Giovanni Ciapelli et Alessandra Quaranta (dir.), Medicina e sanità in Trentino nel Cinque-Seicento, tra saperi, società e scambi culturali, Trente, Università degli studi di Trento, « Quaderni » 9, 2019, 213 p.
- Par Franck Collard
Pages 232 à 233
Citer cet article
- COLLARD, Franck,
- Collard, Franck.
- Collard, F.
https://doi.org/10.3917/rhis.221.0232
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https://doi.org/10.3917/rhis.221.0232
1 Issu d’un colloque faisant partie d’une grande enquête sur les activités sanitaires dans le Trentin moderne, enquête présentée en introduction et bénéficiant du concours des autorités médicales d’aujourd’hui, persuadées à bon droit du profit à tirer par la médecine actuelle, technique et déshumanisée, de dialogue avec les réalités anciennes, le volume ici recensé comprend deux parties et cinq contributions. La première partie concerne les savoirs et la seconde les pratiques, saisies notamment à travers une étude de cas.
2 La première contribution examine les épitres dédicatoires adressées entre 1524 et 1539, selon les mœurs éditoriales de ce premier âge de l’imprimé, au cardinal de Trente, chancelier de Ferdinand de Habsbourg, Bernard Cles, en tête d’ouvrages médicaux et astrologiques. L’auteur, L. Ciancio, essaie de déterminer ce que ces épîtres révèlent des conceptions savantes en matière d’astrologie médicale, ou d’astrologie tout court ou encore de pathologie particulière comme le « mal français ». Mattioli et Rozoni dénient tout pouvoir aux astres sur l’altération et le rétablissement de la santé, Nogarola soutient l’idée, dans sa préface à la traduction des commentaires d’Alexandre d’Aphrodisias sur les Météorologiques d’Aristote, que point n’est besoin de chercher la cause des choses en dehors de la philosophie naturelle. La concurrence à Dieu que certains prêtent aux astres blesse l’orthodoxie et il s’agit d’en convaincre les puissants. Il est dommage que l’A. ne reproduise pas ces épîtres soumises à un commentaire finalement assez rapide et remettant assez peu en perspective toute la problématique de l’astrologie médicale dont un des grands tenants, Pietro d’Abano, n’apparaît pas, comme si tout commençait après 1500.
3 La lecture de la deuxième contribution sur les livres de secrets, due à R. Taiani, prend davantage en compte la tradition médiévale encore très vivante dans la culture imprimée. En essor après 1560, la production moderne accueille les secrets « populaires » et des savoirs pratiques, tirés de l’expérience et des usages des paysans du Trentin, mais rattachés aux savoirs savants. Ainsi procède par exemple Leonardo Fioravanti. Une compilation générale puisant à 133 auteurs sort des presses en 1582. Des manuscrits nombreux sont produits, souvent copiés sur les imprimés. Il ne s’agit pas de spéculations de philosophie naturelle mais de connaissances concrètes et appliquées qui circulent entre milieux socio-culturels différents mais pas étanches.
4 Sur le versant de la pratique, la troisième étude examine les médecins tridentins dans leurs relations entre eux, avec le pouvoir, avec les patients. A. Quaranta, une des maîtresses d’œuvre du projet global, constate la subsistance d’un grand nombre d’empiriques dans le Trentin. Une clientèle d’élite, en premier lieu à la cour des Habsbourg, occupe les médecins diplômés dont A. Quaranta montre bien l’asservissement aux exigences des princes et la soumission à leurs intérêts : celui qui soigne le prince-évêque de Trente, Cristoforo Madruzzo, doit renoncer à recommander aux pères du concile de quitter les lieux à cause de la peste qui y sévit car cela va contre les vues du prélat de l’endroit. De même, la plus grande discrétion est à observer avec un puissant patient syphilitique désireux de trouver épouse. Les médecins s’écrivent, s’introduisent mutuellement auprès des puissants, collectent des données grâce à des réseaux étendus, se diffament aussi à propos de traitements controversés, tout en cultivant une collégialité qui dilue les responsabilités en cas d’erreur thérapeutique. Ce sont des servuli, des serviteurs relevant du patronage des puissants, même s’ils les conseillent parfois au-delà de leur seul domaine de compétence.
5 Dans l’avant-dernier texte, M. Garbellotti s’occupe des médecins au service de la communauté, notamment dans les hôpitaux où la séparation entre pauvres et malades ne se constate pas avant 1600. Dépourvus d’instances réglementaires propres, les praticiens de Trente sont régis par un magistrat consulaire dépendant de l’évêque qui accorde une licencia medendi aussi à des chirurgiens et d’autres types de soignants. Les populations ne raisonnent qu’en termes d’efficacité et les plaintes en justice émanent moins d’elles que de confrères jaloux de la bonne renommée du métier. Un système de contractualisation annuelle met à la disposition des localités des praticiens rétribués par elles en cas d’insolvabilité des malades. Le système est dans la continuité des pratiques antérieures en Italie ou dans l’Occident méditerranéen, y compris le rôle curatif accordé au besoin aux apothicaires auxquels le grief d’outrepassement de fonction est fréquemment fait.
6 La dernière contribution, donnée par A. Quaranta et G. Gentilini, expose le cas clinique du frère de l’évêque déjà mentionné, Nicolò Madruzzo († 1572). Il a fait l’objet d’une description consignée dans un manuscrit de 80 consilia regroupés par Francesco Partini di Rovereto, médecin impérial, conseillé par d’autres médecins connus comme Frigimellica ou Mattioli. Atteint de syphilis mais bénéficiaire d’une rémission, le patient voulait se croire guéri alors que sa première épouse était morte sans doute du mal à l’âge de 23 ans. Les maux endurés et les remèdes administrés, comme le mercure ou le bois de guaiaco, sont précisément décrits dans la durée. Quoique diminué mais dans le déni de son mal, le malade atteint aussi de malaria exerce les devoirs de ses charges. Sans doute son médecin a-t‑il voulu témoigner des efforts qu’il avait faits pour le guérir sans jamais nommer son mal, par pudeur ou par prudence. Il manifeste une grande ferveur thérapeutique et un grand enthousiasme expérimental, trait qui semble caractériser la modernité pour les auteurs du volume, quoique l’expérimentation ne soit pas étrangère aux siècles précédents.
7 Le lecteur apprend beaucoup de ce volume aux apports divers et variés, mais il regrettera la large ignorance des réalités tardo-médiévales pourtant objets d’études récentes très suggestives et alors que peu distingue les conditions sanitaires voire scientifiques des derniers siècles du Moyen Âge de celles des deux premiers siècles modernes. Que D. Jacquart, M. Nicoud ou J.-P. Boudet soient absents de l’index des chercheurs cités ne laisse pas de surprendre. Les évolutions de la condition de médecin par rapport aux siècles terminaux du Moyen Âge ne retiennent pas beaucoup l’attention des auteurs alors qu’il semble que la subordination aux puissants s’accentue. Le volume passe très rapidement sur les contacts et les échanges intellectuels occasionnés par le concile de Trente dont l’inventeur de la théorie de la contagion, Fracastoro, fut le médecin officiel. Sortant insuffisamment des limites spatiales et chronologiques de l’enquête, il n’enracine pas assez les xvie et xviie siècles tridentins dans la tradition de la médecine italienne des trois siècles précédents. Ce qui n’enlève rien à son intérêt.