Claire Sécail, Le Crime à l’écran. Le fait divers criminel à la télévision française (1950-2010), Paris, Nouveau Monde éditions/INA, 2010, 592 p.
- Par Myriam Tsikounas
Pages 937zq à 1024zq
Citer cet article
- TSIKOUNAS, Myriam,
- Tsikounas, Myriam.
- Tsikounas, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937zq
Citer cet article
- Tsikounas, M.
- Tsikounas, Myriam.
- TSIKOUNAS, Myriam,
https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937zq
Notes
-
[2]
Radio-cinéma-télévision, l’unique magazine de programmes existant avant 1955, consacre seulement une demi-page sur trente à la télévision nationale et il se limite à donner le titre de certaines émissions.
1 Ce substantiel ouvrage est issu d’une thèse de doctorat et s’inscrit dans le prolongement des recherches menées, depuis les années 1980, sur la médiatisation du fait divers. Son auteure livre ici la première histoire globale du crime à la télévision, en examinant attentivement un ensemble de 747 documents (sur un total de 5 901 documents inventoriés dans la base de données Hyperbase de l’Inathèque) échelonnés entre la formation d’une communauté de téléspectateurs, en 1949, et son effritement, à l’aube des années 2010, du fait de la démultiplication des chaînes, des écrans et des offres d’écoute. Cet échantillon « raisonné » inclut tous les types d’émissions réalisées durant les soixante années observées, des sujets de JT d’une minute au téléfilm fleuve diffusé sur trois soirées successives (L’Affaire Villemin), via des magazines d’information de divers métrages.
2 Claire Sécail, qui se fixe pour objectif de démontrer l’intérêt, pour l’historien, d’étudier les « ombres » de la société, distingue trois périodes. La première est le temps de la marginalisation. Des lendemains de la Libération à mai 1968, le fait divers est peu présent car la RTF, organisme d’État, reçoit pour consigne de montrer les beautés du monde, non sa misère, de redonner confiance et courage à un peuple qui vient de faire l’expérience cruelle de la guerre. La télévision est plus censurée que la presse écrite car le ministère de l’Information craint qu’elle ne transforme les récits criminels en faits de société et en critiques des institutions. Ainsi, en 1956, pour ne pas remette en cause le célibat des prêtres, les journalistes de la chaîne nationale passent-ils sous silence la ténébreuse « Affaire du curé d’Uruffe », un prêtre ayant tué et éventré sa jeune maîtresse, enceinte de ses œuvres. Non seulement délits et meurtres représentent moins de 2 % des sujets de JT, mais ils ne font jamais la une. Et pourtant, même si les faits divers sont encore presque invisibles au petit écran, les émissions qui vont permettre de les véhiculer voient le jour à la fin des années cinquante avec la création quasi simultanée d’une chronique et d’une rubrique judiciaires au sein du journal télévisé, le magazine de reportage Cinq colonnes à la Une dont deux des trois fondateurs, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, se passionnent pour les « causes célèbres ».
3 La deuxième époque, qui s’étale de 1968 à la privatisation de TF1, est celle de la « légitimation du récit criminel ». La télévision amplifie les peurs collectives et forge un sentiment d’insécurité car, pour séduire des publics avides de sensationnel, elle montre la criminalité la plus spectaculaire, celle qui, dans les faits, régresse, alors que la petite délinquance, maintenue hors champ, augmente. Mais en procédant de la sorte, les médias favorisent l’essor d’associations de légitime défense, qui disqualifient l’action politique. Les journalistes prennent alors conscience de leur responsabilité et se professionnalisent. Ils choisissent de ne plus montrer les ennemis publics numéro un qui, comme Mesrine, les fascinent. Ils hésitent à filmer les prises d’otage dans les banques car elles peuvent donner de mauvaises idées. Ils comprennent que, dans l’« affaire de Bruay-en-Artois », ils se sont sentis plus proches de l’accusé, un notaire appartenant comme eux à l’élite locale, que de la petite victime, issue de la classe ouvrière. Ils tentent de garder leur distance avec les avocats de la défense qui cherchent à les influencer. À partir de « l’Affaire Ranucci », les faits-diversiers refusent aussi de travailler dans l’urgence. En effet, l’un d’eux, en annonçant à tort la grâce du condamné à mort alors que le chef de l’État n’avait pas encore pris sa décision, a envoyé involontairement Ranucci à l’échafaud.
4 La troisième période connaît un climat de concurrence accru. Les reporters, pris dans la recherche de scoops et d’audience, privilégient récits criminels, exponentiels, au détriment des « sujets monde ». Cependant, pour contrebalancer ces « hart news », aux commentaires hâtifs, certains journalistes, tel Marcel Trillat au moment de « l’Affaire Grégory », commencent à refaire patiemment l’enquête ou à écrire des synopsis de docu-fictions, prétextes à interroger une société et à mieux comprendre la personnalité d’un criminel. Face à ces nouveaux faits-diversiers, qui ont une conception judiciarisée et politisée de leur métier, les experts sont obligés d’apprendre à communiquer : les juges font dorénavant des points presse réguliers, les gendarmes n’hésitent plus à fournir, via l’ECPad (Établissement de Communication et de Production audiovisuelle de la défense) des images que les civils ne peuvent prendre, voire à devenir conseillers de téléfilms et séries télévisuels judiciaires.
5 Mais dans cette recherche, d’une ampleur impressionnante, Claire Sécail n’a pas seulement tenté de comprendre ce que les faits divers révèlent des peurs, des tabous et des indignations d’une époque, elle s’est aussi interrogée sur les particularités du média qui les colporte. Elle a retracé l’itinéraire des principaux faits-diversiers et chroniqueurs judiciaires ; elle a observé l’évolution des techniques audiovisuelles mises à leur disposition. Elle a également suivi les vicissitudes d’une télévision qui dérive, en soixante ans, d’un office d’État sous tutelle du ministère de l’Information, pourvu d’une unique chaîne émettant une vingtaine d’heures par semaine, à une structure dispersée, composée de centaines de stations, privées et publiques, qui diffusent sur l’écran comme sur la toile, un flux ininterrompu d’images et de sons. Parallèlement, elle a été attentive aux transformations de la justice pénale en France.
6 Tresser ces différentes histoires permet à la chercheuse des avancées significatives, notamment une rupture constante avec le sens commun. Si, jusqu’en 1968, les gens de télévision présentent peu d’affaires criminelles, c’est, bien sûr, parce qu’ils reçoivent la consigne de ne pas démoraliser les Français. Mais c’est aussi parce que des caméras empesées et muettes, prenant des vues en noir et blanc, ne permettent pas d’être suffisamment réactifs et sanguinolents. De même, si les journaux télévisés n’évoquent que des délits commis aux États-Unis, ce n’est pas par antiaméricanisme mais parce que Pierre Sabbagh, faute de moyens financiers et humains, ne trouve à acheter à des prix de dumping que les actualités de son partenaire américain United Press.
7 Revenant sur une autre idée reçue, Claire Sécail prouve que la logique commerciale ne prévaut pas toujours au petit écran. Certes, après la privatisation de TF1 et la généralisation de la télécommande, les faits divers sont conçus en fonction des annonceurs et de destinataires nomades qu’il faut réussir à retenir coûte que coûte. Les journalistes acceptent de montrer à leur public les vies fracassées qu’il réclame, en interrogeant toujours plus de victimes émouvantes. Néanmoins, ils n’hésitent pas aussi à lui déplaire quand il s’agit de défendre une grande cause. Durant des années, ils martèlent ainsi leur hostilité à l’auto-défense et à la peine de mort, tout en sachant qu’une majorité de la population a un avis opposé.
8 Contre une opinion également répandue, l’historienne démontre, avec brio, que la télévision, à la différence de la presse écrite, avait déjà réussi à devenir un média populaire dans les années 1960, donc avant que le fait divers inonde les programmes. De plus, le chroniqueur judiciaire ne s’est pas imposé dans les JT à la demande des spectateurs mais à cause des lois de décembre 1954 interdisant de filmer et d’enregistrer les débats judiciaires.
9 Au long de cette enquête minutieuse, Claire Sécail explique très bien aussi que l’image télévisuelle n’a pas la force des autres images. À la différence de la gravure de presse et des photomontages, elle ne peut restituer l’instant prégnant du drame. Le petit écran, contrairement au grand, peine à capter l’attention du spectateur qui, parfois, le regarde distraitement. De fait, les cameramen qui doivent présenter un fait divers criminel se limitent bien souvent à planter un décor provincial balzacien. Ils fabriquent quelques vues obligées du Palais de Justice, de l’Hôtel de police, des tombes du cimetière, etc. et, pour apitoyer la ménagère, font quelques gros plans sur des enfants miséreux. Mais si, comme le suggère l’auteure, la force de la télévision est dans son commentaire, que Frédéric Pottecher et ses successeurs ont débuté à la radio et sont essentiellement des conteurs, pourquoi ne trouve-t-on pas dans cet ouvrage, par ailleurs foisonnant, de véritable réflexion sur la bande-son télévisuelle ? Le lecteur, dont la curiosité a été mise en éveil, aimerait savoir si les pionniers de la RTF avaient d’emblée imaginé que l’écoute, sur ce tout petit écran, serait flottante, s’ils ont immédiatement conçu une boîte à bruits plus qu’à images. S’attarder davantage sur la scénarisation du reportage que Cinq colonnes à la une consacre, en 1960, à Gaston Dominici, incarcéré à la prison des Baumettes, aurait peut-être apporté des éléments de réponse. En effet, pour émouvoir le spectateur mais aussi le général de Gaulle, qui signera la remise de peine quatre mois plus tard, Pierre Desgraupes choisit de parler lui-même aux Français, sur une série de plans spécialement ternes, de ce vieux détenu aveugle à qui il n’a pas le droit de donner la parole. En choisissant de casser le dispositif filmique lui-même — le regard et la voix — et de faire médiation entre le prisonnier et le public, ce journaliste et producteur chevronné, qui connaît aussi bien la presse écrite que la radio et la télévision, ne cherche-t-il pas à démontrer que la télévision n’est pas le cinéma ? Ne veut-il pas nous dire que ses usages, ses qualités esthétiques, se réception, ses destinataires ne sont pas ceux du Septième art, que ce qui prime, ici, c’est l’interactivité et le récitant, devenu relais d’opinion ?
10 Claire Sécail est également victime, par moments, d’un « effet de source ». Elle utilise avec brio les outils documentaires mis à disposition par l’INAthèque. Elle interroge finement la base de données, par mots clefs successifs, le logiciel médiacorpus lui permet une approche statistique de l’échantillon ; en comparant les conducteurs initiaux des journaux télévisés aux rapports de chef de chaîne, elle décèle les éventuelles modifications entre programmation et diffusion. Mais à force de naviguer dans ces archives, qu’elle connaît parfaitement, elle a tendance à oublier que les fonds collectés et inventoriés par l’INA ne constituent pas l’ensemble des émissions réalisées et émises par la télévision française. Le direct n’a bien sûr laissé aucune trace avant la commercialisation du kinescope, des sujets de JT ont été enregistrés en 16 millimètres mais découpés, réutilisés, remontés. Et le chercheur ne peut retrouver la trace des émissions les plus anciennes, diffusées avant la création des journaux de programmes [2], qu’au hasard d’un courrier, d’une critique parue dans la presse quotidienne, d’un procès-verbal du conseil des programmes ou du comité des programmes de télévision. Cette confusion entre ce qui fut et ce qui est encore visible, ou à tout le moins indexé aujourd’hui, amène la chercheuse à minorer le nombre de récits criminels diffusés durant la première période puisque des titres comme Les Causes célèbres, Les Procès imaginaires, Verdict, Accusé levez-vous ne figurent pas. Cette méprise entraîne aussi d’inévitables erreurs. Par exemple, Claire Sécail affirme (p. 307) qu’à partir de 1958 l’omniprésence du chroniqueur judiciaire Frédéric Pottecher a rendu inutile l’apparition des avocats à l’écran. Il n’en est rien. Cette année-là, justement, Henry Torrès, qui vient d’être nommé président du conseil supérieur de la RTF, impose sa propre émission mensuelle, Hommes et idées, qu’il choisit de présenter lui-même. Il participe à trois Lectures pour tous et à l’émission d’André Gillois Qui êtes-vous ? En février, il vient re-plaider L’Affaire Schwartzbard dans l’une des dramatiques de En votre âme et conscience et en octobre adapte pour la télévision la pièce de l’auteur américain Louis Weitzenkorn. Henry Torrès, René Floriot et Maurice Garçon restent, les années suivantes, régulièrement invités sur les plateaux d’Étienne Lalou (En direct de, La Justice des hommes), de Pierre Desgraupes (Le Monde en quarante minutes, Lectures pour tous), d’Armand Jammot (Les Dossiers de l’écran).
11 Mais ce bémol méthodologique ne saurait faire oublier la prouesse de l’exercice et le caractère pionnier d’un livre dense, traversé de questions essentielles, dont la lecture, stimulante, est indispensable à tous ceux qui s’interrogent sur le rôle du petit écran dans la construction des normes et des problèmes publics.
12 Myriam Tsikounas