Géraldi Leroy, Charles Péguy. L’inclassable, Paris, Armand Colin, 2014, 366 p.
- Par Michel Leymarie
Pages 413v à 489v
Citer cet article
- LEYMARIE, Michel,
- Leymarie, Michel.
- Leymarie, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413v
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https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413v
1 Géraldi Leroy est, avec Robert Burac – à la mémoire de qui est dédié le volume – l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre et de la vie de Charles Péguy. Son Péguy entre l’ordre et la révolution (Presses de la Fondation nationale de Sciences Po, 1981) demeure un ouvrage de référence. Charles Péguy. L’inclassable, qui prend appui sur la totalité de l’œuvre écrite, de nombreuses correspondances et les acquis récents de la recherche, reprend l’ensemble du dossier en évoquant d’emblée les images contrastées et contradictoires qui ont été données du gérant des Cahiers de la Quinzaine. En effet, tantôt l’accent est mis sur le dreyfusard et le polémiste, tantôt sur le poète chrétien, qui fait l’objet d’une captation par le régime de Vichy et qui est, dans le même temps, revendiqué par la Résistance (voir Jean Bastaire, Péguy contre Pétain. L’appel du 17 juin, Salvator, 2000). Durant l’Occupation et au-delà, Péguy est « tiré à hue et à dia par les hommes des partis opposés », écrit Mauriac dans Le Figaro littéraire du 30 mai 1954. Certaines phases de son itinéraire ont été maintes fois analysées ; ainsi son engagement dreyfusard, la fondation et les développements des Cahiers de la Quinzaine. Jean-Pierre Rioux est revenu sur La mort du lieutenant Péguy. 5 septembre 1914, Tallandier, 2014 (voir le numéro précédent de la Revue historique). Bien d’autres aspects encore de l’homme et de l’œuvre ont été étudiés ; elles montrent des divergences d’approche, provenant de lectures parfois anachroniques et sélectives, étudiées à la fin de l’ouvrage.
2 L’ambition première et réalisée ici de manière heureuse par G. Leroy est de rendre compte d’un Péguy « total », inséré et saisi dans le contexte politique, social et culturel de son temps, loin de toute image idéalisée ou sulpicienne – qui, à vrai dire, s’estompe chez ses lecteurs de plus en plus nombreux. L’auteur montre ainsi que son personnage a majoré son ascendance paysanne alors que son enfance s’est en fait déroulée dans un milieu artisanal. Il le donne à voir pensionnaire au collège Sainte-Barbe ou élève de l’École normale supérieure, ardemment anticléricale et intéressé par les divers courants socialistes et les écrits de l’anarchiste Jean Grave. Pour le jeune homme dont l’adhésion au socialisme est une conversion quasiment religieuse, « le socialisme est une vie nouvelle, et non point seulement une politique ». Il est, on le sait, totalement engagé dans l’affaire Dreyfus – la référence dreyfusiste est chez lui une constante – et dans la création des Cahiers de la Quinzaine. Les conditions dans lesquelles est lancée cette « revue-personne » (J. Julliard) qu’il anime sont analysées avec précision ; G. Leroy en suit toute l’évolution, aussi bien le volume, les tons et les statuts différents des numéros que, et ce n’est là le moindre intérêt du livre, la situation financière des Cahiers, qui se trouvent « immédiatement et de façon durable » en situation périlleuse, en dépit des efforts successifs de recapitalisation d’une entreprise pour laquelle le recrutement de nouveaux abonnés est une exigence impérieuse. « Les critères de comptabilité au sens strict du terme n’ont jamais été prioritaires pour Péguy » (pp. 127-129) et le déficit structurel de la revue peut être estimé à 25 %. Un des apports de ce livre, attentif aux aspects intellectuels, affectifs et matériels, est de montrer que, contrairement à une opinion fréquemment émise, Péguy a disposé de fonds élevés, « sans commune mesure avec les ressources de la plupart des autres revues et qu’il a bénéficié d’un exceptionnel réseau de soutiens », qui vont de Bernard Lazare à Alexandre Millerand (p. 133). La création de cette revue, après l’échec de la Société nouvelle de Librairie et d’Édition, est en grande partie due au refus manifesté par son promoteur de suivre les directives du congrès socialiste de 1899. Il prend dès lors ses distances avec le socialisme institutionnel et, en particulier avec Jaurès, naguère admiré. Péguy dénonce la dérive parlementaire, le soutien apporté par les socialistes au gouvernement radical et anticlérical d’Émile Combes, et plus globalement, la « décomposition du dreyfusisme ». Désormais, la critique politique de Jaurès se double d’une critique philosophique. G. Leroy montre toutefois, textes à l’appui, qu’en dépit des polémiques qu’il développe, il conserve une tendresse secrète pour le tribun socialiste et que, socialiste libertaire, il demeure fidèle à un certain républicanisme de gauche.
3 C’est, en 1905, « le coup de Tanger » et ses suites politiques qui éloignent Péguy du socialisme parlementaire et de la mouvance syndicaliste révolutionnaire. Dorénavant, il occupe des positions conservatrices : il dénonce « la démagogie des syndicats de fonctionnaires » ou s’abstient de condamner Clemenceau qui réprime plusieurs manifestations ouvrières. Lui qui avait consacré plusieurs Cahiers aux questions coloniales ne désavoue pas la politique d’expansion. Il se tait dans l’affaire Ferrer et dans l’affaire Durand, s’en prend à Marc Sangnier, attaque ce qu’il nomme « le parti intellectuel » et développe une critique du « monde moderne » qui se manifeste aussi par la mythification du passé. Muet dans les débats sur la peine de mort ou sur le vote des femmes, il s’oppose au modernisme de Loisy, condamne la réforme de l’enseignement de 1902, refuse l’art nouveau et demeure partisan du vers classique alors qu’Apollinaire publie Zone en 1913.
4 Le retour à la foi de Péguy est souvent daté de 1908, selon le témoignage de Joseph Lotte. Or G. Leroy relève qu’il s’agit là d’un processus lent et continu dont les premiers indices apparaissent dès 1904. En 1909, Péguy reprend sa Jeanne d’Arc de 1897 dans un sens différent et donne l’année suivante Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, bien accueilli par Drumont ou Lasserre, après que Barrès eut salué l’œuvre comme « un des signes d’une résurrection de la vie traditionnelle dans les âmes ». Mais l’Orléanais ne se laisse pas enfermer et, dans une réponse à Apologie pour notre passé de Daniel Halévy, procède à une mise au point dans un de ses textes les plus célèbres : Notre jeunesse. L’échec de sa tentative pour obtenir le grand prix de l’Académie française ne l’empêche pas de développer une intense production en prose (entre autres, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, L’Argent et L’Argent suite, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne…) et en vers (Ballade du cœur qui a tant battu, La Tapisserie de Notre Dame…), analysée avec finesse à la suite d’Albert Béguin. Dans la période qui court jusqu’en 1914, où Péguy rompt avec plusieurs de ses proches (Spire, Sorel, Halévy, Benda, Lucas de Pesloüan), les désabonnements des Cahiers sont nombreux, que ce soit pour des raisons politiques ou religieuses.
5 Toujours obsédé par l’Allemagne et par une guerre à laquelle il se prépare depuis 1905, « le patriotisme de Péguy se colore d’un nationalisme extrême » (p. 262). Militariste, il se montre intraitable sur toute question concernant la défense nationale, comme la loi des trois ans, et injuste envers Jaurès, qui devient sous sa plume le « traître par essence ». S’il partage sur plusieurs points les critiques de Maurras, il s’en différencie notablement : ses amitiés juives sont constantes, Israël joue un rôle central dans sa théologie ; il est et il demeure un républicain. En juillet 1914, il écrit : « Je pars, soldat de la République » et meurt à la tête de ses hommes le 5 septembre à Villeroy.
6 G. Leroy livre de Péguy, toujours mis en situation, un beau portrait d’homme en mouvement, à la forte personnalité parfois contradictoire, indépendant, autoritaire, intransigeant même, contempteur des intellectuels alors qu’il est, lui aussi, un intellectuel. Enfin, il souligne l’actualité de sa pensée, en particulier sa réflexion sur l’histoire, sa dénonciation de l’argent (« Le monde et le régime moderne est le règne de l’argent », écrit-il dans Clio. Dialogue de l’histoire et de l’âme païenne). « Il y a chez Péguy de quoi mécontenter tout le monde », disait Emmanuel Mounier. Péguy est bien, comme l’indique le sous-titre du livre, « l’inclassable ».
7 Michel Leymarie