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Compte rendu

Introduction

Pages 413w à 489w

Citer cet article


  • Houte, A.-D.
(2015). Introduction. Revue historique, 674(2), 413w-489w. https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413w.

  • Houte, Arnaud-Dominique.
« Introduction ». Revue historique, 2015/2 n° 674, 2015. p.413w-489w. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2015-2-page-413w?lang=fr.

  • HOUTE, Arnaud-Dominique,
2015. Introduction. Revue historique, 2015/2 n° 674, p.413w-489w. DOI : 10.3917/rhis.152.0413w. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2015-2-page-413w?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413w


1 À l’heure où l’historiographie de la Première Guerre mondiale se déploie plus volontiers sur de grandes échelles et sur la longue durée, l’objet du nouveau livre de B. Cabanes pourrait sembler étroit : un mois en France, de l’annonce de la mobilisation aux prémices du redressement militaire – mais « un mois qui a fait la France », devrait-on dire, en paraphrasant le titre d’une célèbre collection de Gallimard.

2 Le resserrement du cadre se justifie pleinement dans la mesure où il permet d’interroger finement les réactions du corps social et de révéler la rapidité des adaptations au temps de guerre. De ce point de vue, l’ouvrage vient compléter, mais aussi discuter, le travail classique de Jean-Jacques Becker (1914 ou comment les Français sont entrés en guerre, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1977), qui s’intéressait davantage à l’immédiat avant-guerre et qui adoptait une perspective plus franchement politique, là où B. Cabanes privilégie une démarche d’histoire culturelle appuyée sur une riche historiographie et enrichie du recours à un large panel de sources primaires.

3 L’ouvrage affiche d’emblée une forte thèse : la société française aurait basculé dans la guerre totale dès les premières semaines de la guerre – et non à l’automne, comme on le lit le plus souvent (John Horne [dir.], Vers la guerre totale : le tournant de 1914-1915, Tallandier, 2010). Marqué par une subite « accélération de l’histoire », août 1914 constituerait à cet égard un point de rupture dont l’importance a été ensuite partiellement occultée par la mythologie érigée autour du « miracle de la Marne » et de la guerre des tranchées. Verdun ne doit pourtant pas faire oublier « la violence inouïe de ce premier mois de guerre » dont B. Cabanes cherche ici à montrer qu’il fut vécu et ressenti comme une rupture radicale.

4 Les trois premiers chapitres abordent les premiers jours de la guerre à hauteur d’homme (et de femme, même si leur présence est plus éparse), en s’appuyant sur des témoignages directs. Ce choix d’écriture détermine un parti-pris historiographique qui permet de décomposer les différents moments de la mobilisation : à l’opposé d’une lecture englobante, B. Cabanes montre en effet que « toute une série d’étapes successives » marquent la transition de la paix vers la guerre. Sans doute faudrait-il prolonger cette analyse stimulante pour montrer que l’acculturation administrative de la société et le resserrement des liens entre État et nation ont beaucoup pesé dans l’acceptation immédiate d’une mobilisation bien encadrée.

5 Viennent ensuite, très brusquement, « l’épreuve du feu » et « l’ombre de la défaite », qui marquent la découverte de la guerre. On connaît mieux aujourd’hui la « bataille des frontières », son bilan désastreux qui culmine autour du 22 août (Damien Baldin et Emmanuel Saint-Fuscien, Charleroi, 21-23 août 1914, Tallandier, 2012) et qui oblige l’administration militaire à actualiser quotidiennement le décompte des victimes (les anciennes séries statistiques étaient lissées sur cinq jours, rythme désormais inadapté à la réalité des combats et des pertes). Nourri de témoignages de soldats, l’ouvrage explore avec précision « la découverte de la mort de masse », mais aussi – fait moins connu et analysé ici avec un soin tout particulier – l’épreuve du repli, voire du désarroi moral. À la suite du travail pionnier de Jean-Yves Le Naour (Désunion nationale : la légende noire des soldats du Midi, Vendémiaire, 2011), il évoque ainsi « l’affaire du 15e corps », lorsqu’une frange de l’opinion en vient à mettre en doute la ténacité, sinon le patriotisme, des régiments provençaux. Un regret néanmoins : attentif aux réalités les plus concrètes de l’expérience combattante, l’ouvrage n’en décrit guère les déclinaisons sociales (Nicolas Mariot, Tous unis dans la tranchée ? Les intellectuels rencontrent le peuple, Le Seuil, 2013), de même qu’il néglige la question de la discipline, cruciale en cette première phase de guerre – mais sans doute moins au mois d’août qu’à l’automne (André Bach [général], Fusillés pour l’exemple, 1914-1915, Tallandier, 2003 ; Emmanuel Saint-Fuscien, À vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, Éditions de l’EHESS, 2011).

6 La guerre n’obsède pas moins les civils, rappelle B. Cabanes, qui évoque les peurs et les rumeurs qui traversent la société française en ce début d’été. À l’approche des réfugiés belges et nordistes, les « fausses nouvelles » véhiculent le thème des « atrocités allemandes », dont Bruno Cabanes décrit finement la rapide diffusion : le mythe des mains tranchées, la légende de l’enfant au fusil de bois, etc. En s’appuyant sur les registres de police, encore peu étudiés sur ce plan, il dévoile aussi la réalité parisienne méconnue des pillages et des lynchages qui se développent sur fond de chasse aux espions et de fantasmes antisémites. On trouvera ici des pages très neuves qui donnent envie de prolonger la recherche en exploitant les archives judiciaires. Le dernier chapitre interroge, enfin, l’expérience comparée des « trois France » : s’opposent en effet les régions envahies du Nord-Est, une capitale désormais silencieuse et régulée par d’étroites réglementations (notamment antialcooliques), des campagnes confrontées à l’urgence des moissons et à la réquisition des chevaux (sujet trop méconnu auquel B. Cabanes consacre de belles pages). Cette tripartition suggestive appelle sans doute de nouveaux travaux : qu’en est-il, par exemple, de l’expérience des villes provinciales, où se pose très crûment la question du chômage ? Elle laisse de côté une « quatrième France », coloniale et insulaire, où l’entrée en guerre est vécue d’une toute autre manière.

7 Par son format réduit, le livre de B. Cabanes ne pouvait pas tout dire : qu’il montre qu’on ne connaît pas encore tout de ce mois d’exception n’est pas le moindre de ses mérites. Qu’elle suscite la réflexion, qu’elle appelle le débat, témoigne également de la qualité de cette belle synthèse dont on n’oubliera pas d’ajouter qu’elle est écrite avec talent, d’une plume élégante, fluide et sensible. Par-delà le contexte commémoratif du centenaire qui lui permettra, espérons-le, de toucher un public élargi, Août 14 montre la remarquable vitalité de l’histoire sociale et culturelle de la guerre.

8 Arnaud HOUTE


Date de mise en ligne : 02/06/2015

https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413w