pouvoir des mots. Politique du performatif, Charlotte Nordmann (trad. fr.), Paris, Éditions Amsterdam, 2004, p. 235. L’enjeu de la légitimité est fondamental pour toute chose publique. Ainsi que le démontre Constantin Salavastru dans Rhétorique et politique. Le pouvoir du discours et le discours du pouvoir, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 12, « la vie politique est dominée par l’obsession de la légitimation du pouvoir ».
  • [6]
    Jean-Michel David & Frédéric Hurlet, « L’historiographie française de la République romaine : six décennies de recherche (1960-2020) », Trivium [En ligne], 31, 2020. URL :http://journals.openedition.org/trivium/7248. Consulté le jeudi 17 mars 2022.
  • [7]
    Voir Frédéric Hurlet, « Pouvoirs et autoreprésentations du prince à travers la correspondance impériale d’Auguste à Trajan (27 av. J.-C. - 117 apr. J.-C.) », in Isabelle Cogitore & Ivana Savalli-Lestrade (dir.), Des rois au prince, Pratiques du pouvoir monarchique dans l’Orient hellénistique et romain(ive siècle avant J.-C. – iie siècle après J.-C.), Grenoble, Éditions littéraires et linguistiques de l’université de Grenoble, 2010, p. 123-145. Il insiste sur la valeur performative du pouvoir des principes : « À partir du moment où est érigée en règle l’idée que l’empereur romain était ce qu’il faisait [selon l’analyse forgée par Fergus Millar], ce qu’il était amené à dire fait partie des éléments constitutifs de l’essence même du régime impérial, au même titre que les pouvoirs dont il était investi. »
  • [8]
    Jean-Michel David & Frédéric Hurlet, « L’historiographie française de la République romaine », art. cit. (no 6), 2020.
  • [9]
    Pour amorcer notre réflexion, nous avons pris comme point de départ les pistes proposées par Bertrand Fusulier dans « Le concept d’ethos », Recherches sociologiques et anthropologiques, no 42, 1, p. 97-109. Voir également Anne Jorro, « Ethos professionnel », in Anne Jorro (dir.), Dictionnaire des concepts de la professionnalisation, Louvain-la-neuve, De Boeck Supérieur, 2013, p. 109-112.
  • [10]
    À titre d’exemple, Reindert Dhondt & Beatrijs Vanacker, « Ethos : pour une mise au point conceptuelle et méthodologique », COnTEXTES [En ligne], 13, 2013. URL : http://journals.openedition.org/contextes/5685. Consulté le samedi 19 mars 2022. Cet article exploite l’ethos en tant qu’outil de compréhension de l’expression de « l’image de soi d’un auteur ». De manière plus commune, l’enseignement de la rhétorique et le secteur de la communication ont, de nos jours – et parfois de manière très schématique – fait du triptyque ethos (la crédibilité de l’orateur aux yeux de son public) / pathos (l’émotion que suscite l’orateur auprès de son public) / logos (la logique de l’orateur, qui raisonne pour convaincre son public) le fondement de toute prise de parole réussie.
  • [11]
    L’éthologie repose sur l’étude des pratiques et démarches comportementales du vivant, en premier lieu des animaux.
  • [12]
    Illustration de cette démarche, Philippe Choulet, « Lévi-Strauss et le Japon : l’ethos de la distance », Le Portique, no 43-44, 2019, p. 65-82.
  • [13]
    Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1964 [1904-1905], accessible en ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/ethique_protestante/Ethique_protestante.pdf. Consulté le 18 mars 2022. Voir également Max Weber, Le Savant et le Politique, 1963, [1917-1919], accessible en ligne : http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/savant_politique/Le_savant.pdf. Consulté le 18 mars 2022.
  • [14]
    Norbert Elias, La Société de cour, Pierre Kamnitzer & Jeanne Etoré (trad. fr.), Paris, Flammarion, 1985.
  • [15]
    Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de minuit, 2002 [1984].
  • [16]
    Max Weber, L’Éthique protestante, op. cit. (no 13), 198, p. 138.
  • [17]
    Ibid., 189, p. 132.
  • [18]
    Norbert Elias, La Société, op. cit. (no 14), p. 95-96.
  • [19]
    La cohérence d’un groupe dépend de sa capacité à forger durablement une mémoire collective, fondée sur des normes sociales communes et contraignantes, qu’il est toutefois possible de s’approprier. Sur ce point, voir Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 [1950]. Pour lui, « chaque homme est plongé en même temps dans plusieurs groupes [… qui] développent autant de mémoires collectives originales et entretiennent pour quelque temps le souvenir d’événements qui n’ont d’importance que pour elles » (p. 129). Mais « de l’instrument commun, tous ne tirent pas le même parti » (p. 95), car ce sont « des individus qui se souviennent, en tant que membres d’un groupe » (p. 94).
  • [20]
    Max Weber, Le Savant, op. cit. (no 13), 166, p. 137
  • [21]
    Pierre Bourdieu, Questions, op. cit. (no 15), p. 228.
  • [22]
    Ibid., p. 134 : « La notion d’habitus englobe la notion d’ethos, c’est pourquoi j’emploie de moins en moins cette notion. » L’ethos rejoint alors l’eidos (εἶδος : la forme du corps, l’individu) et l’hexis (ἕξις : manière d’être) comme élément constitutif de l’habitus, soit l’alliance de la manière d’être physique et intellectuelle.
  • [23]
    Pierre Bourdieu, Questions, op. cit. (no 15), p. 133.
  • [24]
    Idem.
  • [25]
    Anne Jorro, « Ethos professionnel », op. cit. (no 9), p. 110.
  • [26]
  • [27]
  • [28]
    Frédérique Woerther, L’Ethos aristotélicien. Genèse d’une notion rhétorique, Paris, J. Vrin, 2007, p. 123.
  • [29]
    Ibidem, p. 124.
  • [30]
    Ibidem, p. 299.
  • [31]
    Voir Philippe Le Doze, « Les idéologies à Rome : les modalités du discours politique de Cicéron à Auguste », Revue Historique, no 654, 2010/2, p. 278. L’auteur oriente son analyse des structures politiques romaines en ce sens lorsqu’il démontre que « la lutte politique [pour l’obtention de magistratures, par exemple] est avant tout une question morale ».
  • [32]
    Aristote, Rhétorique, 1, 8, 1366a, 8-12. Voir Frédérique Woerther, L’Ethos aristotélicien, op. cit. (no 28), p. 304 : « Le recours au terme ἦθος pour désigner […] le caractère persuasif de l’orateur (ou de toute autre personne) indique que “l’étoffe politique” de l’individu se situe pour Aristote – comme pour l’ensemble des auteurs anciens – au cœur de sa conception de l’homme. C’est le même homme, d’étoffe politique, qui est décrit dans les Éthiques et qui, dans la Rhétorique, est occupé à persuader ses semblables : éthique, politique et rhétorique communiquent ainsi subtilement. » Nous voyons clairement poindre ici, par l’entremêlement entre ces trois dimensions, tout l’intérêt que le terme ethos peut représenter dans l’étude de la res publica romaine. Notons, enfin, que le terme grec ethos a ceci en commun avec le concept sociologique d’ethos qu’il interroge les manières d’être et de se comporter, qui s’inscrivent dans les origines sociales et l’éducation.
  • [33]
    Quintilien, Institution oratoire, 6, 8.
  • [34]
    Ibid., 6, 9.
  • [35]
    Assimilée à l’idée de tradition, cette expression renvoie de manière ambiguë aux dynamiques de définition et de redéfinition du rapport au passé et aux normes qui en découlent par l’élite politique et sociale romaine, suivant ses intérêts propres et immédiats. Le mos maiorum n’est donc pas un médium neutre entre passé et présent. Ainsi que l’a expliqué Maurice Halbwachs dans La Mémoire collective, op. cit. (no 19) p. 118-119, « le souvenir est dans une très large mesure une reconstruction du passé à l’aide des données empruntées au présent, et préparée d’ailleurs par d’autres reconstructions faites à des époques antérieures et d’où l’image d’autrefois est sortie déjà bien altérée ».
  • [36]
    Nathalie Barrandon, Les Massacres de la République romaine, Paris, Fayard, 2018, p. 10.
  • [37]
    Voir les réflexions philosophiques développées par Chantal Mouffe, « Politique et agonisme », Rue Descartes, no 67, 2010, p. 18-24 et, plus récemment Chantal Mouffe, L’Illusion du consensus, Pauline Colonna d’Istria (trad. fr.), Paris, Albin Michel, 2016.
  • [38]
    Voir Christophe Badel, La Noblesse de l’Empire romain : les masques et la vertu, Seyssel, Champ Vallon, 2005, p. 16 : il nous rappelle que « définie par l’usage », la nobilitas s’entend aussi bien à l’échelle des individus que du groupe et qu’elle ne doit pas être assimilée au Sénat, mais à l’une de ses composantes.
  • [39]
    Abordée par Lucain (Pharsale, 1, 98) dans sont récit des guerres civiles, l’expression concordia discors a également été mobilisée par Ovide dans ses Métamorphoses (1, 432-433) : « Lorsque l’humidité et la chaleur se sont combinées l’une avec l’autre, elles conçoivent ; c’est de ces deux principes que naissent tous les êtres ; quoique le feu soit l’ennemi de l’eau, un rayonnement engendre toutes choses et la concorde dans la discorde convient à la reproduction. » Une telle perception n’est pas exclusivement romaine puisque nous en trouvons des traces dans la philosophie pré-socratique d’Empédocle, mais sa transposition dans le champ politique est tout à fait spécifique.
  • [40]
    L’impact des proscriptions sur la valeur et le statut de citoyen romain nous semble l’emporter en tant que point de rupture sur les tensions et violences du dernier tiers du iie siècle avant notre ère. Mise en avant par Appien (Guerre civile, 1, 2, 4) comme le point de départ de son récit des guerres civiles, cette période marque certes une étape dans la brutalisation des rapports politiques et sociaux, mais n’entraîne pas de rupture nette.
  • [41]
    Voir Jérôme Kennedy, Une res publica impériale en mutation : penser et pratiquer le pouvoir personnel à Rome de Sylla à Trajan, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2023.
  • [42]
    Voir les développements de Fergus Millar dans The Crowd in Rome in the Late Republic, University of Michigan Press, 1998. Sur la question des négociations entre élite et grande nombre, voir Robert Morstein-Marx, Mass Oratory and Political Power in the Late Roman Republic, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 2008. Notons que le recours à la uia popularis repose sur des choix exclusivement opérés par certains membres de l’élite.
  • [43]
    Cicéron, Lettres à Quintus, 2, 3, 4.
  • [44]
    Ibid., 2, 4a, 3.
  • [45]
    Cicéron, Lettres à Lentulus, 1, 5a, 1.
  • [46]
    Valère Maxime, 6, 2, 4.
  • [47]
    Valère Maxime, 6, 2, 6.
  • [48]
    Valère Maxime, 6, 2, 7.
  • [49]
    Valère Maxime, 6, 2, 9.
  • [50]
    Sénèque, Lettres à Lucilius, 1, 11, 4.
  • [51]
    Florus, 2, 13, 11.
  • [52]
    Concernant les conséquences de cette approche à l’époque de Sénèque, lorsque celui-ci propose à Néron, avec le De clementia, une redéfinition du pouvoir impérial, voir Jérôme Kennedy, « “Le corps tout entier est asservi à l’âme”. Une réappropriation sénéquienne du pouvoir personnel à l’orée du principatus de Néron », in Stéphane Benoist (dir.), Une République impériale en question, 24e supplément des Dialogues d’Histoire ancienne, Presses universitaires de Franche-Comté, no 1525, Besançon, 2021, p. 227-243. Sur la notion d’auctoritas, voir Frédéric Hurlet & Jean-Michel David (dir.), L’auctoritas à Rome. Une notion constitutive de la culture politique, Bordeaux, Ausonius, 2020.
  • [53]
    Ce qui revient à questionner les modalités de construction de la persona du deuxième princeps. Sur le sens de cette notion, voir Stéphane Benoist, « Nomina, tituli et loci : en quête d’une définition des personae du princeps », in Philippe Le Doze (dir.), Le costume de prince. Vivre et se conduire en souverain dans la Rome antique d’Auguste à Constantin, Rome, Collection de l’École française de Rome, 587, 2021, p. 59-85.
  • [54]
    Philippe Lavaux, « Les monarchies : inventaire des types », Pouvoirs, n. 78, 1996, p. 23.
Français

Avant de s’imposer en tant que concept sociologique grâce aux travaux fondateurs de Norbert Elias, de Max Weber ou, plus récemment, de Pierre Bourdieu, le terme ethos n’était rien d’autre qu’une notion floue et ambivalente de la langue grecque classique, exploitée par un philosophe comme Aristote pour aborder tout à la fois le politique, l’art oratoire ou encore la musique… Recourir à ce mot dont l’orthographe (ἦθος, ἔθος) et le sens (manière d’être, caractère, disposition de l’âme ; coutume, usage) peuvent varier suivant les contextes et les sources est-il pertinent lorsque l’on tente d’appréhender les mutations politiques romaines des premiers siècles avant et de notre ère ? Ethos n’a certes pas d’équivalent strict dans la langue latine (mens, mos, mos maiorum, disciplina…) mais l’exploitation de ce terme présente au moins deux avantages pour les historiens. Il permet en premier lieu de restituer la part d’incertitude et, parfois, d’aporie propre au vocabulaire et aux pratiques politiques des Romains. Il offre surtout la possibilité d’aborder la res publica à travers l’idée de la performativité de la grammaire romaine du politique. Pour le dire autrement, le langage politique ne sert pas à rendre compte d’un fonctionnement politique préexistant : il génère une fiction qui donne corps, consistance et légitimité à des structures politiques dont il délimite plus ou moins arbitrairement les normes, les capacités et les perspectives d’action. Entre conflit, légitimité et consensus, l’ethos est un angle d’étude potentiellement novateur. C’est particulièrement net pour la longue période qui s’étend de Sylla à Trajan, période de destruction créatrice des normes individuelles et collectives que l’on peut considérer comme étant celle d’une res publica impériale en mutation.

  • histoire romaine
  • ethos
  • discours politique
  • légitimité
  • pouvoir impérial

Mots-clés éditeurs : discours politique, ethos, histoire romaine, légitimité, pouvoir impérial


English

Ethos, a Greek Term to Better Understand the Flexions of the Roman Grammar of Politics

Before imposing itself as a sociological concept thanks to the founding works of Norbert Elias, Max Weber or, more recently, Pierre Bourdieu, the term ethos was nothing more than a vague and ambivalent notion of classical Greek, used by a philosopher like Aristotle to address politics, oratory or music all at the same time. Is the use of this word whose spelling (ἦθος, ἔθος) and meaning (way of being, character, disposition of the soul; custom, usage) may vary according to the contexts and the sources relevant when one tries to apprehend the Roman political changes of the 1 st centuries BCE and CE ? Ethos certainly has no strict equivalent in the Latin language (mens, mos, mos maiorum, disciplina), but the use of this term has at least two advantages for historians. First of all, it allows us to restore the share of uncertainty and, sometimes, aporia specific to the vocabulary and political practices of the Romans. Above all, it offers the possibility of approaching theres publicathrough the idea of the performativity of the Roman grammar of politics. To put it another way, political language does not serve to account for a pre-existing political functioning : it generates afictionthat gives body, consistency and legitimacy to political structures of which it delimits the norms, capacities and outlook for action more or less arbitrarily. Between conflict, legitimacy and consensus, ethosis a potentially innovative angle of study. This is particularly clear for the long period that stretches from Sylla to Trajan, a period of creative destruction of individual and collective norms that can be considered as being that of a changing imperial res publica.

  • Roman history
  • Ethos
  • Political Discourse
  • Legitimacy
  • Imperial Power

Mots-clés éditeurs : Ethos, Imperial Power, Legitimacy, Political Discourse, Roman history


Date de mise en ligne : 26/04/2023

https://doi.org/10.3917/rhis.231.0093

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