Christian Pfister et Heinz Wanner, Climate and Society in Europe. The Last Thousand Years, Berne, Haupt, 2021, 397 p.
- Par Thomas Labbé
Pages 976 à 979
Citer cet article
- LABBÉ, Thomas,
- Labbé, Thomas.
- Labbé, T.
https://doi.org/10.3917/rhis.224.0976
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- LABBÉ, Thomas,
https://doi.org/10.3917/rhis.224.0976
1 Voilà un ouvrage qui constituera, au même titre que l’Histoire humaine et comparée du climat d’Emmanuel Le Roy Ladurie, un jalon essentiel de l’historiographie du climat pour les décennies à venir. Avec ce Climate and Society in Europe, Christian Pfister, qui est aujourd’hui le chef de file de toute une génération d’historiens du climat, associe ses compétences avec celle du climatologue Heinz Wanner, pour livrer ensemble une réflexion globale et complexe sur l’évolution conjointe du climat et de la société depuis l’An Mil. L’ouvrage, dense, s’adresse bien sûr en premier lieu à un public de spécialistes. Il intéressera aussi un public plus élargi. Les deux auteurs ont en effet eu l’ambition de faire un pont entre deux cultures scientifiques, celle des sciences sociales et celle des sciences de la Terre. Ils ont pour cela voulu synthétiser en un volume la somme des articles essentiels publiés sur le sujet, éparpillés dans des journaux spécialisés peu accessibles aux non-initiés de chaque discipline.
2 Il en résulte la construction d’une vision globale qui embrasse en 397 pages un horizon très large. Les sujets et les champs abordés sont multiples. Le lecteur trouvera des chapitres synthétiques sur les théories actuelles du fonctionnement du climat (chap. 1 et 6), de même que sur les formes de perception et d’explication dont il a fait l’objet depuis le xiie siècle (chap. 4). Les auteurs entreprennent également une minutieuse reconstruction du climat depuis l’An Mil, en évoquant la diversité des sources disponibles (proxy naturels et sources écrites), ainsi que les méthodologies employées par la discipline (chap. 5 et 6). On soulignera avec intérêt l’importante mise au point pour expliquer et rendre accessible la méthode dite des « indices de Pfister » (p. 133-136). Cette méthode, quoiqu’encore discutée parmi les spécialistes, s’est imposée comme une méthode classique dans le champ de la climatologie historique. Elle consiste à transformer l’information qualitative des archives narratives en information numérique afin de pouvoir construire des séries quantitatives longues de l’évolution climatique, comparables aux séries issues des proxy naturels. Les données issues de l’impressionnant travail de reconstitution d’indices fourni par les auteurs constituent l’ossature de la reconstruction qu’ils proposent. Patiemment, siècle par siècle et saison par saison, ils reconstituent ainsi l’évolution du climat européen et de ses extrêmes depuis le xie siècle (chap. 6, 7 et 8). On voit se succéder, dans une nomenclature anglo-saxonne qui est la règle en histoire du climat, des périodes spécifiques : un HMP (High Medieval Period) plutôt chaud jusqu’en 1300, un BLIA (Boreal Little Ice Age, c. 1300-c. 1900) bien connu, un STC (Short Twentieth Century) qui correspond au réchauffement lent du xxe siècle, et un RWP (Recent Warm Period) qui commence en 1988 et qui caractérise le réchauffement rapide des dernières décennies. Ils proposent sur cette base une réflexion approfondie sur les liens existant entre l’évolution du climat et celle de la démographie depuis l’an Mil (chap. 9 et 10), et mettent en évidence l’impact des anomalies climatiques extrêmes sur les sociétés passées (chap. 3 et 9). Enfin, en un chapitre conclusif très stimulant, ils terminent par un point sur la question du réchauffement récent et sur sa signification historique (chap. 11).
3 À l’aune de mille ans d’histoire, le livre défend la thèse du « retour de la vulnérabilité » dans la société occidentale. Le réchauffement climatique et ses conséquences nous obligent à renouer avec le climat, ce climat qu’Emmanuel Le Roy Ladurie avait déjà appelé « l’impensé historique » du développement des sociétés modernes. On ne peut que les suivre dans cette direction et percevoir avec cet ouvrage tout l’intérêt qu’une histoire du climat précise, rigoureuse et méthodique, peut apporter à cette discussion fondamentale. Voilà un peu plus de trente ans, Jean Delumeau et Yves Lequin concluaient leur livre classique sur l’histoire des fléaux par le constat optimiste, largement partagé par les sciences sociales de l’époque, d’une disparition de l’horizon catastrophique dans la société du xxe siècle, devenue gestionnaire du « risque ». Pour eux, les sociétés occidentales s’étaient progressivement libérées de la contrainte climatique à partir de la fin du xviiie siècle, et surtout du début du xixe siècle, en raison de la modernisation de l’agriculture et de la révolution des transports qui avaient définitivement mis tout le monde à l’abri des famines climatiques (Jean Delumeau et Yves Lequin (dir.), Les Malheurs des temps. Histoire des fléaux et des calamités en France, Paris, 1987). Cela, les auteurs ne le nient pas. Mais ils soulignent aussi que le desserrement de la contrainte météorologique pendant ces deux cents dernières années s’explique en partie, ce que leurs prédécesseurs ne pouvaient pas savoir, par la relative stabilité climatique qui a caractérisé la période allant du milieu du xviiie siècle à la fin du xxe siècle. La période de la croissance moderne constitue en effet du point de vue climatique une exception remarquable à l’échelle des mille dernières années. D’après leurs patientes reconstitutions, les extrêmes climatiques ont été en effet moins fréquents pendant cette période qu’ils ne l’avaient été pendant les périodes précédentes. Après l’été que l’on vient de connaître en 2022, les auteurs surprennent en nous apprenant que le risque de sécheresse caniculaire, relativement fréquent de 1200 à 1720 (23 événements, soit un événement extrême tous les 22 ans), avait en fait quasiment disparu en Europe jusqu’au début du xxie siècle (2 événements de 1720 à 2000, soit un tous les 110 ans). Il en est de même pour la variabilité hivernale. Elle est bien moindre à partir de 1720 (4 hivers très froids ou très chauds entre 1720 et 2000, soit 1 événement extrême tous les 70 ans) qu’elle ne l’était auparavant (29 hivers très froid ou très chauds de 1200 à 1720 ; 1 extrême tous les 29 ans) (p. 342). Le retour de la vulnérabilité se comprend donc aussi à l’aune d’un retour à une variabilité climatique plus forte et aux risques d’extrêmes que cela suppose, depuis le début du xxie siècle seulement. La phase de réchauffement rapide, le RWP, qui a commencé en 1988 nous remet ainsi en face d’une force de contrainte qui avait été évacuée de l’horizon historique pour les raisons sociales autant qu’environnementales, et l’on découvre que la société moderne se révèle bien plus vulnérable qu’il n’y paraissait, notamment au niveau énergétique.
4 La vulnérabilité climatique des sociétés anciennes était différente. Restant à juste titre prudents vis-à-vis des montées en généralité fréquentes et souvent mal étayées dans le domaine de la climatologie historique, les auteurs limitent leur analyse de l’impact social du climat sur la société européenne prémoderne à une perspective limitée à l’aspect démographique. Du point de vue de l’histoire sociale et économique, le cœur de leur réflexion tient dans les chapitres 9 et 10 dans lesquels ils réfléchissent précisément aux corrélations décelables entre l’évolution des conditions climatiques d’une part et celle du développement économique et démographique européen d’autre part. Le climat ne dirige pas tout. Mais il accompagne et supporte le développement dans cette économie « organique » prémoderne. Les auteurs fondent leur propos sur la célèbre théorie de l’historien anglais Edward A. Wrigley (Continuity, Chance and Change. The Character of the Industrial Revolution in England, Cambridge, Cambridge University Press, 1988), pour qui l’économie prémoderne se distingue de l’économie moderne en ce que la production de richesses y était dépendante de la disponibilité en énergie solaire (pour faire fonctionner l’agriculture) et non de la disponibilité en énergie fossile (p. 248-249). Dans un tel contexte, l’évolution des conditions climatiques jouait donc un rôle bien plus existentiel, que montre bien l’histoire des famines abordée au chapitre 9 (p. 281-295). Toutes les grandes famines européennes en effet résultaient de pénuries engendrées par des conditions climatiques extrêmes, qui submergeaient la capacité de production et de résilience alimentaire de ces sociétés. La famine de 1197 fut induite par une succession exceptionnelle de trois étés excessivement pluvieux, celle de 1258 par les conséquences climatiques de l’éruption du Samala en Indonésie, celle de 1315-1317 par l’effet sur les récoltes des étés dépressionnaires de 1314, 1315 et 1316, celle de 1438 par l’un des hivers les plus rigoureux des mille dernières années, etc. Si à partir du xviiie siècle le développement d’institutions plus efficaces permet de réduire les conséquences humanitaires des récoltes déficitaires, il n’en reste pas moins que le climat pouvait toujours affamer dans les régions les plus éloignées des marchés, comme en Europe centrale pendant l’automne 1816 (après l’éruption du Tambora en 1815) ou en Finlande entre 1867 et 1868, après deux gels successifs des récoltes.
5 À une échelle de temps moins événementielle, les auteurs repèrent un lien étroit entre périodes de croissance démographique et périodes de réchauffement estival. C’est le cas en général pour la croissance des années 1150 à 1300 qui correspond à une phase particulièrement favorable au niveau climatique, surtout entre 1170-1200 et 1220-1250. C’est le cas pour la croissance de la première moitié du xvie siècle, qui correspond à une période marquée par des beaux étés entre 1530 et 1568, et c’est encore le cas en ce qui concerne la croissance des deux derniers tiers du xviiie siècle, inaugurée par deux décennies (1719-1739) très favorables. Les liens entre climat et croissance ne sont pas pour autant présentés de manière mécanique. C’est en interrelation avec les facteurs sociaux que les auteurs comprennent l’influence du climat sur l’économie. Récapitulons leur réflexion concernant la croissance du xiiie siècle par exemple. Classiquement, la croissance est liée en priorité aux innovations agricoles, c’est-à-dire à l’extension des surfaces cultivées, au passage à la rotation triennale et à l’amélioration de l’outillage, notamment pour la traction animale. Le climat joue simplement dans ce contexte un rôle de facilitateur qui génère le cercle vertueux : de meilleures saisons végétatives permettent d’obtenir de meilleures récoltes, qui permettent d’améliorer les conditions sanitaires, qui entraînent une plus grande croissance démographique, qui permet de gagner encore plus de nouvelles terres arables, qui permettent de produire plus, etc. De même, l’allongement d’un ou deux mois de la période favorable pendant laquelle le bétail peut paître à l’extérieur permet d’économiser la nourriture hivernale et ainsi d’augmenter la taille du cheptel, ce qui augmente la force motrice globale, entraînant une plus forte capacité de production, etc. (p. 257). L’effort des auteurs à restreindre l’influence du climat à un rôle d’accompagnant, et à éviter d’en faire le moteur de l’histoire, témoigne de la complexité de leur réflexion sur le sujet. Ainsi, s’il aurait été facile de lier l’arrêt de la croissance vers 1270 avec la détérioration climatique qui correspond à l’entrée dans le BLIA, il n’en est rien, puisque, jusqu’en 1314, notent-ils, le refroidissement ne concerne que les hivers et très peu les étés. Pour expliquer la fin de la croissance, les auteurs privilégient donc la thèse de la contrainte sociale endogène, plus précisément la thèse malthusienne de la restriction des profits marginaux. Mais là encore, rien de mathématique ni de borné dans la démonstration : l’arrêt de la croissance du xvie siècle, elle, à partir de 1570, est bien d’origine climatique. Elle correspond à une période de refroidissement exceptionnel jusqu’au début du xviie siècle, la période 1585-1601, caractérisée par 13 étés successifs fortement dépressionnaires, que les auteurs considèrent comme la plus sévère crise climatique des mille dernières années (p. 289-292). Dans ces conditions, le climat s’ajoute bien comme un facteur décisif aux troubles de religion pour expliquer le repli démographique. Le renforcement de la chasse aux sorcières, qui culmine en terres germaniques entre 1570 et 1630 témoigne du sentiment de dérèglement de la nature partagé par les contemporains qui recherchent des boucs émissaires à leurs angoisses (p. 274-276). Le rebond qui commence après 1650 ne doit rien au climat, mais bien plutôt au début du recul de la peste grâce à la mise en place de mesure plus efficace de prévention. Néanmoins la révolution agricole du début du xviiie siècle profite indéniablement d’une période favorablement tiède entre 1718 et 1739. Après cette date, la modernisation de l’économie conduit à lentement découpler les rythmes de la croissance démographique et du climat, qui ne frappe plus que de manière ponctuelle, en cas d’anomalie extrême (1740, 1772-1774, 1816).
6 Finalement, concluent les auteurs, « climate […] is perhaps the most important force that shapes population growth between 1000 and 1750 AD » (p. 317), constat que l’on peut tout à fait partager si l’on considère la contrainte climatique non pas comme accablante (et il n’y a pas de déterminisme facile dans cet ouvrage) mais comme la seule absolument permanente. Le climat « pèse » sur une économie et un modèle de développement fondamentalement agraires et de subsistance, phénomène à propos duquel l’historiographie traditionnelle, depuis une dizaine d’années à peine, des travaux de Bruce Campbell (The Great Transition. Climate, Disease and Society in the Late-Medieval World, Cambridge, Cambridge University Press, 2016) à ceux de Jean-Pierre Devroey (La Nature et le Roi. Environnement, pouvoir et société à l’âge de Charlemagne (740-820), Paris, Albin Michel, 2019), commence à prendre toute la mesure de l’importance. Dans cette évolution historiographique majeure, Christian Pfister est un pionnier qui travaille sur la question depuis le début des années 1980 et qui a contribué à développer des méthodes et des chantiers de recherches très actifs. Il livre ici le résultat de plusieurs décennies de recherches approfondies. Rien que cela suffit à faire de ce livre un classique de la discipline pour les années à venir.