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Article de revue

Historiographie politique : les historiens italiens et la France (xix e-xx e siècles)

Pages 113 à 118

Citer cet article


  • Attal, F.
  • et Leymarie, M.
(2016). Historiographie politique : les historiens italiens et la France (xix e-xx e siècles) Revue historique, 677(1), 113-118. https://doi.org/10.3917/rhis.161.0113.

  • Attal, Frédéric.
  • et al.
« Historiographie politique : les historiens italiens et la France (xix e-xx e siècles) ». Revue historique, 2016/1 n° 677, 2016. p.113-118. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2016-1-page-113?lang=fr.

  • ATTAL, Frédéric
  • et LEYMARIE, Michel,
2016. Historiographie politique : les historiens italiens et la France (xix e-xx e siècles) Revue historique, 2016/1 n° 677, p.113-118. DOI : 10.3917/rhis.161.0113. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2016-1-page-113?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.161.0113


Notes

  • [1]
    Introduites par Michel Leymarie et Frédéric Attal, les séances de la journée ont été présidées par Nadine Vivier, présidente de l’AHCESR et Jean El Gammal, vice-président de l’Association, Maurizio Ridolfi, professeur à l’université de Viterbe, et Fulvio Conti, professeur à l’université de Florence. Les organisateurs remercient chaleureusement la villa Finaly à Florence, dépendant du Rectorat de Paris, qui a hébergé les conférenciers et a accueilli leurs travaux.
  • [2]
    Adolfo Omodeo, La cultura francese nell’età della Restaurazione, Turin, Einaudi, 1946.

1 Les six articles qui suivent constituent la contribution italienne à une journée d’étude consacrée aux historiographies politiques française et italienne (xix e-xx esiècles), organisée par l’Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (AHCESR) le 11 avril 2014, de concert avec la Società Italiana per lo Studio della Storia Contemporanea (SISSCO) [1]. Cette journée se voulait un démenti à l’historien et sociologue François Simiand qui, en 1903, invitait ses collègues à abandonner, entre autres, « l’idole » politique. L’histoire politique, encore parfois malmenée en France malgré son renouvellement et ses apports, est précisément au cœur des travaux donnés ci-après.

2 On ne connaît pas assez en France l’historiographie italienne, même celle qui s’est intéressée à son voisin français. Après la crise allemande de la pensée italienne, le rapprochement franco-italien se nourrit et témoigne à la fois d’un intérêt croissant pour la culture française dont l’histoire hexagonale n’est pas absente. Qu’il suffise de citer le médiéviste Gaetano Salvemini qui, après un premier travail de recherche sur les Communes italiennes, ressent irrésistiblement le besoin de se pencher sur l’histoire de la Révolution française. L’intellectuel florentin d’origine méridionale gravite, comme d’autres penseurs, autour de l’Institut culturel français de la capitale toscane dirigé par Julien Luchaire. Il voit dans la France, sinon un modèle à suivre du moins l’exemple d’une modernité politique démocratique que l’intervention italienne aux côtés de l’Entente pour laquelle il s’engage permettrait selon lui d’atteindre. Malgré la déception de l’après-guerre et le désamour certain pour la France, le défi du fascisme et le besoin de se ressourcer aux origines de la pensée libérale européenne, depuis le xvii esiècle, expliquent le renouveau des études italiennes sur l’histoire des idées et l’histoire politique françaises. Chef moral de l’antifascisme intellectuel, le philosophe Benedetto Croce, qui n’a jamais caché sa préférence pour le modèle autoritaire allemand, son aversion pour l’idéologie des Lumières et son avatar révolutionnaire, revient à l’Histoire et, s’il n’a guère changé d’opinion sur le xviii esiècle, encourage par ses ouvrages – en particulier l’Histoire de l’Europe au xix esiècle (1932) – la redécouverte du premier xix esiècle français, l’ère romantique et libérale qu’il contribue à réhabiliter et porter aux nues. Son disciple Adolfo Omodeo, bien que spécialiste reconnu de l’histoire ancienne et des origines du christianisme, ne cache pas sa fascination pour Rousseau et propose le premier travail historiographique original sur la pensée politique française des salons libéraux français du xix esiècle [2]. Il est l’un des tout premiers à exhumer Tocqueville de l’oubli où il était tombé en France même. Son jeune élève Vittorio De Caprariis lui emboîte le pas. Né en 1924, il symbolise alors la deuxième génération des historiens italiens s’intéressant à la France. Son étude sur les libertins, prélude à celles sur le libéralisme politique et à nouveau sur Tocqueville, témoigne de la force persistante de l’histoire que l’on qualifie outre-Alpes d’éthico-politique. Le poids de l’antifascisme et, singulièrement, des fuorusciti – les exilés politiques – est déterminant. Franco Venturi qui, réfugié en France avec son père, entreprend une thèse devenue classique sur la Jeunesse de Diderot, ou encore, moins connu, Aldo Garosci, cité par Marco Gervasoni, et auteur en 1947 d’une histoire de la France moderne, dessinent un pôle universitaire turinois tourné vers l’histoire de la France moderne et contemporaine. Il n’a pas l’exclusive. Delio Cantimori, spécialiste des hérétiques, normalien de Pise, devenu communiste, suscite la vocation de nombreux disciples de la même famille politique dont Armando Saitta, spécialiste de la Révolution française et des jacobins. À Naples, l’Institut italien pour les études historiques fondé en 1947 par Croce est dirigé par le Valdotain et parfait francophone Federico Chabod, dont le premier cycle de cours est consacré à l’historiographie de la Révolution française. De cet Institut sort la génération d’historiens évoquée à travers la figure de De Caprariis, née entre le milieu des années vingt et le début des années quarante, la dernière sans doute à maîtriser collectivement et parfaitement aussi bien la langue que l’histoire françaises.

3 Les historiens italiens publiés ici forment désormais un groupe plus restreint qu’il ne l’était sans doute il y a trente ans de cela. Ils ne s’inscrivent pas moins dans la lignée de leurs prédécesseurs, ce qui donne davantage encore de poids à leurs études sur l’historiographie italienne concernant la France, dont ils connaissent très bien le cheminement scientifique.

4 En ouverture de l’étude de l’historiographie italienne sur la France, l’article de Cristina Cassina illustre à la perfection la fidélité italienne à une histoire des idées renouvelée, toujours centrée sur la grande période de la pensée libérale française (Tocqueville), mais davantage attentive aux échanges, aux emprunts, à la fortune de ces idées et penseurs. Sur ce dernier point – l’héritage – force est de constater que l’historiographie italienne porte toujours l’empreinte profonde du temps et des problèmes propres au contexte qui la voit s’écrire, tout en suivant une évolution. Si la situation politique italienne se reflétait sur les thèmes de l’historiographie contemporaine, même celle qui portait sur la France, et sur la façon de les aborder, les questions qui désormais sous-tendent ces mêmes études dépassent le strict cadre péninsulaire pour porter « sur la compréhension des conditions de la société des individus et surtout sur la fragilité de nos droits devant la montée d’inégalités nouvelles » (C. Cassina).

5 L’essai de Michela Nacci aborde la thématique récente des circulations culturelles internationales, au moment même où l’histoire subit l’influence et la concurrence à la fois de sciences et disciplines nouvelles (fin du xix esiècle - début du xx esiècle). Le thème abordé de la psychologie des foules permet de bien comprendre ainsi l’évolution discordante tant de l’historiographie que de la sociologie française et italienne, un prisme très utile pour saisir les traditions de pensée divergentes de chaque côté des Alpes.

6 Le premier tiers du xx esiècle français n’a que peu inspiré les historiens italiens, si ce n’est, à gauche, les historiens du monde ouvrier, de la question sociale et du Front populaire (Valeria Galimi). L’une de ses représentantes, Patrizia Dogliani, qui a travaillé sur le socialisme municipal, est d’ailleurs une élève italienne de Madeleine Rébérioux. On peut néanmoins attendre que l’histoire croisée, en particulier sur l’histoire de la Première Guerre mondiale, relance l’intérêt pour la France de la Belle Époque aux années folles.

7 Malgré l’ouvrage pionnier de Garosci qui n’hésita pas, dès 1947, à s’interroger sur l’antisémitisme du régime de Vichy et sa continuité avec l’antisémitisme diffus dans la société française des années trente – sur lequel Valeria Galimi s’était précisément arrêtée –, l’historiographie italienne a été fort prudente sur les années noires en France. Sans doute la « faute » italienne – le fascisme et l’entrée en guerre contre la France en 1940 – a pu jouer dans cette prudence qui se traduit par un certain suivisme à l’égard des travaux parus en France ou ailleurs (Robert Aron, Stanley Hoffmann). En outre, la figure de de Gaulle, qui suscita une aversion durable dans le monde politique italien, ajoutée au poids du Parti communiste de Togliatti à Berlinguer, a constitué un obstacle non négligeable à toute étude novatrice sur la France libre et la Résistance. Le renouveau est venu de Renzo De Felice, l’auteur de la monumentale biographie de Mussolini, à l’origine de la notion controversée de « consensus » italien sous le fascisme, ou de ses élèves (Maurizio Serra) : au centre, bien sûr, la question du fascisme supposé du régime de Vichy, bientôt dépassée par des thèses originales de doctorat issues de cotutelles franco-italiennes, appliquant entre autres les concepts de religion politique et de mythe au régime de l’État français (Marco Gervasoni).

8 Le parallélisme entre les institutions puis l’instabilité de la IVe République et celles de la République italienne naissante n’a évidemment pas laissé les historiens italiens indifférents, au premier rang desquels Sandro Guerrieri, qui se penche sur l’ensemble des ouvrages parus sur ces questions en Italie. À cela s’ajoute, toute aussi évidente, l’histoire comparée entre les deux plus puissants partis communistes d’Europe occidentale. L’image heureuse de miroir déformant que suggère Guerrieri possède une valeur heuristique certaine ; elle montre combien la comparaison entre les deux pays ne saurait être abordée sans une réflexion sur une plus longue durée du politique : l’enracinement républicain mais aussi, plus lointaine, l’importance d’une solide administration centrale, d’un côté, la fragilité du pacte constitutionnel fondé sur l’antifascisme, de l’autre.

9 La méfiance à l’égard de de Gaulle, à laquelle il a été fait allusion plus haut, a sans doute agi comme frein à toute histoire politique de la VRépublique (Lucia Bonfreschi). C’est à nouveau le contexte italien qui participe, en partie, au début de l’historiographie italienne sur l’histoire des cinquante dernières années de sa voisine : la crise de la République et le débat sur la refonte institutionnelle nécessaire outre-Alpes ont conduit ainsi l’historien Gaetano Quagliariello à sortir la figure du fondateur de la Ve République de l’enfer où la majorité de la classe politique italienne l’avait maintenu, contestant l’approche « rémondienne » du phénomène gaulliste comme héritier du bonapartisme. L’approche « présidentielle » s’est prolongée avec le travail pionnier de Marco Gervasoni sur Mitterrand, alors non encore sorti de l’oubli où les Français l’avaient plongé. Cette double approche biographique, loin d’enfermer l’histoire italienne de la Ve République, a bien au contraire ouvert les portes à d’autres travaux suivant le renouveau thématique de l’historiographie politique : l’histoire des intellectuels (Raymond Aron), celle de la décolonisation et de sa mémoire (Algérie), celle, enfin, des médias et de la communication politique.

10 Comme pour les années noires, les cotutelles universitaires franco-italiennes ont été décisives dans une avancée historiographique que l’on peut qualifier de conjointe et concomitante, de part et d’autre des Alpes.


Mots-clés éditeurs : France, Histoire politique, Historiographie, Italie, Politique

Date de mise en ligne : 17/03/2016

https://doi.org/10.3917/rhis.161.0113