Le jeu des aveugles et du cochon. Rite, handicap et société urbaine à la fin du Moyen Âge
- Par Olivier Richard
Pages 525 à 556
Citer cet article
- RICHARD, Olivier,
- Richard, Olivier.
- Richard, O.
https://doi.org/10.3917/rhis.153.0525
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https://doi.org/10.3917/rhis.153.0525
Notes
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[1]
[Korner, Hermann], Die Chronica novella des Hermann Korner, Göttingen, éd. Jakob Schwalm, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1895, pp. 324-325 : « Domicelli urbis Lubicensis in carnisprivio elegerunt xii cecos validos, quos previe crapulis et potacionibus reficientes letos et audaces fecerunt < secundum cronicam Lubicensem >, deinde loricis toracibusque ac ceteris armis veteribus corpora eorum induerunt < et capitibus eorum galeis eversis impositis, ne videre possent cecos si [se: éd.] mencientes > ad pugnandum eos disposuerunt. Quibus sic armatis dabatur cuilibet clava ad manum et introducebantur in locum in publico foro ad hoc spectaculum factum, quadrangularem asseribus circumdatum. At ubi dum starent armati ad certamen ridiculosum, introducebatur ad eos porcus quidam fortis, quem ictibus mactare debebant et percussum devorare. Ad quod iocale insolitum congregabantur nedum parvuli et iuvenes, sed et senes et provecti, mulieres et virgines, clerici et layci, prestolantes quid dicti ceci cum porco essent acturi. Porcus vero ille senciens se conclusum inter illos, cessit ictibus in quantum potuit et cum tangeretur ab uno feriente se clava, cucurrit furibundus per medium cecorum et simul quandoque tres vel iiii cursu suo rabido deiecit. Ceci autem ceteri stantes cum sentirent socios cadere, credentes porcum esse, fortiter percutere conati sunt et sic durius cedendo socios pro porco straverunt. [...] Tandem porcus agitacionibus variis pocius quam ictibus hinc inde discurrendo fessus, a cecis illis prosternitur et occiditur et sic ludus ille terminatur. »
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[2]
Dirk Bax, « Als de blende tzwijn sloughen », Tijdschrift voor nederlandsche taal- en letterkunde, n° 63, 1944, pp. 82-86 ; Werner Röcke, « Die getäuschten Blinden. Gelächter und Gewalt gegen Randgruppen in der Literatur des Mittelalters », in Werner Röcke (dir.), Lachgemeinschaften. Kulturelle Inszenierungen und soziale Wirkungen von Gelächter im Mittelalter und in der frühen Neuzeit, Berlin, De Gruyter, 2005, pp. 61-82 ; Edward Wheatley, « The Blind Beating the Blind: An Unidentified “Game” in a Marginal Illustration of the “Romance of Alexander”, MS Bodley 264 », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, n° 68, 2005, pp. 213-217 ; Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen. Hohn und Spott im Umgang mit blinden Menschen im Spätmittelalter », in Cordula Nolte (dir.), Phänomene der “Behinderung” im Alltag. Bausteine zu einer Disability History der Vormoderne, Affalterbach, Didymos-Verlag, 2013, pp. 307-320.
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[3]
Voir infra, « Le cochon et les aveugles ».
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[4]
Voir la liste à la fin de l’article. Par la suite, par souci de simplicité, nous citerons chaque référence par le nom du lieu et sa date (« Paris, 1425 »), c’est-à-dire le titre donné à chaque référence dans cette liste. Celle-ci n’est certainement pas exhaustive. On mentionne ainsi ce jeu à Augsbourg, en 1510, en marge d’une diète de Maximilien (par exemple Claudia Gottwald, Lachen über das Andere : eine historische Analyse komischer Repräsentationen von Behinderung, Bielefeld, Transcript [Disability Studies, 5], 2009, p. 239 ; Irina Metzler, A Social History of Disability in the Middle Ages. Cultural Considerations of Physical Impairment, New York/Londres, Routledge, 2013, p. 163, signale le même événement, mais situé à Fribourg en 1498), mais, à notre connaissance, il n’est attesté que par des textes de fiction, dont une fable de Hans Sachs ; or il n’est pas sûr qu’ils s’appuient sur des faits réels ; voir la description du texte de Hans Sachs dans Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2), p. 314.
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[5]
Voir ainsi les représentations par Jérôme Bosch et par Jan Verbeeck dans Jos Koldeweij, Paul Vandenbroeck, Bernard Vermet (dir.), Jérôme Bosch : l’œuvre complet, Amsterdam/Gand, Ludion/Flammarion, 2001, pp. 114-115. Merci à Bruno Liesen d’avoir attiré mon attention sur elles ; voir également les reproductions d’images dans Werner Röcke, « Die getäuschten Blinden », art. cit. (n. 2).
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[6]
Heinrich von Kleist, « Uralte Reichstagsfeierlichkeit », in Sämtliche Werke, Munich, 1961, vol. II, pp. 282 sq. ; Martin Walser, Das Sauspiel. Szenen aus dem 16. Jahrhundert, Francfort/M, Suhrkamp, 1975 (d’après l’œuvre de Hans Sachs du xvie siècle); Guy de Mordelles, Jeu des aveugles et du pourcel, Laval, Association des anciens élèves du lycée Victor-Hugo de Château-Gontier, 1986 ; la bande dessinée de Léon Maret, Canne de fer et Lucifer, Strasbourg, éditions 2024, 2012, évoque p. 36 le jeu (avec des participants aux yeux bandés).
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[7]
Hans-Jörg Uther, Behinderte in populären Erzählungen: Studien zur historischen und vergleichenden Erzählforschung, Berlin, De Gruyter, 1981, p. 83, pense encore qu’il s’agit d’une fiction littéraire et non d’un spectacle réel.
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[8]
Voir Dirk Bax, « Als de blende tzwijn sloughen », art. cit. (n. 2), dont la question de savoir si les participants sont de véritables aveugles ou des hommes aux yeux bandés constitue le point de départ de l’article ; pour Zwickau, Emil Herzog, dans la première moitié du xixe siècle, traduit « les hommes aveugles » (die blinden Männer) de sa source, la chronique du boulanger Peter Schumann du xvie siècle, par « quelques hommes aux yeux bandés » (einige Männer mit verbundenen Augen), voir Reinhold Hofmann, « Das älteste Zwickauer Armbrustschießen (1489) », Mitteilungen des Altertumsvereins für Zwickau und Umgegend, n° 8, 1905, pp. 40-59, ici p. 56. Déjà, au xviie siècle, le chroniqueur de Zwickau Tobias Schmidt déclare ne « pas savoir si c’étaient de vrais aveugles (rechte Blinde) ou [des hommes] aveuglés à l’aide d’un bandeau exprès pour ce divertissement (« nur zu dieser Kurtzweil verblendete und verbundene »), Tobias Schmidt, Chronica Cygnea, Zwickau, Goepner, 1656, p. 526. Pour Bruges, voir Alphonse Vandenpeereboom, Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres. Tome cinquième : Tuindag et Notre-Dame de Tuine, Bruges, Aimé de Zuttere, 1881, ici p. 112, pour qui il ne saurait s’agir que d’hommes aux yeux bandés, puisque produire de vrais aveugles aurait été par trop cruel.
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[9]
Maurits Sacré, Aimé de Cort, Volksspelen en volksvermaken in Vlaamsch-België, Merchtem, Sacré-De Buyst, 1925, p. 123, qui dénoncent le mauvais traitement infligé au cochon ; mentionné par Dirk Bax, « Als de blende tzwijn sloughen », art. cit. (n. 2), p. 86.
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[10]
Sur Anvers en 1559, Emanuel van Meteren, Historie der Nederlandscher ende haerder Naburen OOrlogen ende geschiedenissen, Tot den Iare 1612, s’Graven-Haghe, 1614, f° 25v : « lieten Verckenen by verblinde ghewapende lieden doot smijten ».
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[11]
« gemeinen blinden die gantz blind sind », Spire, 1487.
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[12]
Gladys Swain, « Une logique de l’inclusion : les infirmes du signe », Esprit, mai 1982, pp. 61-75, ici p. 65 ; Claudia Gottwald, Lachen über das Andere, op. cit. (n. 4), pp. 238-239 ; la thèse de C. Gottwald est qu’il était parfaitement accepté socialement de rire des personnes déficientes jusqu’au xviiie siècle ; cela ne serait devenu inconvenant qu’avec les Lumières.
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[13]
Parmi les désormais assez nombreuses présentations du champ de la disability history, voir notamment Elsbeth Bösl, Anne Klein, Anne Waldschmidt (dir.), Disability History. Konstruktionen von Behinderung in der Geschichte. Eine Einführung, Bielefeld, transcript, « Disability Studies », 6, 2010 et Anne Klein, Sebastian Barsch, Pieter Verstraete (dir.), The Imperfect Historian – Disability Histories in Europe, Frankfurt a. M., Peter Lang, 2013. Pour les synthèses centrées sur le Moyen Âge, voir Irina Metzler, Disability in medieval Europe : thinking about physical impairment during the high Middle Ages, c. 1100-1400, Londres, Routledge, 2006 et Eadem, A Social History of Disability, op. cit. (n. 4), ainsi que Henri-Jacques Stiker, Corps infirmes et sociétés. Essais d’anthropologie historique (1982), Paris, Dunod, 2005, chap. 4.
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[14]
Voir notamment Michel Foucault, Les Anormaux. Cours au Collège de France. 1974-1975, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1999. Aux pp. 40-44, il décrit le passage du modèle de l’exclusion du lépreux à l’inclusion du pestiféré, qui est opéré surtout aux xviie-xviiie siècles, mais dont certains signes apparaissent dès la fin du Moyen Âge. Sur l’influence de Foucault sur la disability history, lire par exemple Anne Waldschmidt, « Warum und wozu brauchen die Disability Studies die Disability History ? Programmatische Überlegungen », in Elsbeth Bösl, Anne Klein, Anne Waldschmidt (dir.), Disability History, op. cit. (n. 13), pp. 13-27.
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[15]
Voir, parmi d’autres ouvrages, Peter Arnade, Realms of ritual. Burgundian Ceremony and Civic Life in Late Medieval Ghent, Ithaca, New York/Londres, Cornell University Press, 1996 ; Élodie Lecuppre-Desjardin, La Ville des cérémonies : essai sur la communication politique dans les anciens Pays-Bas bourguignons, Turnhout, Brepols, 2004.
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[16]
L’affirmation répétée d’attestations du jeu en Suisse remonte à une mauvaise lecture par Ernst Schubert, Alltag im Mittelalter. Natürliches Lebensumfeld und menschliches Miteinander, Darmstadt, WBG, 2002, p. 205, de sa source, Walter Schaufelberger, Der Wettkampf in der alten Eidgenossenschaft bis ins 18. Jahrhundert, Berne, Paul Haupt, 1972, p. 89, qui en réalité ne fait que citer les épisodes de Spire, 1487, et Heidelberg, 1490, d’après les invitations aux concours de tir.
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[17]
Journal d’un bourgeois de Paris de 1405 à 1449, éd. Colette Beaune, Paris, Librairie Générale Française, 1990, p. 221.
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[18]
L’exemplum de Bologne, tiré d’un manuscrit de 1326, est édité dans Tractatus de diversis historiis Romanorum et quibusdam aliis, verfasst in Bologna i. J. 1326. Nach einer Handschrift in Wolfenbüttel, éd. Salomon Herzstein, Erlangen, Junge, 1893, p. 34. Pour Parme au xviie siècle, consulter Claude-François Ménestrier, Traité des tournois, joustes, carrousels et autres spectacles publics, Lyon, Jacques Muguet, 1669, pp. 347-348. À la fin du xxe siècle au moins, le jeu perdure à Segni dans le Latium, sous une forme doublement adoucie : non seulement les joueurs ne sont pas de vrais aveugles, mais ont les yeux bandés, mais ils ne tuent pas le cochon, mais le frappent seulement avec un petit balai, chaque coup porté rapportant un point. Les quatre joueurs représentent les quartiers de la ville. Le jeu y est nommé corsa glio porceglio ou corsa glio porcellito. Voir Pietro Gorini, Jeux et fêtes traditionnels de France et d’Europe, Rome, Gremese, 1994, p. 19.
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[19]
Spire, 1487.
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[20]
Zina Weygand, Vivre sans voir. Les aveugles dans la société française, du Moyen Âge au siècle de Louis Braille, Grâne, Créaphis, 2003, p. 28.
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[21]
Sur les Quinze-Vingts, voir Mark Polking O’Tool, Caring for the Blind in Medieval Paris: Life at the Quinze-Vingts, 1250-1430, (PhD University of California at Santa Barbara), 2007 ; Idem, « Disability and the suppression of historical identity: Rediscovering the professional backgrounds of the blind of the hôpital des Quinze-Vingts », in Joshua Eyler (dir.), Disability in the Middle Ages: rehabilitations, reconsiderations, reverberations, Burlington, VT, Ashgate, 2010, pp. 11-24 ; Idem, « The povres avugles of the Hopital des Quinze-Vingts: Disability and Community in Medieval Paris », in Meredith Cohen, Justine Firnhaber-Baker (dir.), Difference and Identity in Francia and Medieval France, Farnham, Ashgate, 2010, pp. 157-174 ; Edward Wheatley, « Blindness, Discipline, and Reward: Louis ix and the Foundation of the Hospice des Quinze Vingts », Disability Studies Quarterly, n° 22/4, 2002, pp. 194-212.
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[22]
Lübeck, 1386 ; Arnhem, 1440.
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[23]
Voir la liste à la fin de l’article.
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[24]
Jean Dufournet, Le Garçon et l’aveugle : jeu du xiiie siècle, Paris, Champion, 2005, donne une belle sélection de ces textes ; voir également Zina Weygand, Vivre sans voir, op. cit. (n. 20), pp. 25-27, et les exemples dans Bronislaw Geremek, Les Marginaux parisiens aux xive et xve siècles, Paris, Flammarion, 1976, pp. 193 et 211.
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[25]
Michel Mollat, Les Pauvres au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1978 ; Otto Gerhard Oexle (dir.), Armut im Mittelalter, Ostfildern, Thorbecke, 2004.
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[26]
Voir Bronislaw Geremek, Les Marginaux parisiens, op. cit. (n. 24), p. 220 ; sur la confrérie Saint-André des aveugles de Strasbourg, Otto Winckelmann, Das Fürsorgewesen der Stadt Straßburg vor und nach der Reformation bis zum Ausgang des sechzehnten Jahrhunderts. Ein Beitrag zur deutschen Kultur- und Wirtschaftsgeschichte, Leipzig, M. Heinsius, 1922, p. 71 ; sur la mendicité des aveugles, voir Carlo Wolfisberg, Behinderte im Spätmittelalter. Zur Situation behinderter Menschen im Raum der Eidgenossenschaft und Umgebung, Lizentiatsarbeit de l’université de Zurich, 1995, pp. 65 sq.
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[27]
Lübeck, 1386.
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[28]
Michel Mollat, Les Pauvres, op. cit. (n. 25), pp. 302-310. Ernst Schubert, « “Hausarme Leute”, “starke Bettler”: Einschränkungen und Umformungen des Almosengedankens um 1400 und um 1500 », in Otto Gerhard Oexle (dir.), Armut im Mittelalter, op. cit. (n. 25), pp. 283-347.
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[29]
Werner Röcke, « Die getäuschten Blinden », art. cit. (n. 2), p. 69 ; Zina Weygand, Vivre sans voir, op. cit. (n. 20), p. 28.
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[30]
Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2).
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[31]
Edward Wheatley, Stumbling blocks before the blind: medieval constructions of a disability, Ann Arbor, University of Michigan Press, « Corporealities », 2010, p. 27.
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[32]
Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2).
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[33]
Henri Bergson, Le Rire, Paris, Puf, 1991 [11900], p. 15.
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[34]
Lübeck, 1386 : « Congregabatur […] quasi media pars civitatis virorum et mulierum » (version A, p. 83)/ « congregabantur nedum parvuli et iuvenes, sed et senes et provecti, mulieres et virgines, clerici et layci » (versions B et D, pp. 324-325).
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[35]
Lübeck, 1386.
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[36]
« […] den plinden, die zu Heidelberg syn und komen werden » Heidelberg, 1490. Sur la question de la sélection des participants, voir déjà Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2), pp. 315-316.
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[37]
Voir de nombreuses références dans Irina Metzler, Disability, op. cit. (n. 13), p. 13.
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[38]
Sur l’association péché / déficience, voir les développements nuancés d’Irina Metzler, Disability, op. cit. (n. 13), pp. 38-55. Edward Wheatley, Stumbling blocks, op. cit. (n. 31), pp. 11-24, est plus catégorique. Sur le péché qui rend aveugle, consulter Gudrun Schleusener-Eichholz, Das Auge im Mittelalter, Munich, W. Fink, 1985, pp. 552-558.
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[39]
Jean 9, 1-7 (Jésus guérit un aveugle de naissance). En revanche, quand il guérit un paralytique, Jésus lui dit « tes péchés te sont pardonnés », Marc 2, 5, Mathieu 9, 1-8, Luc 5, 17-26.
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[40]
Voir à nouveau Irina Metzler, Disability, op. cit. (n. 13), pp. 51-54, qui cite notamment Eustache Deschamps déclarant « que homs de membre contrefais / est en sa pensée meffais, / plains de pechiez et plains de vices ».
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[41]
Ulla Williams, Werner Williams-Krapp (éd.), Die Elsässische “Legenda Aurea”, Bd. 1 : Das Normalcorpus, Tübingen, Niemeyer, 1980, p. 818 : « > Nů erkenne ich daz ich sunderlich wider got můs gesundet han daz mir an minre fruht ist misselungen daz keime nie von minem geschlehte ist beschehen>. Do sprach die můter : >Herre du solt dich umbe dise sache nút so sere betrueben, wenne du wol weist daz Cristus von eime gebornen blinden sprach : »Dirre ist blint geborn nút durch sine oder sinre eltern missedot, alleine ist dis daz gottes werk vnd gewalt an ime erschinen sol»< ».
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[42]
Lév. 19, 14. Edward Wheatley, Stumbling blocks, op. cit. (n. 31) – ce titre est la traduction anglaise de ce passage du Lévitique – commence justement son livre sur les discours religieux sur la cécité par une présentation du jeu des aveugles et du cochon.
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[43]
Jacques de Vitry, Sermones vulgares vel ad status, éd. par Jean Longère, Turnhout, Brepols, 2013, ici sermon 20, 2e de la série « ad theologos et ad predicatores », p. 373 : « Dum autem cecus doctor cecum, id est peccatorem, uult pascere, cibus in terram cadit, quia doctrinam suam ad terrena conuertit. Est autem in quibusdam locis consuetudo quod in festis diebus cecis conceditur porcus, ut ipsum occidant et partes suas omnes accipiant. / Dum autem cecus porcum uult occidere, sepe accidit quod seipsum uulnerat uel socium percutit et occidit. Pari modo isti doctores ceci, dum predicando deberent occidere peccatum, per auaritiam seipsos uulnerant et alios malo exemplo scandalizando ledunt et aliquando occidunt. » Ce passage ne forme qu’un dans le texte mais est indiqué par l’éditeur comme formant deux exempla distincts (XI. Exemplum de ceco pascente cecum et XII. Exemplum de cecis qui porcum occidunt et inter se dividunt) ; nous avons marqué cette séparation par la barre diagonale dans la citation.
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[44]
Ibidem, introduction par Jean Longère, p. xxiv.
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[45]
Sur la biographie du prédicateur, voir par exemple Jean Longère, Gillette Tyl-Labory, « Jacques de Vitry », in Geneviève Hasenrohr, Michel Zink (dir.), Dictionnaire des Lettres Françaises, le Moyen Âge, 2e éd., Paris, Fayard, 1992, pp. 736-738.
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[46]
Voir prochainement l’édition de Marjorie Burghart des sermons ad status de Guibert de Tournai (Paris, BnF, ms. lat. 15943, f os 57v-59v) ; je remercie Marjorie Burghart qui m’a aimablement fourni cet extrait et de nombreux renseignements sur les exempla. Sur Guibert, Jean Longère, « Guibert de Tournai », in Geneviève Hasenrohr, Michel Zink (dir.), Dictionnaire, op. cit. (n. 45), p. 590.
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[47]
Le passage est édité dans Les Fabulistes latins depuis le siècle d’Auguste jusqu’à la fin du Moyen Âge, t. iv : Eudes de Chériton, éd. Léopold Hervieux, Paris, Firmin-Didot, 1896, p. 310, parmi les paraboles extraites de ses sermones dominicales, d’après BnF, ms. lat. 16506 ; or figure au f° 218 un explicit du 31 décembre 1219, voir Albert C. Friend, « Master Odo of Cheriton », Speculum, n° 23, 1948, pp. 641-658, ici p. 653.
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[48]
Ibidem : « Vnde quidam porcum unum multis cecis interficiendum exibuit. Qui [cum] huc et illuc discurreret, ceci, ipsum uolentes interficere, se ipsos inordinate percusserunt, Sic peccatores huiusmodi, cum porcum, id est peccatum, deberent interficere, se ipsos uerbis et uulneribus ad inuicem afficiunt. »
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[49]
Voir les deux éditions les plus récentes : Clemente Sánchez de Vercial, Libro de los exemplos por A.B.C., éd. Andrea Baldissera, Pise, Edizioni ETS, 2005, p. 89 n° 64 pour le passage en question ; « Edición del Libro de los exemplos por A.B.C. de Clemente Sánchez », éd. María del Mar Guttiérrez Martínez, Memorabilia, n° 12, 2009-2010, pp. 1-212, n° 13, 2011, pp. 1-216 et n° 15, 2013, pp. 1-201, ici n° 12, p. 88 n° 64. A. Baldissera fait le point sur la biographie de l’auteur (pp. 12-14) et sur la datation de l’ouvrage (p. 15).
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[50]
« Ceco animas committere fatuum esse videtur / Quien al ciego ánimas encomienda es locura magnifiesta / Dizen que un hombre dio un puerco a muchos ciegos, con condición que matassen a palos. E el puerco andava del un cabo al otro, e los ciegos, pensando dar al puerco, davanse los unos a los otros en manera que quedaron muy mal feridos. E assí fazen los pecadores d’este mundo, que deven matar el puerco que es el pecado, mas por el puerco los unos a los otros se atormientan. E assí fazen los perlados que cometen cura de ánimas a los iñorantes, que son çiegos cuanto a los ojos corporales e cuanto a los spirituales, que non han devoçión por non entender que leyen, e los perlados toman en sí el pecado » (cité d’après Libro de los exemplos, éd. Andrea Baldissera, op. cit. [n. 49], p. 88). A. Baldissera évoque comme source Jacques de Vitry, suivant en cela Alexandre Haggerty Krappe, « Les Sources du Libro de Exemplos », Bulletin Hispanique, n° 39/1, 1937, pp. 5-54, ici p. 20 (n° 64) ; María del Mar Guttiérrez Martínez indique J. de Vitry et E. de Cheriton.
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[51]
Tractatus de diversis historiis, op. cit. (n. 18), p. 34, chap. 68 « De cecis et uitulo » : « De Romano quodam legitur, quod conuocari fecerat omnes cecos ciuitatis in unum circulum et cuilibet eorum baculum in manu committebat. In medio circulo uitulum locabat et quicunque eorum uitulum baculo, quod manu tenebat, tangeret, sibi vitulus remaneret. Illi autem, quia ceci, uolentes vitulum tangere, nequibant, sed alter alterius caput baculo confrangebat, et sic uitulus cuilibet euadebat. Sic sacra theologia in medio doctorum locata est, et quilibet uellet eam tangere, nesciuit, quia disputant de ea sicut ceci de colore, sed percutiunt se mutuo cum baculis linguarum, modo arguendo, modo soluendo, modo uerbis mutuis impingendo. Sed tamen scientia eos omnes corriget, quia nullus eorum adhuc ad ueri inquisicionem poterat peruenire. »
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[52]
Nous n’avons pas trouvé de critique du traitement imposé aux aveugles dans ce jeu dans des sources médiévales. Il est vrai, comme d’autres l’ont noté (Werner Röcke, « Die getäuschten Blinden », art. cit. [n. 2], p. 68 et Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. [n. 2], p. 317), que Heinrich Steinhöwel, dans son Spiegel des menschlichen Lebens, traduction-adaptation du Speculum vitae humanae de Rodericus Zamorensis, imprimée à Augsburg en 1476, critique le jeu, mais ses reproches portent sur la vacuité de tous les tournois et autres jeux violents, et pas un instant sur le sort des aveugles : « Car quelle joie peux-tu bien tirer de voir un bœuf être tué comme dans le jeu du bœuf à Rome ou [de voir] le jeu du cochon et des aveugles à Nuremberg, comme s’il ne coulait pas assez de sang par ailleurs dans des conflits et autres ? » (« Wann was mag dir freude darauß entspringen, das du sicht ein ochssen tödten als im ochssen spil zů Rom oder das schwein spil czů Nürnberg der blinden, als ob sunst nicht gnůg blůts in kriegen unnd sunst vergossen werde », f° 68r ; l’œuvre numérisée est disponible en ligne, sur http://digi.ub.uni-heidelberg.de/diglit/ir00231000 Site consulté le 3 septembre 2014).
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[53]
Edward Wheatley, « The Blind Beating the Blind », art. cit. (n. 2), décrit cette image, qui figure au f° 74v. Voir également Philippe Ménard, « Les Illustrations marginales du Roman d’Alexandre (Oxford, Bodleian Library, Bodley 264) », in Herman Braet, Guido Latré, Werner Verbeke (dir.), Risus mediaevalis: laughter in Medieval literature and art, Leuven, Leuven University Press, 2003, pp. 75-118, en particulier p. 84. Ce manuscrit est numérisé et visible sur http://image.ox.ac.uk/show?collection=bodleian&manuscript=msbodl264 Site consulté le 3 septembre 2014. Je remercie Antoine Destemberg pour ses suggestions dans l’interprétation de cette enluminure.
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[54]
En plus d’Edward Wheatley, « The Blind Beating the Blind », art. cit. (n. 2), notamment Werner Röcke, « Die getäuschten Blinden », art. cit. (n. 2).
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[55]
C’est la thèse d’Edward Wheatley, « The Blind Beating the Blind », art. cit. (n. 2), contre Philippe Ménard, « Les Illustrations marginales », art. cit. (n. 53), p. 84, qui ne connaît pas le jeu des aveugles et du cochon et évoque le Garçon et l’aveugle, motif bien connu depuis le xiiie siècle, voir Jean Dufournet, Le Garçon et l’Aveugle, op. cit. (n. 24).
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[56]
Edward Wheatley, « The Blind Beating the Blind », art. cit. (n. 53), p. 217.
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[57]
Seule Zina Weygand, Vivre sans voir, op. cit. (n. 20) le fait p. 28, note 25. E. Wheatley consacre un article aux porcs assassins (Edward Wheatley, « Murderous Sows in Chaucer’s Knight’s Tale and Fourteenth-Century France », Chaucer Review, vol. 44, n° 2, octobre 2009, p. 224-226, mais ne s’intéresse pas au cochon dans son article sur le jeu, « The Blind Beating the Blind », art. cit. (n. 2).
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[58]
Saw/suwe est utilisé à Heidelberg, 1490 et Spire, 1487, mais si en allemand moderne standard, Sau signifie « truie », dans les parlers du sud de l’espace germanophone le terme n’est pas réservé à la femelle, voir Jakob et Wilhelm Grimm, Deutsches Wörterbuch, Leipzig, 1854-61, ici vol. 14, col. 1844.
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[59]
Tractatus de diversis historiis, op. cit. (n. 18), p. 34, chap. 68.
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[60]
Une parmi d’autres : BM Lyon, Ms P.A. 335, f° 109 (livre d’heures, xve siècle). Sur le cochon et saint Antoine, voir Michel Pastoureau, Le Cochon. Histoire d’un cousin mal aimé, Paris, Gallimard, 2009, p. 94.
-
[61]
Ibidem. Sur le cochon au Moyen Âge, consulter également Jacques Berlioz, Marie Anne Polo de Beaulieu (dir.), L’Animal exemplaire au Moyen Âge, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1999, en particulier les contributions de Michel Pastoureau, Marie Anne Polo de Beaulieu, Franco Morenzoni, ainsi que Philippe Walter (dir.), Mythologies du porc : actes du colloque de Saint-Antoine l’Abbaye (Isère), 4 et 5 avril 1998, Grenoble, Jérôme Millon, 1999.
-
[62]
Michel Pastoureau, Le Cochon, op. cit. (n. 60), p. 89.
-
[63]
Jean-Pierre Leguay, La Pollution au Moyen Âge, Paris, Éditions Gisserot, 1999, p. 53 pour des exemples français. Michel Pastoureau, Le Cochon, op. cit. (n. 60), pp. 38-39.
-
[64]
Par exemple, sur un retable de la fin du xve siècle de Friedrich Pacher dans Evamaria Engel, Frank-Dietrich Jacob, Städtisches Leben im Mittelalter. Schriftquellen und Bildzeugnisse, Cologne, Böhlau, 2006 (image 29, p. 85).
-
[65]
Marie Anne Polo de Beaulieu, « Du bon usage de l’animal dans les recueils médiévaux d’exempla », in Jacques Berlioz, Marie Anne Polo de Beaulieu (dir.), L’Animal exemplaire, op. cit. (n. 61), pp. 147-170, ici p. 165, à propos des sermons du frère augustin Simon Cupersi étudiés par Hervé Martin.
-
[66]
Michel Pastoureau, Le Cochon, op. cit. (n. 60), p. 98.
-
[67]
Sur les excès des aveugles, voir Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2), p. 308 ; sur l’immodération en tous genres du cochon, Michel Pastoureau, Le cochon, op. cit. (n. 60), pp. 96-100.
-
[68]
Michel Pastoureau, Le Cochon, op. cit. (n. 60), p. 106 et plus généralement chap. 4, pp. 105-128.
-
[69]
Claude Gaignebet, Marie-Claude Florentin, Le Carnaval, Paris, Payot, 1974, p. 61.
-
[70]
Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Le Seuil, 2004, pp. 47-48 ; Joyce E. Salisbury, The beast within. Animals in the Middle Ages, New York/Londres, Routledge, 2011, pp. 108-112.
-
[71]
« Unnd welcher dye saw tzu dot schlecht des ist dye saw ». Signalons cependant que l’idée du porc comme prix pour le seul vainqueur ne se trouve pas partout : certaines sources utilisent le pluriel, ainsi Paris, 1425 : « pourcel, lequel ils devaient avoir s’ils le pouvaient tuer », et la plupart ne mentionnent pas de vainqueur : visiblement, ce n’est pas l’aspect sportif qui importe aux chroniqueurs qui racontent ce jeu, mais le ridicule et la singularité du spectacle.
-
[72]
« ein suwe fur IJ guld(en) » (Spire, 1487) ; « eyn saw vor dry guldin » (Heidelberg, 1490).
-
[73]
C’est pourquoi nous ne suivons pas sur ce point Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2), p. 311.
-
[74]
Voir Reinhold Hofmann, « Das älteste Zwickauer Armbrustschießen », art. cit. (n. 8), p. 57. Dans deux lettres d’invitation à une course de chevaux (l’une par la ville d’Ulm, non datée [xve siècle], l’autre par celle de Strasbourg, de 1503), le cochon est le prix réservé au dernier, Archives de la Ville et de la Communauté Urbaine de Strasbourg III 155/4. Un grand merci à Jean-Dominique Delle Luche qui m’a fait connaître le lien entre concours de tir et jeu des aveugles et du cochon.
-
[75]
Pour le dernier arrivé au palio, le prix est un jambon (baffa) dans plusieurs villes italiennes (Vérone, Pavie, Ferrare, Venise, notamment). En 1238 à Sienne, un noble (eux seuls peuvent alors participer au palio) préfère payer une amende plutôt que de recevoir le porc auquel son dernier rang l’avait condamné ; au xvie siècle, on modifie une coutume du carnaval de Venise qui consistait à distribuer des morceaux de porc aux gentilshommes, en les remplaçant par du bœuf. Voir Marino Zampieri, Il Palio, il porco e il gallo : la corsa e il rito del «drappo verde» tra Duecento e Settecento, Sommacampagna, Cierre, 2008, pp. 89-93.
-
[76]
Edward Wheatley, « The Blind Beating the Blind », art. cit. (n. 53), pp. 213-217, décrit cette image qui figure au f° 74v. Voir illustration n° 1.
-
[77]
Paris, 1425 ; Lübeck, 1386.
-
[78]
Bernard Merdrignac, « Truies et verrats, cochons et sangliers, porcs et porchers dans les Vitae de saints bretons du Moyen Âge », in Philippe Walter (dir.), Mythologies du porc, op. cit. (n. 61), pp. 123-153, donne pp. 123-125 plusieurs exemples de porcs guerriers datant du Moyen Âge central.
-
[79]
Michel Pastoureau, Le Cochon, op. cit. (n. 60), p. 101 (illustration ibidem : Londres, British Library, MS Royal 20 B). Ce motif du porc plus fort que l’éléphant se trouve également sur un manuscrit de Lilienfeld en Autriche, du milieu du xive siècle, où le cochon effraie même le pachyderme avec ses grognements, voir une reproduction dans la banque d’images realonline de l’Institut für Realienkunde de Krems en Autriche, http://tarvos.imareal.oeaw.ac.at/server/images/7004812.JPG Site consulté le 3 septembre 2014.
-
[80]
Par exemple : Avranches, Bibliothèque Municipale, ms. 68 f° 135v (recueil hétérogène, xiie siècle) ; Moulins, Bibliothèque Municipale, ms. 1, f° 377v (Bible de Souvigny, fin du xiie siècle) ; les deux sont numérisées dans le catalogue de manuscrits enluminés Initiale, IRHT-CNRS, http://initiale.irht.cnrs.fr Site consulté le 3 septembre 2014.
-
[81]
Le cochon est attaché à un poteau à Zwickau, 1489, Heidelberg, 1490, Cologne, 1498, ainsi que sur l’enluminure du manuscrit de la Bodleian Library (ill. 1) et sur la gravure de Jan Verbeeck. Il est muni d’une clochette à Lübeck, 1386 (« Cumque sic diucius laborassent, se inuicem pocius quam bestiam fatigando, alligata est collo porci nola, ut uel sic saltem ipsum percutere ualerent »).
-
[82]
Dans notre corpus, le jeu est attesté trois fois par des mentions dans des comptabilités urbaines : Ypres, 1433, Bruges, 1439, Arnhem, 1440 ; elles ne dépassent pas une à deux lignes. Dans la courte phrase du Spiegel des menschlichen Lebens de Heinrich Steinhöwel citée plus haut, le jeu n’est que nommé « le jeu du cochon et des aveugles de Nuremberg » (« das schwein spil czů Nürnberg der blinden »), sans que l’auteur ne juge nécessaire de le décrire. Notons aussi qu’il situe le jeu dans une ville où à notre connaissance il n’est pas attesté par ailleurs.
-
[83]
Spire, 1487.
-
[84]
Zwickau, 1489.
-
[85]
La lettre est publiée par Reinhold Hofmann, « Das älteste Zwickauer Armbrustschießen », art. cit. (n. 8), pp. 48-52.
-
[86]
Bruges, 1439 et Bruges, 1481.
-
[87]
« Also die blinde luden op morgen tvercken sullen slaen », Dordrecht, 1470.
-
[88]
« ende als de blende tzwyn sloughen xxxiiij s. iij dn », Bruges, 1439. Tous mes remerciements à Bart Demuynck, Stadtarchief Brugge, qui a déniché cette mention pour moi.
-
[89]
« Forum civitatis » (Lübeck, 1388), « op dem olde marckede » (Stralsund, 1415), rue Saint-Honoré (Paris, 1425), « up de marct » (Ypres, 1433), « up de mect » (Bruges, 1481), « uff Markte » (Zwickau, 1489), « up dem Aldenmart » (Cologne 1498).
-
[90]
Ypres, 1433.
-
[91]
« want worde yemant hierboven gequetst of zeer gedaen, hy en souder geen verset off hebben », Dordrecht, 1470.
-
[92]
Jacques Rossiaud, La Prostitution médiévale, Paris, Flammarion, 1988, p. 35, note 23, point n° 1 (p. 240).
-
[93]
Ieper Tuindag. Zesde eeuwfeest. Een bundel historische opstellen, éd. Romain Vinckier, Ypres, Stedelijke Culturele Raad, 1983.
-
[94]
Guy Llewelyn Thompson, Paris and its people under English rule, Oxford, Clarendon Press, 1991, chapitre VII, « the impact of processions and ceremonial », pp. 179-205. Voir également Bertrand Schnerb, Les Armagnacs et les Bourguignons. La maudite guerre, Paris, Perrin, 1988, qui évoque par exemple p. 244 les fêtes ordonnées le 3 août 1423 par le duc de Bedford pour fêter la victoire de Cravant, survenue quatre jours plus tôt. Cependant, ni Schnerb, ni Thompson, ni Jean Favier, Paris au xve siècle. 1380-1500, Paris, Hachette, 1974, n’évoquent ce jeu.
-
[95]
Paris, 1425 : « Le dernier dimanche du mois d’août, fut fait un ébatement en l’hôtel nommé d’Armagnac en la rue Saint-Honoré, qu’on mit quatre aveugles tout armés en un [parc] chacun un bâton en sa main, et en ce lieu, [y] avait un fort pourcel, lequel ils devaient avoir s’ils le pouvaient tuer. Ainsi fut fait, et firent cette bataille si étrange, car ils se donnèrent tant de grands coups de ces bâtons, que de pis leur en fut, car quant [le mieux] cuidaient frapper le pourcel, ils frappaient l’un sur l’autre, car s’ils eussent été armés pour vrai, ils s’eussent tués l’un l’autre. Le samedi vigile du dimanche devant dit, furent menés lesdits aveugles parmi Paris, tous armés, une grande bannière devant, où il avait un pourcel portrait, et devant eux un homme jouant du bedon. »
-
[96]
Voir sur ce point déjà Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2), p. 317.
-
[97]
Claude Gaignebet, Marie-Claude Florentin, Le Carnaval, op. cit. (n. 69), chapitre III (« la mort du cochon »), pp. 57 sq.
-
[98]
Feste im Alpenraum, Zurich, Migros-Presse, 1997, p. 339 (les participants, aux yeux bandés, décapitent une oie au Gansabhauet de Sursee, près de Lucerne en Suisse) ; Julio Caro Baroja, Le Carnaval, Paris, Gallimard, 1979, pp. 78-80 pour l’Espagne (décapitation d’un coq) ; Claude Gaignebet, « Sur le Jeudi-Jeudiot », Bulletin folklorique d’Île-de-France, n° 8, 1968, pp. 35-44 (décapitation d’un coq par des enfants aux yeux bandés).
-
[99]
Jacques Heers, Fêtes des fous et Carnavals, Paris, Fayard, 1983, pp. 215-223 ; Jean Verdon, Rire au Moyen Âge, Paris, Perrin, 2001, pp. 131-149.
-
[100]
Paris, 1425.
-
[101]
Lübeck, 1386, « et capitibus eorum galeis euersis impositis ».
-
[102]
Bruges, 1481. Le récit du premier tournoi figure sur la page précédente (p. 27).
-
[103]
Jacques Heers, Fêtes des fous, op. cit. (n. 99), p. 22, donne justement un exemple de parodie de tournoi à Bruges.
-
[104]
Richard Trexler, « Correre la terra. Collective insults in the late Middle Ages », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, n° 96/2, 1984, pp. 845-902 ; voir également Marino Zampieri, Il Palio, op. cit. (n. 75), pp. 162 sq.
-
[105]
Par exemple Archives de la Ville et de la Communauté Urbaine de Strasbourg III 155 16/8, où la ville de Bergbieten invite Strasbourg à son concours de tir, 1467. Je n’ai pas trouvé de cas qui associerait jeu des aveugles et courses de prostituées en marge d’un même concours.
-
[106]
Richard Trexler, « Correre la terra », art. cit. (n. 104).
-
[107]
Marino Zampieri, Il Palio, op. cit. (n. 75), explique que Trexler se trompe en parlant d’un récipient de liquide : il s’agit bien de viande de porc.
-
[108]
Ilaria Taddei, « Les Rituels de dérision entre les villes toscanes (xiiie-xive siècles) », in Élisabeth Crouzet-Pavan, JacquesVerger (dir.), La Dérision au Moyen Âge. De la pratique sociale au rituel politique, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2007, pp. 175-189, ici p. 187.
-
[109]
Idem.
-
[110]
Jacques Rossiaud, Amours vénales. La prostitution en Occident xiie-xvie siècle, Paris, Aubier-Flammarion, 2010, pp. 281-283. Il a ici une interprétation différente de celle de Richard Trexler, qui envisage la valeur intégrative de la course, mais la juge faible ; cependant, Rossiaud s’appuie sur d’autres textes que Trexler ; Marino Zampieri, quant à lui, montre que ces courses étaient à l’origine disputées par des « mulieres honestae ».
-
[111]
Ilaria Taddei, « Les Rituels de dérision », art. cit. (n. 108), p. 188.
-
[112]
On peut s’interroger également sur un autre groupe subissant la participation à des « courses » analogues, les juifs, d’autant que le rapprochement, par dérision, des juifs au cochon est classique à la fin du Moyen Âge. Sur les juifs et le cochon, se reporter à Claudine Fabre-Vassas, La Bête singulière : les juifs, les chrétiens et le cochon, Paris, Gallimard, 1994 et Eadem, « Juifs et chrétiens, autour du cochon », in Identité alimentaire et altérité culturelle. Actes du colloque de Neuchâtel, 12/13 novembre 1984, Neuchâtel, Institut d’ethnologie, 1985, pp. 59-83. Une analyse de la participation des juifs au carnaval romain est proposée par Martine Boiteux, « Les Juifs dans le Carnaval de la Rome moderne, xvie-xviiie siècles », Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, Temps modernes, n° 88/2, 1976, pp. 745-787, en particulier pp. 751-753 pour les courses de juifs, qui sont attestées à Rome à partir de 1466 (p. 751). Martine Boiteux note un tournant vers le milieu du xvie siècle, après lequel la dérision et la violence l’emportent très nettement sur les aspects intégrateurs (p. 481).
-
[113]
Pour l’application de cette notion, dont l’anthropologue américain Robert F. Murphy est à l’origine, à l’histoire du handicap, voir Henri-Jacques Stiker, « Pour une nouvelle théorie du handicap », qui constitue le 7e (et nouveau) chapitre de la troisième édition de Corps infirmes et sociétés, op. cit. (n. 13), p. 191-226 ; le texte est publié par ailleurs (sous une forme légèrement différente) avec le même titre dans Champ psy, n° 45, 2007, p. 7-23.
-
[114]
Klaus-Peter Horn, « Das Lachen der Anderen », art. cit. (n. 2), entend explicitement « prendre en compte la perspective des personnes concernées » (p. 312) ; Irina Metzler, A Social History of Disability, op. cit. (n. 4), p. 3, discute du fossé entre cette exigence, engagée, des disability studies et la faiblesse des sources médiévales permettant de la satisfaire.
-
[115]
Henri-Jacques Stiker, « Pour une nouvelle théorie du handicap », in Corps infirmes et sociétés, op. cit. (n. 13), pp. 216 sq.
-
[116]
Jean-Marie Moeglin, « “Performative turn”, “communication politique” et rituels au Moyen Âge. À propos de deux ouvrages récents », Le Moyen Âge, n° 113/2, 2007, pp. 393-406, ici pp. 400-402.
-
[117]
Pascal Brioist, « Londres et sa perception dans le journal privé de Henry Machyn bourgeois et marchand-tailleur londonien 1550-1563 », in Gérald Chaix (dir.), La Ville à la Renaissance. Espaces – Représentations – Pouvoir, Paris, Champion, 2008, pp. 239-260 ; Joël Blanchard, « Le spectacle du rite : les entrées royales », Revue historique, n° 305/3, 2003, p. 475-519.
-
[118]
« alße waß solck ein lachendes vastelauent nicht geseen », Stralsund, 1415.
1 La chronique de Lübeck, en Allemagne du Nord, rapporte pour l’année 1386 l’épisode suivant :
2 De quoi s’agit-il ici ? D’un spectacle singulier, qu’on peut appeler le jeu ou le combat des aveugles et du cochon, et qui a fait l’objet de quelques mentions et quelques rares études par le passé [2]. L’épisode de Lübeck n’est pas isolé. L’existence de ce jeu est en effet prouvée par des exempla dès le xiiiesiècle [3]. Surtout, on trouve des attestations textuelles précises du déroulement de ce spectacle dans au moins onze villes différentes, de la fin du xivesiècle jusqu’à la fin du xvesiècle, y compris à Paris en 1425 [4]. Nombreuses donc, elles sont cependant pour la plupart extrêmement courtes, de quelques lignes en général. L’iconographie fournit aussi plusieurs allusions à ce jeu, avec avec une enluminure dans un manuscrit flamand du xivesiècle et plusieurs œuvres flamandes du xvie voire xviiesiècle. [5] L’inscription de ce jeu dans la culture européenne est d’ailleurs assez forte pour qu’il y ait eu, en plus de l’iconographie, quelques productions littéraires à son sujet [6].
3 Bien sûr, ce jeu est horrible, et indigne. Tellement que, dès le xviiesiècle les chroniqueurs, puis les érudits jusqu’à la fin du xxesiècle s’interrogent sur sa réalité : le jeu a-t-il vraiment eu lieu ou s’agit-il d’une fiction littéraire [7] ? En fait, il est bien réel : les sources qui le mentionnent ne sont pas seulement des récits mais aussi des actes de la pratique, notamment des comptabilités urbaines, loin du monde de la fiction. Mais alors, ne met-il pas en scène des personnes vo- yantes aux yeux bandés pour l’occasion [8] ? On sait qu’en effet ce jeu a perduré jusqu’au xxesiècle en Flandre avec des participants portant un bandeau [9], et que dès le milieu du xviesiècle, à Anvers, on pratiquait ce jeu avec de faux aveugles – sans que l’on sache si des considérations morales ont conduit à cette évolution [10]. Cependant, le doute n’est pas permis pour la période antérieure, d’ailleurs un texte de la fin du xvesiècle indique que les participants doivent être des « aveugles qui sont complètement aveugles [11] ».
4 Les spectateurs s’amusaient beaucoup, plusieurs textes le disent. On peut alors simplement pointer l’inhumanité des ténèbres de la fin du Moyen Âge, qui n’hésitaient pas à se moquer des personnes non-voyantes, ainsi stigmatisées [12]. Il nous semble pourtant qu’il vaut la peine d’essayer de comprendre ce jeu. Pour cela, le travail de l’historien, en particulier des handicaps, est de le replacer dans le contexte qui l’a produit. En effet, les disability studies nous apprennent que si la déficience (impairment) sensorielle, physique ou mentale est produite par la nature ou des accidents, la situation de handicap (disability) est une construction sociale et culturelle, elle est créée par les rapports sociaux et des représentations culturelles : si l’on peut naître avec une ou des déficiences, on ne naît pas handicapé, on le devient [13]. Les travaux de Michel Foucault, auquel l’histoire du handicap ou disability history se réfère fréquemment, permettent d’analyser les attitudes et les mesures prises envers les personnes qu’on appelle aujourd’hui handicapées comme des appareils disciplinaires, dont l’objectif est non pas l’exclusion, mais une inclusion qui vise à circonscrire et à normaliser [14].
5 De quel contexte ce jeu est-il donc issu ? Les sources de la fin du Moyen Âge proviennent toutes d’un même milieu urbain. Or les villes, durant les transformations et les crises de la fin du Moyen Âge, ont été désignées comme les réceptacles des misères, attirant les pauvres et les faibles et réagissant à leur présence accrue par un rejet parfois violent. Parallèlement à ces manifestations de repli, elles développent avec force une identité spécifique, qui n’est pas hors de la féodalité, mais qui connaît des formes de vie sociale, religieuse, culturelle ou économique spécifiques, avec des valeurs propres – telles que le profit. Cette identité se reflète mais aussi se forge à travers des rituels et des fêtes civiques.
Carte 1 : Lieux attestés du jeu.
Carte 1 : Lieux attestés du jeu.
6 Justement, si l’on regarde la géographie du jeu du cochon telle qu’elle apparaît dans les sources décelées jusqu’à présent, on constate une présence forte du jeu en Flandre et aux Pays-Bas, avec Ypres, Bruges, Arnhem et Dordrecht (carte 1). Or la Flandre est connue comme une région extrêmement urbanisée, où le prince comme les villes savaient très bien mettre en œuvre une communication symbolique passant par les fêtes, cérémonies et rituels [15]. Les villes d’Allemagne du Nord, ici Lübeck et Cologne, étaient très liées, commercialement et culturellement, aux Pays-Bas ; Zwickau en Saxe ou Heidelberg et Spire, plus au sud, témoignent plutôt d’une extension de ce jeu dans l’espace germanophone [16]. Enfin, Paris est, en 1425, lorsque le jeu y est attesté, aux mains des Anglo-Bourguignons, c’est-à-dire soumise à une influence culturelle forte des Pays-Bas [17]. Ceux-ci pourraient donc être le foyer de ce spectacle insolite. Cependant, l’attestation de variantes du jeu en Italie – dans un exemplum tiré d’un manuscrit bolonais de 1326 qui situe l’action à Rome, un veau remplace le cochon, et à Parme au xviiesiècle, des hommes aux yeux bandés affrontaient le porc – suggère d’autres aires de diffusion du jeu [18]. Quoi qu’il en soit, il est nécessaire de garder à l’esprit ce contexte urbain et de partir de lui, de la fête ou du jeu, et non pas seulement des aveugles – sans quoi l’on s’interdit toute comparaison ou mise en perspective. D’autre part, il faut s’intéresser aux lieux, aux temps et aux acteurs du jeu, c’est-à-dire les aveugles, certes, mais aussi le cochon, enfin les organisateurs et les spectateurs.
7 Ce faisant, c’est bien la question du rapport de la société urbaine aux aveugles ainsi mis en scène que nous comptons éclairer, et avec elle celle de l’intégration des « personnes handicapées ». On verra par une première lecture du jeu que les participants peuvent être vus avant tout comme des mendiants, dont les citoyens de la ville se méfiaient et qu’ils craignaient. Il faudra ensuite comprendre comment fonctionne le couple formé par les aveugles et leur adversaire animal dans le discours religieux sur le jeu, ainsi que dans l’imaginaire de la fin du Moyen Âge. Enfin, on analysera ce spectacle comme un élément de la communication symbolique des autorités urbaines.
Les aveugles, des mendiants
Quels aveugles ?
8 Bien sûr, il existait au Moyen Âge des aveugles dans toutes les couches sociales, et l’on connaît des exemples d’aveugles de haute extraction ; on peut affirmer en revanche que lorsqu’un individu d’origine sociale modeste connaissait une déficience visuelle congénitale ou acquise, celle-ci le condamnait pratiquement à la misère, c’est-à-dire à la mendicité. Dans les textes qui nous intéressent ici, il n’est jamais dit que les combattants aveugles sont des mendiants. Mais, ils ne sont jamais appelés par un nom – or l’anonymat est le sort du pauvre. Ils sont qualifiés seulement d’aveugle, caeci, die blinde luden ; cependant, un texte de Spire en 1487 parle de « gemeinen blinden », les aveugles communs, ceux qui reviennent à toute la communauté, qui dépendent de toute la communauté [19]. Surtout, le divertissement parisien de 1425 a lieu près de l’hôtel d’Armagnac à Paris, c’est-à-dire, comme l’a remarqué Zina Weygand [20], tout près des Quinze-Vingts, l’hospice pour aveugles fondé par Louis IX ; or l’activité principale des pensionnaires de l’établissement était la mendicité [21]. Enfin, deux textes signalent que les aveugles reçoivent nourriture et boisson avant le spectacle [22].
Contrôler par la moquerie
9 Nous verrons plus tard que l’existence du jeu est attestée dès le xiiiesiècle, et qu’une première image figurant le jeu remonte à environ 1340. Mais si l’on s’en tient aux jeux que l’on peut identifier clairement, c’est-à-dire situer et dater, alors la première attestation est l’épisode de Lübeck de 1386 et les exemples se multiplient à la fin du xvesiècle, dans les années 1480-1490 [23]. À cette époque, la dérision des personnes qu’une déficience physique ou sensorielle rendait faibles était très fréquente : de nombreuses farces, fables, poèmes se moquent ainsi des infirmes, des aveugles [24]. Pour quelles raisons ? Parce que s’impose alors, à partir du milieu du xivesiècle, en réaction aux crises économique et sociale, une très forte défiance des autorités urbaines comme d’ailleurs princières envers les mendiants : celle-ci se manifeste par de fréquentes interdictions de mendier, par l’établissement de listes de mendiants officiels, et par la chasse aux simulateurs [25]. L’objectif est de forcer au travail tous les mendiants qui pourraient subvenir eux-mêmes à leurs besoins. Dans ce cadre, les personnes handicapées, en particulier les aveugles, sont reconnues comme des mendiants légitimes, à qui on ne saurait reprocher de se livrer à la mendicité. Mendier devient même une activité professionnelle reconnue et, comme d’autres métiers, les aveugles peuvent se regrouper en confréries, ainsi par exemple à Strasbourg [26].
10 Mais, malgré la reconnaissance du droit à la charité pour les aveugles, la société tardo-médiévale se méfie d’eux : elle cherche à débusquer les simulateurs, ceux qui ne sont pas vraiment aveugles – ou pas assez, car « aveugle » signifie alors malvoyant comme non-voyant. À Lübeck en 1386, on mettait un casque à l’envers sur la tête des combattants pour déjouer toute simulation [27]. D’ailleurs, le même texte évoque douze aveugles valides, forts (robustos cecos dans la première version, cecos validos dans la seconde). Or c’est justement ainsi, « valides », que l’on désignait les mendiants assez forts pour vivre de leur travail, mais qui préféraient mendier [28].
11 Pour plusieurs historiens, cette moquerie sert à exorciser la peur. Werner Röcke comme Zina Weygand ont ainsi eu indépendamment l’un de l’autre une interprétation proche et intéressante du jeu. Il ne s’agirait pas seulement de dérision, de moquerie gratuite et cruelle, mais de la tentative par la société urbaine de détourner sa crainte de l’aveugle, ce mendiant exigeant dont la présence est menaçante [29]. Dans le jeu du cochon, dit Röcke, la violence des aveugles s’exerce contre eux-mêmes ; c’est entre eux qu’ils doivent se disputer leur proie. La société, ainsi, retrouvait une stabilité en jouissant du spectacle de l’autodestruction des mendiants aveugles. Zina Weygand, de son côté, insiste sur la peur de devenir pauvres eux-mêmes – ou aveugles eux-mêmes ? – que les Parisiens exorcisaient en riant des coups que les participants s’assénaient les uns aux autres. On pourrait ajouter que l’enfermement des aveugles dans un enclos, donc un espace bien circonscrit, participe de cette tentative de les contrôler.
12 Klaus-Peter Horn enfin, dans un bel article, examine le jeu en partant du comportement des aveugles eux-mêmes [30]. Les aveugles, dans de nombreux textes littéraires de la fin du Moyen Âge, apparaissent comme cupides, excessifs, lubriques, immodérés donc [31]. En obligeant des mendiants aveugles à adopter un comportement qui ne leur sied pas, à jouer aux guerriers, ce qui se retourne contre eux, en les forçant non pas à s’entraider mais à se taper dessus, on leur assigne en fait les normes de comportement qu’ils ont à suivre, à savoir l’humilité du mendiant qui vit de la charité ; en même temps, parce que les aveugles se comportent « mal », rire d’eux ne met pas en cause l’attitude de charité que tout bon chrétien doit normalement avoir envers les aveugles [32].
13 Dans tous les cas, le rire, ici, est bien une réponse à la gêne que constitue la présence dans la société de ces personnes différentes que sont les aveugles : Bergson décrit le rire comme « une espèce de geste social » qui réprime tout écart par rapport à la norme [33]. La première version de la chronique de Lübeck dit que près de la moitié de la population de la ville, hommes comme femmes, y assistait ; la seconde qu’il y avait non seulement des jeunes, mais aussi des vieillards, des femmes et jeunes filles, des clercs comme des laïcs [34]. Toute la société se rassemble pour rire des aveugles.
14 Une première lecture du jeu peut donc aboutir à la conclusion suivante : il ne s’agit ici pas tant de personnes ayant une déficience sensorielle que de pauvres. Le jeu s’appuie sur une catégorie de mendiants à qui l’on impose un échange économique : en échange des aumônes qu’on leur donne toute l’année, il leur est demandé pour une fois non pas des prières, mais la participation honteuse à ce jeu. Une question demeure : les participants étaient-ils sélectionnés pour cela, y compris contre leur gré, ou choisissaient-ils librement d’y prendre part ? Seule la chronique de Lübeck évoque une sélection (elegunt) [35], alors que les autres textes restent muets sur ce point, à une exception : la lettre de Heidelberg qui évoque le jeu parle des aveugles « qui sont à Heidelberg ou qui y viendront [36] ». L’interprétation du jeu comme confrontation de la société urbaine à des mendiants d’un type particulier est certainement juste, mais elle n’en épuise pas les sens. En effet, si le combat mettait en scène des mendiants en les obligeant à adopter un comportement qui déclencherait auprès des braves gens des rires de soulagement, il ne confrontait cependant pas n’importe quels adversaires : aveugles comme cochon sont particulièrement marqués dans l’imaginaire médiéval.
Le cochon et les aveugles
Cécité et péché
15 De manière générale, il a semblé longtemps aux historiens que les personnes affligées d’infirmités ou de difformités étaient, dans l’Antiquité comme au Moyen Âge, forcément rejetées comme signes du péché [37]. Les voix appelant à plus de nuance sont récentes ; elles insistent sur l’ambivalence à tout le moins, la bienveillance souvent, des Évangiles et des théologiens chrétiens du Moyen Âge vis-à-vis des personnes souffrant de déficiences et en particulier de cécité [38] : Jésus-Christ ne guérit-il pas un aveugle de naissance en niant le lien entre cécité et péché ? Alors que ses disciples lui demandent si la condition de l’aveugle est due à ses péchés ou ceux de ses parents, il répond que « ce n’est ni à cause de son péché, ni à cause du péché de ses parents. Il est aveugle pour que l’œuvre de Dieu puisse se manifester en lui [39] ».
16 On trouve cependant sans mal de nombreuses citations, de théologiens comme de poètes médiévaux, pour expliquer que la déficience est l’expression du châtiment divin du péché [40]. L’ambivalence du discours religieux s’exprime parfaitement dans la Vie d’Odile, ajoutée dans les versions alsaciennes des xive et xvesiècles de la Légende Dorée. Fille de duc, Odile naît aveugle ; son père, choqué, déclare alors à sa femme : « maintenant je prends conscience d’avoir commis de graves péchés devant Dieu, pour avoir un enfant si raté, ce qui n’est jamais arrivé dans ma famille » ; la mère d’Odile lui répond alors justement par le passage de l’Évangile de Jean, évoqué à l’instant, que Jésus lui-même avait dit que la cécité n’était ni signe du péché de l’aveugle ni de celui de ses parents [41].
17 Cette ambivalence devrait à tout le moins interdire de se moquer des aveugles, comme le Lévitique le faisait déjà : « Tu ne mettras devant un aveugle rien qui puisse le faire tomber [42]. » Pourtant, il existe des allusions à ce jeu sous la plume de théologiens qui ne se préoccupent pas de le condamner : en effet, les attestations les plus anciennes de ce jeu sont des exempla du début du xiiiesiècle. Il est ainsi décrit par Jacques de Vitry dans un de ses sermones vulgares adressés aux théologiens et prédicateurs :
18 Ce passage permet d’affirmer que le jeu devait exister – Jacques de Vitry parle d’une coutume lors de fêtes – dès le début du xiiiesiècle, puisqu’on date ses sermones vulgares vel ad status de la période postérieure à son retour de Terre Sainte, c’est-à-dire entre 1226 et 1240 [44]. C’est une époque antérieure à ce que les historiens de la pauvreté présentent comme le tournant répressif vis-à-vis des mendiants, au milieu du xivesiècle : l’explication du jeu par ce tournant ne peut donc être entièrement satisfaisante. Le parcours de Jacques, avec ses longues stations dans le diocèse de Liège, est d’ailleurs un indice de plus que le foyer du jeu pourrait se trouver en Flandre ou aux alentours [45]. Surtout, dans le contexte du jeu, Jacques assimile l’aveugle au pécheur (« cecum, id est peccatorem ») et le cochon au péché, avec le parallèle entre « cecus porcum uult occidere » et « isti doctores ceci […] deberent occidere peccatum » ; le parallèle entre l’aveugle qui – par avidité – blesserait et même tuerait « souvent » un compagnon et les mauvais prédicateurs (doctores) aveugles, qui se blessent eux-mêmes et offensent les autres par leur mauvais exemple est une condamnation également forte de l’aveugle.
19 Cet exemplum de Jacques de Vitry se retrouve chez deux prédicateurs qui le connaissaient, Eudes de Cheriton et Guibert de Tournai. On sait que Guibert († 1284) a beaucoup puisé chez Jacques de Vitry pour ses propres sermons ad status : il reprend quasiment mot pour mot le passage de Jacques dans son troisième sermon Ad theologos et predicantes [46]. Le texte de l’Anglais Eudes de Cheriton († vers 1246), en revanche, se démarque assez fortement de celui de Jacques de Vitry pour qu’on puisse douter qu’il en soit inspiré, d’autant qu’il doit avoir été écrit avant 1219 [47] :
20 Eudes produit la même idée de l’aveugle comme pécheur, mais chez lui l’assimilation entre le porc et le péché est devenue explicite (« porcum, id est peccatum »). En revanche, contrairement à Jacques de Vitry, l’auteur ne parle pas de ce jeu comme d’une coutume, mais le présente comme s’il s’agissait d’un fait isolé, c’est-à-dire comme s’il ne le connaissait pas. Clemente Sánchez, archidiacre de Valderas en León, le reprend en castillan dans son Libro de los exemplos, dans le premier tiers du xvesiècle [49]. Celui-ci semble utiliser Eudes de Cheriton, le début de son texte correspondant assez bien à celui de l’Anglais, mais il l’enrichit en comparant le comportement des aveugles non seulement à celui des pécheurs, mais aussi à celui des évêques (perlados, « prélats ») « qui confient le soin des âmes à des ignorants, qui sont aveugles quant à leurs yeux corporels et quant à leurs yeux spirituels », car ils ne « comprennent pas ce qu’ils lisent » [50]. On retrouve donc ici une conception négative de la cécité, assimilée à l’impossibilité de voir Dieu.
21 Enfin, une version encore plus éloignée de l’exemplum se trouve dans un tractatus de historiis Romanorum et quibusdam aliis inséré dans une compilation bolonaise anonyme de 1326 [51]. Ici, les aveugles sont ceux de Rome, mis en scène dans un épisode non daté. Ils ont été rassemblés dans une arène, pour frapper non un porc mais un veau qu’on a placé en leur milieu, mais ne savent comment s’y prendre (volentes vitulum tangere, nequibant). Leur inaptitude est comparée à celle des docteurs : « Ainsi la théologie sacrée a été placée au milieu des docteurs, et quiconque voulait la toucher, ne savait le faire, puisqu’ils disputent d’elle comme les aveugles de la couleur, mais se frappent mutuellement avec les bâtons de leurs langues […]. » À nouveau, les aveugles incarnent l’ignorance ou l’inaptitude, et aucune empathie avec eux n’apparaît [52]. En revanche, l’animal sert ici de symbole de la théologie : il est donc inconcevable qu’il soit tué. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle il est cette fois-ci un veau et non pas un cochon, animal connoté très négativement dans le discours religieux.
22 Cette interprétation théologique du jeu est à notre avis la clef pour comprendre la représentation iconographique la plus ancienne que nous en connaissions, une miniature située dans la marge inférieure d’un manuscrit du Roman d’Alexandre, réalisé dans l’atelier de l’artiste flamand Jehan de Grise entre 1339 et 1344 (ill. 1) [53]. La scène est double ; à gauche, quatre aveugles sont guidés par un jeune homme ; chacun tient dans sa main droite un gros bâton dirigé vers le bas, comme une canne, et touche de la gauche l’épaule de celui qui le précède. Sur le côté droit, un cochon, à l’air menaçant, a renversé un des aveugles et fonce vers un autre, tandis que les hommes sont en position de combat, bâtons en l’air, l’un ayant déjà blessé un de ses compagnons. Que la scène représente le jeu du pourcel ne fait aucun doute – elle est identifiée comme cela par plusieurs auteurs [54]. D’ailleurs, comme dans plusieurs sources textuelles évoquant le jeu, le cochon est attaché par une corde à un mât, qui sépare les deux parties de la scène en un mince tronc d’où partent d’élégants feuillages. Ainsi ne s’agit-il pas seulement d’une variation du texte du Garçon et l’aveugle. Pour autant, cette scène double n’est pas non plus une simple expression iconographique du jeu tel qu’il se déroula par exemple à Paris [55]. Il faut bien plutôt l’envisager comme un miroir, lui aussi double. En effet, le motif fait écho à l’illustration dans la marge supérieure de la même page, où un homme frappe un animal, déjà mort : c’est Alexandre qui lacère Bucéphale mort, pour éviter qu’il ne soit dépecé [56]. Mais surtout, si l’on a à l’esprit les exempla présentés plus haut, la scène de gauche s’oppose exactement à celle de droite : les aveugles n’y sont pas menés au combat, ils sont bien guidés, par un jeune homme dont les mains jointes font penser qu’il est en prière, peut-être qu’il est clerc ; à droite, au contraire, confrontés au porc, « c’est-à- dire au péché », ils sont blessés et s’attaquent les uns les autres.
Le cochon, double de l’aveugle
23 Les auteurs qui se sont penchés sur le jeu ne s’intéressent jamais à l’adversaire des aveugles [57]. Pourtant, celui-ci est toujours un porc (porcus, pourcel) ou un cochon (varken, tswyn, vercken, saw) [58], à l’exception près que nous venons de voir où il est remplacé par un veau et où l’issue du combat est, de manière très significative, tout autre [59]. Or le cochon, depuis le xivesiècle, est l’attribut de saint Antoine l’ermite, patron des pauvres et des mendiants, comme on le voit sur de nombreuses illustrations médiévales [60].
Illustration 1 : Représentation du jeu des aveugles et du cochon dans le Roman d’Alexandre (vers 1340), Bodleian Library, University of Oxford, MS Bodley 264, f° 74v.
Illustration 1 : Représentation du jeu des aveugles et du cochon dans le Roman d’Alexandre (vers 1340), Bodleian Library, University of Oxford, MS Bodley 264, f° 74v.
24 Au-delà de ce lien avec la mendicité, le choix de l’animal mis à mort ici est tout sauf accessoire. En effet, Michel Pastoureau a récemment montré que cet animal est à la fin du Moyen Âge chargé de symboliques aussi lourdes qu’ambivalentes [61].
25 Le cochon est dans l’Occident médiéval très fortement associé au mal, du fait de son rôle très négatif dans la Bible, dans l’Ancien Testament – on sait l’aversion des juifs pour lui – mais aussi dans le Nouveau Testament. Ainsi, Jésus-Christ délivre un possédé en ordonnant aux démons de pénétrer un troupeau de porcs, qui vont alors se jeter dans le lac de Tibériade (Mat. 8, 30-34 ; Marc 5, 9-20 ; Luc, 8, 30-39) [62]. Le cochon devient l’attribut de Satan. La similitude avec la cécité est évidente.
26 Si le cochon se rapproche de l’aveugle parce que le mal se manifeste en lui, il fonctionne plus généralement comme le double de l’aveugle. En effet, il est d’abord une sorte de mendiant : on pensera sans doute d’abord à sa saleté, au risque de l’anachronisme. Surtout, les villes médiévales sont pleines de porcs qui se nourrissent de restes et d’immondices, donc « sur l’habitant », comme les mendiants. La présence des cochons est si forte que les autorités urbaines, un peu partout, tentent, en vain, de limiter leur présence [63] ; on les voit d’ailleurs souvent parcourir les rues dans les représentations iconographiques des villes de la fin du Moyen Âge [64]. Enfin, le cochon est considéré, si l’on en croit les sermons de la fin du Moyen Âge, comme ingrat, de même qu’un mauvais mendiant [65].
27 D’autre part, le cochon divague littéralement lorsqu’il marche, car il a une mauvaise vue ; cela était bien connu au Moyen Âge et c’est sans doute l’une des raisons qui font qu’il a été associé au mal, aux ténèbres [66]. Là aussi, il est difficile de croire que le choix du cochon pour figurer dans l’arène au milieu des aveugles est le fruit du hasard. Le cochon possède également les défauts attribués aux aveugles, ceux qu’on tournait en dérision, comme on l’a vu : immodéré, le porc se goinfre autant que l’aveugle mendiant est cupide, et on lui prête aussi, à partir du xvesiècle, une sexualité effrénée – les cochonneries [67].
28 De manière plus générale, on sait que le cochon est « le cousin de l’homme », et les savoirs antiques et médiévaux le disaient déjà : il est omnivore, intelligent, et anatomiquement et physiologiquement proche de l’homme [68]. Comme il était un animal domestique vivant avec la famille, que l’on côtoyait au quotidien, la fête où on tuait le cochon, autour de la saint Antoine, le 17 janvier, n’allait pas sans pleurs : c’est presque l’un des membres de la famille qu’on sacrifiait [69]. Enfin, le porc est l’animal qui, à la fin du Moyen Âge, se retrouve le plus souvent sur le banc des accusés, littéralement, c’est-à-dire à qui on intente de véritables procès, selon les règles, souvent pour homicide, par exemple parce qu’il a piétiné un enfant dans la rue. Il est alors parfois habillé et pendu, c’est-à-dire soumis à un châtiment d’humain [70].
29 Ainsi, le combat des aveugles contre le cochon est bien d’abord une lutte entre les aveugles. Tout le spectacle consiste à se réjouir des coups que les aveugles se donnent les uns aux autres, mais même ceux qu’ils donnent au cochon, d’une certaine manière, se dirigent contre eux-mêmes. D’un autre côté, la présence justement d’un cochon, leur double, au milieu des aveugles, assimile quasiment ces derniers à des animaux.
Le cochon prix de dérision
30 Nous avons vu, d’abord, que les aveugles participant au jeu étaient des mendiants, sinon réellement, du moins dans l’économie du jeu. Ces mendiants ne semblent pas avoir d’autre récompense pour leur participation au jeu que le cochon (sinon repas et boisson). Il nous semble évident que le vainqueur remportait la bête. C’est en effet ce que disent les exempla et certaines sources narratives, mais aussi l’invitation à la fête émise par la ville de Heidelberg en 1490 : « Celui qui tue le cochon le remporte [71]. » Surtout, gardons-nous de surestimer la valeur de la bête. Sans doute sa valeur économique n’était-elle pas négligeable pour des mendiants ; les invitations allemandes parlent de deux florins (Spire) ou trois florins (Heidelberg) [72]. Mais on se méprendrait à ne considérer que l’aspect économique [73] : la valeur symbolique du cochon est en effet extrêmement négative, et il faut comparer le prix donné ici aux récompenses offertes pour d’autres compétitions. En effet, le cochon était, lors les jeux tels que les concours de tir ou les courses de chevaux dans les villes allemandes, le prix de dérision, donné au plus mauvais des candidats ou au dernier arrivé. La remise de ce prix était d’ailleurs accompagnée de railleries proclamées par le Pritschenmeister, le maître de la batte, celui qui se moquait des perdants [74]. La remise d’un cochon comme prix de dérision pour le dernier est bien connue aussi pour les villes italiennes ; elle déshonore à ce point ceux qui le reçoivent qu’on voit des membres des élites urbaines préférer payer une amende plutôt que d’être obligés d’accepter cette « récompense [75] ». Seulement, ici, le prix de dérision est le premier prix : on a bien affaire à une grande moquerie.
Le cochon guerrier
31 En revanche, en soi, le cochon n’est pas un adversaire ridicule, loin de là. Il faut en effet se départir de la vision que l’on a aujourd’hui de porcs courts sur pattes et très gras, qu’on associe plus facilement aux tirelires qu’à un combat de gladiateurs. Les représentations iconographiques que nous avons du combat du cochon et des aveugles montrent au contraire un animal beaucoup plus menaçant que cela, par exemple la miniature déjà évoquée plus haut, provenant du manuscrit de la première moitié du xivesiècle du Roman d’Alexandre : on y voit un cochon brun (en l’occurrence une truie), couvert de soies dures. Il a renversé l’un des quatre aveugles face à lui et s’attaque au deuxième [76]. On le prendrait aujourd’hui bien plutôt pour un sanglier. De fait, avant les croisements des xixe et xxesiècles, les porcs européens sont de robe sombre, aux pattes beaucoup plus longues, et sans doute plus agiles et plus rapides que ceux de notre époque. D’ailleurs deux textes sur le jeu du cochon et des aveugles insistent sur sa force : le Journal d’un bourgeois de Paris évoque un « fort pourcel », la chronique de Lübeck un « porcus fortis » [77].
32 Le porc est encore, au Moyen Âge central et même à la fin du Moyen Âge, considéré comme un animal fort et courageux [78]. En Allemagne, des chevaliers, des princes le choisissent pour orner leurs armoiries jusqu’au xivesiècle ; dans un autre manuscrit du Roman d’Alexandre, de 1425, on voit ainsi des cochons sauvages mettre en fuite les éléphants du roi Porus [79]. Les images où un cochon lutte contre des hommes ne manquent pas non plus [80]. Cette force, ce courage du cochon et son implication dans des affrontements armés tout à fait sérieux, même s’ils sont légendaires, renforcent l’idée qu’on a ici bien affaire à un combat militaire, chevaleresque, même s’il se joue sur un mode parodique : dans plusieurs cas, on attache même le porc à un poteau ou encore on le munit d’une clochette pour faciliter la tâche de ses adversaires [81].
Les aveugles, le carnaval et l’inversion
33 Les quelques études sur le jeu des aveugles et du cochon sont centrées sur les aveugles. Cependant, elles négligent le fait que le jeu perdura, à partir du xviesiècle, en mettant aux prises le cochon non plus à des aveugles, mais à des hommes aux yeux bandés, comme on l’a vu. L’interprétation du combat comme volonté d’imposer un comportement ne convenant pas aux aveugles, pour mieux leur assigner celui qu’ils devraient adopter, ne permet alors pas d’épuiser les sens du jeu, qui s’intègre dans une société où la communication politique passe justement par les cérémonies, les jeux, les rituels : pour comprendre comment les aveugles sont perçus et traités ici, quel rôle leur est assigné, il faut s’intéresser au jeu lui-même.
Jeu et communication politique
34 Tout d’abord, il convient de ne pas se laisser abuser par les sources historiographiques, où chaque chroniqueur insiste tellement sur l’aspect singulier du jeu que l’on croit qu’il fut unique. Loin de là : les sources de la pratique, telles que les comptabilités urbaines, traitent le jeu des aveugles et du cochon comme s’il était évident qu’on devait le connaître [82]. Il en est de même pour les invitations officielles à des concours de tir envoyées de ville à ville, où le jeu apparaît comme un divertissement annexe parmi d’autres tels que des tombolas ou des courses de chevaux. Ainsi, l’invitation de Spire en 1487 se contente de deux lignes : « De plus, pour clore la foire de notre ville, le dimanche après la Saint-Denis, à une heure de l’après-midi, nous avons commandé aux aveugles, qui sont complètement aveugles, de frapper à mort un cochon d’une valeur de 2 florins, selon les règles [83]. » Ces dernières devaient être bien connues. À Zwickau en Saxe, deux ans plus tard, on sait par une chronique que le jeu eut lieu en marge d’un grand concours de tir [84]. Pourtant, la lettre d’invitation envoyée aux villes amies ne mentionne même pas la tenue du combat des aveugles et du cochon [85]. Il apparaît donc nettement que ce jeu était tout à fait habituel, même si nous n’avons trouvé qu’une ville où il soit attesté plus d’une fois [86]. Un registre de Dordrecht en Hollande, en 1470, dit seulement, en une ligne, « comme les aveugles doivent demain frapper à mort le cochon [87] ». De même, les comptes de la ville de Bruges notent en 1439 seulement : « et lorsque les aveugles frappèrent les cochons, 34 sous 3 deniers [88] ».
35 Surtout, le jeu présente un caractère « officiel » évident. En effet, le lieu où il se déroule est la plupart du temps la place du marché [89]. La tenue du jeu requiert la mise en place d’une enceinte de planches ; à Ypres en 1433, les comptes de la ville indiquent que le Conseil rembourse le bourgeois qui l’a fait faire, à hauteur de 12 livres parisis, et il assiste ensuite au combat installé sur une estrade [90] ; à Arnhem en 1440, les autorités paient nourriture et boisson pour les combattants. Elles financent donc l’organisation, mais aussi s’en occupent elles-mêmes, comme cela est attesté dans plusieurs cas. Ainsi à Dordrecht en 1470, la veille de la tenue du jeu, le conseil avertit que les spectateurs qui seraient blessés ne pourraient prétendre à aucun dédommagement [91]. En fait, si l’on se souvient que les aveugles incarnent l’erreur, l’impossibilité de voir le bien, alors organiser ce jeu devant les autorités c’est, par contraste, présenter ces dernières comme responsables du bon gouvernement. À Lübeck, le combat est organisé par les domicelli. Or c’est souvent aux jeunes hommes proches du groupe dirigeant qu’étaient confiés le contrôle des mœurs ou encore les festivités du carnaval [92].
36 Le caractère officiel ou institutionnel du jeu, donc son inscription dans la communication politique des autorités urbaines, se manifeste aussi par son insertion dans toute une série de manifestations : loin d’être un spectacle isolé, le jeu du cochon et des aveugles est un acte d’une suite de cérémonies. À Spire et Heidelberg en 1487 et 1490, il marque la fin des festivités du concours de tir ; à Ypres en 1433, il fait partie des manifestations, religieuses, politiques et festives du Tuindag, la grande commémoration annuelle, le premier dimanche d’août, de la levée du siège de la ville, lors du conflit contre les Anglais et les Gantois en 1383 [93].
37 L’insertion du combat des aveugles contre le cochon dans la communication politique des autorités apparaît encore plus nettement dans le cas parisien de 1425. On a déjà dit que le spectacle avait été organisé « en l’hôtel nommé d’Armagnac », situé près de l’hôpital des Quinze-Vingts ; mais ce lieu symbolisait surtout l’ennemi armagnac honni des maîtres anglo-bourguignons de Paris, qui avaient pris la ville en 1418. Or on sait combien leur domination s’exprimait en particulier au travers de rituels et cérémonies [94]. Ici, le choix du lieu et du spectacle revêt un caractère politique évident : il vise à ridiculiser les Armagnacs, assimilés à ces pauvres combattants, avec un étendard figurant un porc [95].
38 On n’a donc pas affaire à une manifestation singulière, spontanée, pour se moquer des aveugles, mais à un instrument de communication des autorités urbaines. Il s’agit en fait d’un exemple d’une classique parodie de guerre ou de tournoi.
Une parodie carnavalesque de tournoi
39 Le jeu des aveugles et du cochon mêle deux sortes de spectacles différents : la parodie de tournoi d’une part, la mise à mort d’un animal, typique du carnaval, de l’autre. En effet, le jeu relève du domaine du carnaval. À Lübeck en 1386, à Stralsund en 1415 et à Cologne en 1498, il a lieu pendant le carnaval [96]. Le cochon est l’animal du carnaval par excellence, et sa mise à mort en est un élément typique [97]. D’autre part, de nombreux rites de carnaval, encore aujourd’hui, mettent en scène la mise à mort d’un animal, un coq, une oie notamment, par des personnages aux yeux bandés [98]. Il ne semble d’ailleurs pas qu’on se soit beaucoup interrogé sur la cécité, fictive certes, comme élément essentiel de ces rites. On sait que le carnaval est le moment de l’inversion, celui de la parodie, d’investiture de rois ou abbés, par exemple, mais aussi de batailles, de tournois : c’était l’occasion pour la population urbaine de répéter, sous le mode parodique, les affrontements chevaleresques qui avaient lieu en ses murs [99]. Ainsi à Paris, le combat est annoncé, la veille, par une parade des combattants conduite non par un héraut d’armes, mais par un jeune homme qui les guide, avec un étendard figurant un porc, et au son du tambour (bedon) [100].
40 Il est vrai qu’à part les trois occurrences relevées, la date du jeu ne correspond pas tout à fait, voire pas du tout, au carnaval. Cependant, quelle qu’elle soit, on a bien affaire à une inversion, celle des faibles sans défense par rapport aux combattants, et celle-ci n’était pas réservée à la seule période carnavalesque. Elle est explicite dans la chronique de Lübeck, à propos de laquelle on a déjà vu que des casques furent posés à l’envers sur la tête des aveugles [101]. Mais bien d’autres éléments montrent que le jeu était intentionnellement conçu comme une inversion de tournoi. Partout, les combattants portent des armures ; à Lübeck, le chroniqueur indique que celles-ci sont très vieilles (antiquissimis) et même rouillées (rubiginosis) ; les aveugles sont armés non d’épées, même factices, mais de gourdins. Quel est le sens de cette inversion ? Quand il a lieu dans le cadre des manifestations d’un concours de tir (Spire 1487, Heidelberg 1490), qu’on peut présenter comme l’une des versions bourgeoises du tournoi, le jeu est situé à la fin des festivités. Ainsi, il referme la parenthèse festive, qui dure plusieurs jours, parfois plusieurs semaines, ouverte par ce concours guerrier. À Bruges, le 2 janvier 1481, l’archiduc Maximilien et sa femme Marie, fille du dernier duc de Bourgogne, seigneurs de la ville, sont en visite et assistent à un tournoi. Cinq jours plus tard, au même endroit, le couple est spectateur du combat des aveugles et du cochon, et le chroniqueur utilise exactement les mêmes termes, jusqu’au remerciement à Dieu, pour évoquer les deux événements : il s’agit à proprement parler d’un miroir [102]. Ces parallèles sont à notre avis la preuve que l’enjeu n’est pas ici seulement le traitement des aveugles par la société urbaine, caractérisé par la moquerie et la violence, mais qu’il est plus large : comme dans d’autres parodies de tournois, il s’agit pour la ville, y compris pour ses autorités, de se rappeler sa fragilité. En affichant la faiblesse des aveugles, on se moque d’eux certes, mais on se moque de soi-même, de la ville. Il s’agit également, sans doute, de railler les chevaliers et leur éthique de combattants [103]. Que l’on choisisse pour cela des personnes atteintes de déficiences est peu surprenant, puisqu’elles portent plus encore que les autres la fragilité humaine.
41 Pour finir sur l’inversion et le carnaval, il faut rapprocher ce combat d’un autre jeu d’inversion d’inspiration militaire : les courses de prostituées. Il s’agit là, comme pour le jeu des aveugles et du cochon, d’une course qui a lieu dans le cadre de festivités militaires : par exemple, en marge du palio à Vérone ou dans d’autres villes ita- liennes, françaises, allemandes [104], mais aussi en marge des concours de tir, où elles devaient jouer le même rôle de divertissement annexe que le jeu des aveugles [105]. Ces courses sont sans doute nées pour moquer les vaincus lors de conflits, pour les blesser dans leur virilité, puisqu’on fait jouer leur rôle de combattants à des femmes, qui plus est à des prostituées [106]. Dans les deux cas, le jeu sert à ouvrir les yeux des citadins : souvenez-vous que vous êtes faibles. Dans le jeu des aveugles comme dans ces courses, le prix est le même, un cochon ou des morceaux de cochon [107]. Comme pour le jeu des aveugles et du cochon, on ignore si les prostituées (ou les ribauds, qui font parfois ces courses) étaient obligées d’y participer ou pouvaient le choisir [108]. Voyons le cas d’un palio « noble » suivi immédiatement d’un palio aux ânes, un autre aux ribauds et un troisième aux prostituées, que les Florentins organisèrent devant Pise en 1363, le premier pour montrer la victoire de Florence, les autres la défaite des Pisans [109] : on retrouve le même schéma entrevu à l’instant pour Bruges en 1481 où au « vrai » tournoi succéda, en miroir, le combat des aveugles.
42 Récemment, analysant les courses de prostituées, Jacques Rossiaud a nuancé l’humiliation que ces femmes devaient subir : au cours du carnaval, tout le monde était soumis aux quolibets, à la dérision ; les prostituées, ici, s’affichaient comme groupe, et jouaient un rôle pour l’ensemble de la communauté. On peut ainsi se demander si la course de prostituées n’était pas, en fait, intégrative [110]. Ilaria Taddei constate quant à elle que les courses de prostituées constituaient « un instrument pour les stigmatiser publiquement et, en même temps, pour les insérer dans le tissu urbain [111] ».
43 Nous proposons de transposer ces interprétations de ces autres rituels de parodie militaire que sont les courses de prostituées au combat des aveugles et du cochon. Les aveugles n’étaient pas les seuls à être moqués pendant le carnaval, y compris à subir des violences. Hors du carnaval, dans les concours de tir, le Pritschenmeister raillait vainqueurs comme vaincus, et la foule riait de beaucoup de participants, non pas seulement des aveugles. On peut ainsi se demander si la présence de ces derniers, qui était par ailleurs extrêmement rare dans l’espace public, leur rôle dans la communication symbolique de la ville à cette occasion, n’était pas une forme de reconnaissance, toute cruelle et stigmatisante qu’elle fût. Ainsi, le jeu des aveugles et du cochon représenterait un exemple saisissant de la position sociale des personnes handicapées : ni vraiment acceptées, ni complètement exclues – comme c’est le cas des prostituées également [112]. Les anthropologues mobilisent à ce propos la notion de « liminalité », la position de seuil, d’entre-deux, où les personnes handicapées sont condamnées à demeurer, car elles ne seront jamais tout à fait intégrées dans la communauté, mais n’en seront pas écartées définitivement non plus : elle paraît s’appliquer parfaitement aux participants du jeu du cochon [113].
Conclusion
44 Le jeu des aveugles et du cochon est malaisé à interpréter : il touche aux constructions culturelles de la différence, en l’occurrence de la déficience visuelle, mais aussi à la communication symbolique des villes à la fin du Moyen Âge. Il ressortit à l’histoire du jeu comme à celle de la discipline sociale. Par ce jeu, en mettant en avant la déficience visuelle des participants et en les forçant à se frapper, les citadins affichaient leur domination sur eux et sur leur corps. L’autre difficulté tient aux sources, tant il est délicat de passer des exempla à des sources censées refléter plus directement la réalité sociale, historiographie et actes de la pratique, et d’une lecture religieuse à une lecture socio-culturelle, voire politique. Même le clerc proche de l’université de Paris qui écrivit la chronique mal nommée Journal d’un bourgeois ne reprend pas dans son récit l’interprétation des exempla.
45 Les disability studies appellent à mettre au cœur de la méthode de recherche sur le handicap les personnes « handicapées » elles-mêmes, leurs perceptions et leurs expériences, pour leur redonner la maîtrise du discours porté sur elles : pour la période médiévale, cette exigence relève d’un défi impossible, puisque les ego-documents, les sources issues des personnes handicapées, qui permettraient une vue « de l’intérieur », sont plus que rares [114]. Il nous a semblé qu’une démarche qui historicise véritablement ce jeu impose au contraire de décentrer le regard, de quitter les aveugles pour finalement mieux les retrouver : en comparant ce spectacle à d’autres jeux urbains, en s’intéressant au cochon auquel la mise en scène associe intimement leurs adversaires humains. À côté des interprétations du jeu centrées sur les seuls aveugles, qui le comprennent comme un moyen d’exorciser la peur causée par les aveugles et par leur différence en se moquant d’eux, en les obligeant à se ridiculiser pour mieux leur montrer le comportement qu’ils doivent observer, il est alors possible d’en faire une lecture fonctionnaliste, proche de celles qui ont pu être proposées de certaines manifestations du carnaval : ce jeu pouvait bien servir pour la société urbaine à afficher ses propres faiblesses, voire à se moquer des allures militaires de ses élites. En stigmatisant les aveugles autant qu’il leur donnait une place, il exprimait toute l’ambivalence du discours dominant, celui du christianisme médiéval, à leur égard. Avec Henri-Jacques Stiker, nous pouvons compléter la notion de liminalité – ni intégration, ni exclusion des aveugles dans la ville médiévale – par celle de la figure du double : les combattants aveugles qui tentent d’atteindre le porc mais s’assomment les uns les autres sont, individuellement, des doubles déficients des spectateurs, mais aussi, au niveau collectif, par ce jeu qui vient doubler les « vrais » tournois en les répétant sous un mode parodique, ils mettent la société urbaine et ses autorités face à leurs propres faiblesses [115]. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le carnaval, mais plus généralement les cérémonies et rituels médiévaux sont polysémiques [116], et que le sens que les organisateurs voulaient leur donner demeurait souvent incompréhensible pour les spectateurs [117]. Le jeu des aveugles et du cochon était ainsi certainement, pour beaucoup de spectateurs, d’abord l’occasion d’une franche rigolade. Le chroniqueur de Stralsund écrit qu’on « n’avait jamais connu de carnaval aussi drôle [118] ».
Annexe
Liste des occurrences du jeu
46 La liste donne la référence de l’édition du texte quand elle existe, ou celle de la source manuscrite, à défaut la publication qui mentionne le jeu. La date indiquée après le toponyme est celle de l’événement et non de la rédaction.
Lübeck, 1386
47 Jakob Schwalm (éd.), Die Chronica novella des Hermann Korner, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1895, p. 83 (version A, n° 663) et pp. 324-325 (versions B et D, n° 995).
Stralsund, 1415
48 Gottlieb Mohnike, Ernst Heinrich Zober (éd.), Johann Berckmanns Stralsundische Chronik, Stralsund, Löffler, 1833, pp. 8-9.
Paris, 1425
49 Colette Beaune (éd.), Journal d’un bourgeois de Paris de 1405 à 1449, Paris, Librairie Générale Française, 1990, p. 221.
Ypres, 1433
50 Alphonse Vandenpeereboom, Ypriana. Notices, études, notes et documents sur Ypres. Tome cinquième : Tuindag et Notre-Dame de Tuine, Bruges, Aimé de Zuttere, 1881, ici p. 112.
Bruges, 1439
51 Stadtarchief Brugge, Stadsrekeningen 216, 1439, f° 51v.
Arnhem, 1440
52 J. S. van Ween, « Varkenslaan door blinden », Bijdragen en Mededelingen van de Vereniging Gelre, n° 12, 1909, p. 406.
Dordrecht, 1470
53 Jacob Anthony Fruin, De oudste Rechten der stad Dordrecht en van het Baljuwschap van Zuid-Holland, ’s Gravenhage, Martinus Nijhoff, 1882, 1re partie, p. 328.
Bruges, 1481
54 Charles-Louis Carton (éd.), Het boeck van al’t gene datter gheschiedt is binnen Brugghe sichtent jaer 1477, 14 Februarii, tot 1491, Gand, 1859, p. 28.
Spire, 1487
55 Ernst Freys, Gedruckte Schützenbriefe des 15. Jahrhunderts, Munich, Carl Kuhn, 1912, planche XVIII.
Zwickau, 1489
56 Peter Schumann, Annalen der Stadt Zwickau (fin du xviesiècle), Rats- und Schulbibliothek Zwickau, 43.2.16 ; le passage sur le jeu est transcrit dans Reinhold Hofmann, « Das älteste Zwickauer Armbrustschießen (1489) », Mitteilungen des Altertumsvereins für Zwickau und Umgegend, n° 8, 1905, pp. 40-59, ici p. 56.
Heidelberg, 1490
57 Ernst Freys, Gedruckte Schützenbriefe des 15. Jahrhunderts, Munich, Carl Kuhn, 1912, planche XXIV.
Cologne, 1498
58 Hermann Cardauns (éd.), « Cronica van der hilliger Stat van Coellen (Koelhoffsche Chronik) », in Die Chroniken der niederrheinischen Städte. Cöln: Bd. 3, Leipzig, 1877, pp. 641-1007, ici p. 905.
Mots-clés éditeurs : Europe, handicap, Moyen Âge, rituel, ville
Date de mise en ligne : 03/09/2015
https://doi.org/10.3917/rhis.153.0525