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Compte rendu

Pierre Chastang, La Ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 478 p.

Pages 413e à 489e

Citer cet article


  • Galano, L.
(2015). Pierre Chastang, La Ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 478 p. Revue historique, 674(2), 413e-489e. https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413e.

  • Galano, Lucie.
« Pierre Chastang, La Ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 478 p. ». Revue historique, 2015/2 n° 674, 2015. p.413e-489e. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2015-2-page-413e?lang=fr.

  • GALANO, Lucie,
2015. Pierre Chastang, La Ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier, Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, 478 p. Revue historique, 2015/2 n° 674, p.413e-489e. DOI : 10.3917/rhis.152.0413e. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2015-2-page-413e?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413e


1 Pierre Chastang s’est affirmé, depuis ses travaux sur les cartulaires méridionaux, en spécialiste de l’histoire scripturale, position qu’il confirme par la publication de son mémoire d’HDR sous le titre La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier. Suivant le courant commencé il y a plusieurs années sur la culture de l’écrit (literacy ou Schrifkultur) et marqué par les travaux de Michael T. Clanchy et de Jack Goody, P. Chastang contribue ici à l’étude de la révolution documentaire vécue par l’Occident à la fin du XIIesiècle. S’écartant du monde ecclésial qui avait été l’objet de son premier travail, il inscrit ce deuxième opus dans le cadre urbain en se concentrant sur le cas de Montpellier, dont il révèle le patrimoine documentaire de premier ordre. Adoptant une perspective d’histoire sociale, l’auteur entend dévoiler par une étude minutieuse de la production de documents écrits les rapports de pouvoir entre gouvernants et gouvernés, sur une période s’étalant des années 1180 à 1350. L’une des principales contributions de l’ouvrage est de mettre en lumière l’histoire politique de la ville durant ce « long XIIIesiècle ». Le régime consulaire, qui avait obtenu en 1204 le jus statuendi, entendait justifier de sa capacité à produire des documents d’archives et, dès lors, la place que prenait l’écrit dans l’exercice du pouvoir était devenue toujours plus importante.

2 Faisant suite à une partie introductive présentant le cadre théorique et historiographique de l’étude, ainsi que les principaux éléments contextuels de l’histoire montpelliéraine, la première partie de cette recherche est consacrée aux « écrits et scripteurs » (p. 59), c’est-à-dire aux sources disponibles actuellement dans les fonds d’archives et à ceux qui avaient été à l’origine de leur réalisation et de leur conservation. P. Chastang, en fin archéologue du paysage documentaire de Montpellier, le restitue avec brio. Il se distingue essentiellement en deux ensembles : le « grand chartrier » et le fonds « du greffe de la maison consulaire ». L’étude des processus et des conditions de conservation des archives montpelliéraines a dévoilé un phénomène rarissime que l’auteur qualifie de « pétrification », engendrée par le choix fait au XIXesiècle de préserver en l’état un certain nombre de fonds, dont le grand chartrier. Ces conditions de conservation ont pu être un frein aux études historiographiques, mais offrent un témoignage remarquable de ce qu’était le classement des fonds d’archives médiévaux (ch. 1). La constitution de ce patrimoine archivistique est l’œuvre des notaires ayant officié à Montpellier durant le Moyen Âge. Se distinguant des juristes plus mobiles, les notaires étaient enracinés dans la ville et se présentaient comme des intermédiaires privilégiés entre l’universitas et le consulat, travaillant auprès d’une clientèle privée, et n’étant recrutés par le consulat que pour une durée limitée, du moins jusqu’au milieu du XIVesiècle. P. Chastang, en étudiant la formation de ces notaires, leur mode de recrutement, leur savoir-faire, leur carrière, présente un tableau nouveau de ce groupe profes­sionnel (ch. 2).

3 La deuxième partie de son travail est, en elle-même, « une histoire scripturale du gouvernement consulaire montpelliérain » (p. 123) puisqu’y sont étudiées la constitution, l’utilisation et la conservation des documents d’archives. L’auteur révèle une évolution dans la gestion de l’écrit, depuis la tenue des registres notariés à la réalisation de véritables livres urbains parmi lesquels les grands et petits thalami et les livres de comptes. Dévoilant chaque étape de constitution de ces livres urbains, de la simple nota à sa copie grossoyée, P. Chastang confirme ici sa grande maîtrise de l’analyse des étapes de production liées à l’évolution d’une culture de l’écrit (ch. 3). Cette évolution est intimement liée aux rapports de pouvoir, la gestion de l’écrit relevant d’un contrôle politique et social auquel elle participe, ce dont témoigne l’intégration progressive des notaires à l’administration consulaire. Le passage d’un « écrit notarial » à un « écrit bureaucratique » est marqué par l’aboutissement de la fonctionnarisation du notariat à la fin du XIVesiècle, à la suite de la prise de pouvoir définitive sur la ville par la couronne française (ch. 4). Livres urbains exceptionnels, les thalami sont ré-envisagés avec précision par une étude détaillée de leur composition, de leurs caractéristiques et des rapports contextuels, notamment politiques, de leur réalisation. Ces livres témoignent d’une rationalisation de la production et de la gestion des documents dans un contexte politique en rééquilibrage (ch. 5). La réalisation de documents suppose une accumulation qui soulève la question des conditions de conservation, relativement bien connues, de ces archives. Les inventaires médiévaux des archives consulaires témoignent d’un rapport pragmatique aux documents, utilisés par les notaires qui en avaient la charge et par les consuls qui pouvaient s’y référer (ch. 6). Ainsi, cette deuxième partie jette-t-elle un éclairage sur l’histoire politique montpelliéraine, dévoilant deux inflexions majeures : autour de 1250, avec l’affirmation du pouvoir seigneurial dans la production de la norme aux côtés du pouvoir consulaire qui cherchait à justifier de ses prérogatives par la composition de types documentaires particuliers, puis, après 1349, à la suite de l’acquisition de Montpellier par la couronne française, période marquée par une bureaucratisation de l’administration visant à imposer un meilleur contrôle de l’autonomie gouvernementale de la communauté.

4 Dans la dernière partie, P. Chastang, en relisant certains dossiers bien connus de l’historiographie montpelliéraine, analyse quatre procédures particulières par lesquelles il démontre que le gouvernement consulaire avait fait de l’écrit un des outils privilégiés de l’exercice de son pouvoir. La diffusion de l’usage de l’écrit s’avère ici propice à la fois à l’émancipation de l’universitas et à son assujettissement, ainsi qu’à la monopolisation de ce savoir par les instances consulaires, garantes de l’autogouvernement de la ville. Parmi ces quatre types de procédures, la mise en liste était, selon l’auteur, favorable à un assujettissement de la population dans la mesure où elle participe à un mécanisme de catégorisation, menant à une dépersonnalisation de l’individu au profit de son appartenance à un groupe social (ch. 7). Deuxième type de procédure abordé au travers du procès Bon Amic, opposant cette famille patricienne au consulat dans la gestion de la place de l’herberie, l’enquête révèle les rapports de pouvoir entre l’universitas dont on recueillait la parole et le consulat qui déterminait, à partir de là, son action. La production de documents écrits sur cette enquête ne consistait pas en une simple retranscription des dépositions des témoins mais bien en une reconstitution de la « vérité », celle promulguée par les consuls au nom du bien commun (ch. 8). L’expertise est aussi l’un de ces moments de rencontre entre le consulat et l’universitas dont il est l’émanation, le consulat demandant l’intervention d’un professionnel du métier afin d’obtenir la résolution de conflits – concernant surtout des denrées alimentaires ou commerciales. Mais l’expertise pouvait toucher le consulat lui-même : en 1326, un mouvement populaire avait réclamé un audit des comptes du clavaire qui exigeait la production d’un document écrit. Si l’affaire n’avait pas eu le succès escompté, elle témoigne de la volonté des « populaires » d’utiliser l’écrit et d’aller à l’encontre de sa monopolisation par le pouvoir (ch. 9). Enfin, l’écrit permettait aussi de communiquer. L’étude de la publicisation orale des décisions consulaires et des chaînes d’écriture engendrées par la procédure des criées révèle les liens fondamentaux entre écrit et oral. La présentation de l’affaire « des 15 000 livres », qui avait engendré des correspondances nombreuses entre le consulat et le pouvoir royal français, démontre la capacité des consuls à produire un dossier afin de protéger leurs prérogatives, que le roi de France entendait mettre à mal – quitte à devoir les monnayer (ch. 10).

5 Ainsi P. Chastang dévoile-t-il comment le consulat montpelliérain avait su faire de l’écrit un instrument de légitimation de sa capacité à organiser le gouvernement de la ville, justifiant de son action au nom du bien commun. L’utilisation de l’écrit avait permis la conservation d’une mémoire commune à la ville, servant d’appui aux décisions consulaires, et l’élaboration de nouvelles formes scripturales témoignant de la construction progressive d’une identité propre à la communauté montpelliéraine.

6 Lucie GALANO


Date de mise en ligne : 02/06/2015

https://doi.org/10.3917/rhis.152.0413e