Jean-Marie Le Gall (dir.), Les Capitales de la Renaissance, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2011, 192 p.
Pages 937m à 965m
Citer cet article
- CLAUDE MICHAUD, Claude Michaud,
- Claude Michaud, Claude Michaud.
- Claude Michaud, C.-M.
https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937m
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https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937m
1 Les études sur les capitales sont nombreuses pour le Moyen Âge et pour une longue période contemporaine après 1750. Rappelons le volume dirigé par Ch. Charle et D. Roche, Capitales culturelles. Capitales symboliques (Publications de la Sorbonne, 2002). Le temps de la Renaissance semble délaissé. Par ailleurs, on a privilégié les villes qui ont persisté dans leur capitalité (un néologisme d’avenir ?), donc adopté une approche téléologique qui infléchit la nature des critères en privilégiant la durée et le modèle prévalant dans l’État moderne wébérien, centralisé et absolutiste. Or les critères sont contingents et pèsent d’un poids variable selon les époques, résidence du prince, population nombreuse, primauté économique, aura culturelle… L’emploi du terme dans les ouvrages du temps réserve son lot d’incertitudes et de surprises. Le Theatrum mundi urbinum præcipuarum de Braun et Hogenberg (fin xvie-début xviie siècle) recense, entre autres pays, pour la France, Paris, Poitiers, Rouen, Saintes et Nancy, pour les îles Britanniques, Londres, Édimbourg et Exeter, pour la péninsule Ibérique, Lisbonne, Tolède, Valladolid et Barcelone, pour l’Italie Milan, Gênes, Palerme, Cagliari et Messine, pour les Pays-Bas très urbanisés, 10 villes et, pour l’Empire, pas moins de 15 villes : ici l’abondance résulte de l’absence d’une vraie capitale et de la pulvérisation territoriale de la Kleinstaaterei.
2 L’Italie a la meilleure part, encore que Rome, capitale incontestée de la Chrétienté, et Naples, capitale d’un royaume et ville la plus peuplée de la péninsule, soient absentes. Au cours du xvie siècle, Turin a détrôné Chambéry comme capitale de l’État sabaudo-piémontais. Ce sont d’abord les institutions, université (1436), archevêché (1513) qui ont fondé l’hégémonie de Turin sur Chambéry, affaiblie par la perte de Genève ; les ducs s’installèrent après la récupération de leur État, construisirent le palais et la forteresse, une galerie pour leurs collections. En 1578, le Saint Suaire fut transféré de Chambéry à Turin. Cette dynamique porta à 30 000 habitants en 1630 la population de la ville. Dans la seconde moitié du xve siècle, Florence multiplia son contado par trois, par une série d’accords contractuels qui reconnaissaient les droits des élites locales. Città principale d’un dominio nullement unitaire, mais auquel elle imposa sa légitimité, Florence devint la capitale des Médicis. La construction de la Fortezza da Basso (1534-37), l’installation de la famille princière dans le palais antique de la République, la Signoria, scellèrent le lien indissoluble entre la dynastie et la ville. Si l’élévation de Côme au titre de grand-duc (1569) ne modifia pas le fonctionnement organique de l’État florentin, ni celui de Sienne, inféodée à Côme en 1557, elle agrégea le Médicis plus intimement à la société des princes et à son monde curial et cérémoniel. La capitalité de la ville de l’Arno fut plus une réalité extra-florentine, davantage perçue par les autres capitales européennes que vécue par les sujets du prince. Bologne est une capitale manquée. Inspiré par Botero, le géographe Magini, dans son atlas posthume publié en 1620, la place juste après les six villes de la première classe, Rome, Naples, Venise, Gênes, Milan et Florence. Ville sans territoire, mais nœud entre les grands États du nord de la péninsule, seconde ville des États du pape, administrée par le gouvernement mixte de son sénat et du légat pontifical, fière de ses libertés, riche de grands souvenirs tels que le couronnement de Charles Quint ou le transfert du concile de Trente, Bologne n’accéda pas au rang de capitale, malgré une population que Montesquieu évaluait à 70 000 habitants en 1729.
3 Pour la France, Paris et Rennes. Ne faut-il pas revisiter de façon critique la métropolité (autre néologisme) du Paris de la Renaissance, où les rois, sacrés ailleurs, résident peu (12 % du temps de règne de François Ier, 22 % pour Charles IX, 40 % pour Henri IV entre 1598 et 1610), où ils ne meurent pas (p. 49, François II n’y est pas mort, mais à Orléans), où les États généraux ne se réunissent jamais, qui peine à devenir la capitale financière du royaume en face de Lyon (j’ajoute que les premiers receveurs généraux du clergé furent lyonnais), qui, certes, a dans ses murs la Sorbonne, le Collège de France et 90 % de la production imprimée à la fin du siècle, mais où l’on n’enseigne pas le droit romain, qui le cède à Montpellier pour la médecine… Elle ne fut pas non plus la capitale nationale de la contestation au temps de la Ligue, son rayon d’action ne dépassa guère les 100 km. La success story de Paris serait donc du siècle suivant ; là se creuse l’opposition Paris-province, Paris, lieu de la civilité et des bonnes manières – voyez l’arrivée de Dorante, le Menteur de Corneille dans la capitale –, la province rustique et attardée, quand elle ne devient pas le lieu de l’exil (Gaston à Blois). Quelles furent les causes de la victoire de Rennes sur Nantes comme capitale de la Bretagne ? Alors que le duc, son conseil et sa chancellerie étaient à Nantes et la chambre des comptes à Vannes, Rennes se prévalait d’être la ville du couronnement (le dernier en 1532). Avec le rattachement du duché au domaine royal, Nantes perdit sa cour ; surtout elle ne gagna pas le combat pour le siège du parlement, en dépit de ses atouts, la communication par la Loire, le fort château pour abriter les archives, l’université, la chambre des comptes transférée de Vannes, et surtout le dynamisme économique d’un port attractif. Rennes l’emporta grâce au parlement, installé dans un bâtiment tout nouveau, même si le retour de la cour dans la ville en 1689, quatorze ans après la révolte du papier timbré, fut assorti de la tutelle définitive d’un intendant.
4 Autre cas de figure, les capitales migrantes. La république polonaise formée de la Couronne de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie eut deux capitales, Cracovie, lieu du sacre et des funérailles royales, résidence du roi (le Wawel), et Vilnius, moins peuplée (15 000 habitants contre 25 000 à Cracovie), mais mieux située pour assurer la défense contre le tsar de Russie, et favorisée des séjours fréquents de Sigismond-Auguste. Varsovie, capitale de la Mazovie, n’était qu’une étape sur la route de Cracovie à Vilnius. Lors de l’union de Lublin (1569), elle bénéficia du choix qui en excluant Cracovie et Vilnius en fit le siège de la Diète unique. C’est à Varsovie que fut élu Henri de Valois. L’incendie du Wawel en 1595 précipita l’installation définitive du roi et du gouvernement à Varsovie, Cracovie conservant le sacre et les funérailles. Kiev, Moscou, Saint-Pétersbourg, autre cas de migration liée à la construction du pays, avec la volonté, chaque fois, de capter l’héritage symbolique de la ville détrônée. Capitale de la Rus’, vaste espace entre Baltique et mer Noire, centre actif du christianisme oriental, Kiev, ruinée par les invasions mongoles, fut supplantée par Moscou qui, de capitale de la principauté de Moscovie, devint, par conquêtes successives, celle de toutes les Russies, et revendiqua après 1453, l’héritage de Byzance et de Kiev : Moscou fut la troisième Rome et son souverain appelé tsar (césar). Création de Pierre le Grand, nouveau Constantin, la ville du nord fut placée sous le patronage de saint Pierre, dispensateur des clés qui ouvraient les espaces nouveaux d’expansion baltique. Plus éphémère, de 1601 à 1606, fut la promotion de Valladolid comme capitale de la monarchie hispanique, à la place de Madrid que Philippe II avait élu en 1561. Toute une littérature fleurit alors sur ce que devait être la ciudad cortesana, la cour étant l’ensemble des institutions du pouvoir central. Les partisans du déplacement à Valladolid mettaient en avant la dépopulation de la Castille du Nord, l’hypertrophie de Madrid et les dangers sociaux qui en découlaient, la hausse des prix dans la capitale, et prônaient les avantages d’une monarchie itinérante allant dépenser et se montrer de ville en ville. Le parti du maintien de Madrid arguait des difficultés du déplacement d’une cour et d’un appareil de gouvernement bien trop nombreux ; la municipalité de Madrid ne manquait pas de faire craindre la ruine totale de la ville et le désastre fiscal qui en résulterait pour l’État : la mobilité relevait du passé, la capitale devait être la ville la plus grande.
5 Cas à part que celui du Saint Empire : on élisait l’empereur ou le roi des Romains à Francfort, on le couronnait à Aix-la-Chapelle jusqu’à Ferdinand, les insignes du couronnement étaient conservés à Nuremberg, la Cour de Justice impériale siégeait à Spire, l’archichancelier était à Mayence (c’est l’archevêque-électeur), la Diète naviguait entre Spire, Worms et Nuremberg avant de se fixer à Ratisbonne, l’empereur résidait à Vienne ou à Prague. Vienne se développa comme capitale de la monarchie habsbourgeoise et non comme capitale d’un Empire que sa structure féodale et le développement des États territoriaux dispensaient de la nécessité d’une capitale. Autre cas particulier, celui de la ville coloniale de Mexico, capitale de la Nouvelle-Espagne, dont Cortés voulut l’installation sur le site même de la capitale aztèque Tenochtitlan, son palais étant à l’emplacement de celui de Montecuhzoma et la cathédrale, de celui du grand temple. Cortés récupérait le capital symbolique de l’antique et éblouissante métropole des Indiens et réactivait le réseau des cités soumises qui l’alimentait. Regrettons l’extrême médiocrité des deux cartes qui n’aident pas à suivre le discours, il semble même que les renvois dans le texte soient inversés.
6 La conclusion relève la persistance des critères anciens comme la résidence du prince, et l’apparition de nouveaux marqueurs, rituels princiers, place du religieux, appropriation de la mémoire et du symbolique… Sont-ils si nouveaux que cela ? Les situations et les contextes sont divers. Le politique garde un poids prépondérant, comme l’attestent les cas de Madrid, Saint-Pétersbourg, Florence, Turin, Cracovie. Pas de modèle encore au temps de la Renaissance, pas de voie tracée vers la capitale promise, mais déjà des pistes à creuser. Ce qui est certain est que le dernier tiers du xvie siècle porta des coups à la spatialité incertaine et que le lien fut de plus en plus éprouvé comme nécessaire entre un pouvoir établi, visible et une ville peuplée, économiquement active et vivifiée par les échanges des richesses.
7 Claude Michaud