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Compte rendu

Véronique Krings, Catherine Valenti (dir.), Les Antiquaires du Midi. Savoirs et mémoires. xvie-xixe siècle, Paris, Errance, 2010, 192 p.

Pages 937l à 963l

Citer cet article


  • Dondin-Payre, M.
(2012). Véronique Krings, Catherine Valenti (dir.), Les Antiquaires du Midi. Savoirs et mémoires. xvie-xixe siècle, Paris, Errance, 2010, 192 p. Revue historique, 664(4), 937l-963l. https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937l.

  • Dondin-Payre, Monique.
« Véronique Krings, Catherine Valenti (dir.), Les Antiquaires du Midi. Savoirs et mémoires. xvie-xixe siècle, Paris, Errance, 2010, 192 p. ». Revue historique, 2012/4 n° 664, 2012. p.937l-963l. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-4-page-937l?lang=fr.

  • DONDIN-PAYRE, Monique,
2012. Véronique Krings, Catherine Valenti (dir.), Les Antiquaires du Midi. Savoirs et mémoires. xvie-xixe siècle, Paris, Errance, 2010, 192 p. Revue historique, 2012/4 n° 664, p.937l-963l. DOI : 10.3917/rhis.124.0937l. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-4-page-937l?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937l


1 Un antiquaire, au sens premier du terme, est une personne qui s’intéresse au passé à travers les traces qu’il a laissées, quelle que soit la période. Un antiquaire s’efforce de compiler ces traces matérielles, de les enregistrer par une description rédigée, si possible dessinée, et, éventuellement, de les conserver dans des cabinets de curiosité : le mouvement antiquaire est indissociable de la constitution et de la diffusion des images.

2 Les antiquaires, réhabilités il y a plus d’un demi-siècle par le célèbre article d’Arnaldo Momigliano (« Ancient history and the Antiquarian », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes 13, 1950, p. 285-315), sont considérés comme les précurseurs des savants antiquisants parce que leur attachement à la documentation dénote une attitude scientifique et parce que leurs récoltes ont servi de point de départ aux analyses et aux travaux rigoureux qui furent menés après eux. Envisager l’action des antiquaires et en définir les personnalités dans le cadre géographique du Midi est légitime parce que l’abondance et l’état des monuments anciens y constituent des atouts fondamentaux de l’émergence de ces amateurs – aucun des antiquaires n’a vécu de sa passion, même si certains d’entre eux ont tenté de monnayer des objets, contrairement à un principe éthique officieux. Toutefois, la contribution fouillée d’O. Poisson (p. 99-116) fait nettement ressortir les conditions spécifiques qui différencient la zone occidentale de celle qui commence au Languedoc : à l’ouest la récolte est beaucoup plus maigre. L’absence, tant en France qu’en Espagne, de sites susceptibles de motiver les antiquaires, Tarragone exceptée, a orienté l’intérêt vers des « monuments immatériels », c’est-à-dire les sujets juridiques et institutionnels dissociés de l’aspect figuratif caractéristique du mouvement antiquaire. Jusqu’aux recensements généraux des antiquités organisés par le pouvoir central en 1810/1817, il était entendu que « le Roussillon ne comporte point de monuments » ; une fois l’attention attirée sur les vestiges, la nature des édifices conduisit à privilégier la période médiévale par rapport à l’antiquité. En ce qui concerne la partie orientale, les principales villes recélant des monuments (Nîmes, Avignon, Orange, Arles) sont examinées à travers les figures des antiquaires y ayant œuvré, d’envergure, de renom et de qualité variables. Nîmes d’abord, où, dès le xvie siècle, leurs noms jalonnent les tentatives d’éclaircissement des origines de la ville ; certains sont obscurs, tous sont des précurseurs de l’illustre Jean-François Séguier auquel le déchiffrement de la dédicace de la Maison Carrée apporta la gloire (Fr. Pugnière, p. 13-30). Un bilan similaire est dressé pour la ville de Narbonne, dont l’épisode fondateur est constitué par l’édification de remparts sous François Ier qui prescrivit l’insertion des fragments antiques dans les murs, à une hauteur suffisante pour qu’ils soient correctement préservés ; la manifestation précoce de souci patrimonial suscita l’admiration des voyageurs et des érudits jusqu’à la fin des années 1860. Alors, le déclassement de Narbonne comme place-forte permit la destruction des murailles, ardemment désirée par les vignerons pour lesquels le passage des charrois par les portes représentait un handicap ; les antiquités scellées dans les murs furent récupérées tant bien que mal, l’utilisation des explosifs rendant l’opération délicate (Ch. Alibert, p. 87-96).

3 Globalement, c’est au xixe siècle que les antiquaires accomplirent leur mission de la façon la plus marquante, qu’ils aient été hommes d’Église, juristes, administrateurs, ou tout cela à la fois. L’activité la plus intense fut alors déployée, aiguillonnée par l’amour pour la petite patrie et le désir de la voir plus célèbre, plus visitée, plus admirée que les autres. Jean-François Séguier incarne, dès les premières décennies du xviiie siècle, cette passion qui fait des antiquaires les protecteurs des vestiges, face au désir de modernisation, dont l’aménagement du jardin de la Fontaine à Nîmes constitue un des épisodes les plus illustres, ou face aux difficultés de conservation des monuments antiques arlésiens, si imbriqués dans la ville moderne que leur extraction du tissu urbain fut douloureuse (« le musée est dans la ville »). Esprit Calvet, à Avignon, l’original Louis Chapat à Orange (O. Cavalier, p. 31-52 et 53-72) réunirent des collections de curiosités associant des naturalia à des antiquités, collections dont héritèrent parfois les municipalités.

4 La seconde partie de l’ouvrage, organisée autour de figures d’antiquaires et non selon une logique géographique, est plus faible que la première, notamment parce qu’elle consacre à Perrot deux communications qui se recoupent presque totalement de sorte que la seconde eût suffi, d’autant que l’épisode du déchiffrement de l’épigraphie de la Maison Carrée, déjà évoqué antérieurement, est repris (Ch. Landes, S. Aufrère, A. Dautant, p. 117-160). Figure originale peu connue, Jean-François Perrot, ancien militaire, un moment mandaté par les autorités nîmoises pour faire des fouilles, puis concierge de la Maison carrée, constitua une collection. Mal intégré au milieu nîmois, il incarne l’attachement de classes modestes à la connaissance du passé, au-delà de leur environnement immédiat puisque sa collection avait une dominante égyptologique, et au prix de sacrifices matériels plus pesants que pour ses contemporains plus fortunés. L’utilisation des sources iconographiques des antiquaires par Émile Espérandieu pour la rédaction du recueil général des bas-reliefs suscite l’étonnement des auteurs (R. Robert, D. Terrer, p. 161-172), qui s’interrogent sur la raison pour laquelle Espérandieu se montra si attentif aux témoignages recueillis par ses prédécesseurs, quelle qu’en soit la qualité artistique. Il nous semble que la réponse est apportée par les travaux épigraphiques menés parallèlement par Espérandieu ; la procédure qu’il suivit est exactement semblable à celle qui avait été établie par l’Académie de Berlin pour l’élaboration du Corpus des inscriptions latines : recueillir et énumérer tous les témoignages sur le document depuis sa première mention ; le laconisme des notices correspond exactement au même protocole, qui interdit les commentaires qui auraient été susceptibles d’éclairer le jugement que portait Espérandieu sur la qualité stylistique du monument ou de ses reproductions. Une documentation érudite et sans jugement autre que sur la qualité scientifique du témoignage (fidélité ou non, reproduction de première main), voilà très exactement l’application au corpus des monuments figurés des exigences du corpus épigraphique. La préoccupation des savants français de compenser l’avance prise par la Prusse avec son entreprise de récolement exhaustif des inscriptions latines, la proximité amicale entre Espérandieu et Allmer, fondateur de la Revue épigraphique, dont Espérandieu fut légataire universel, rendent parfaitement compte de ce principe de rédaction qui exclut toute considération artistique pour se focaliser sur les informations techniques aussi objectives que possibles : la similitude méthodologique entre le Corpus Inscriptionum Latinarum et le Recueil des Bas-reliefs est frappante.

5 Même si la volonté des antiquaires de mise en relation systématique d’un vestige avec un témoignage textuel suscita souvent des identifications hasardeuses, même si leur conception du savoir universel les conduisit parfois à une dispersion nuisible à la précision, même si leur souci de valorisation du patrimoine local les poussa occasionnellement à une surévaluation des vestiges et des objets qu’ils rassemblaient et étudiaient, leur rôle de précurseurs de l’appréhension scientifique du passé ne doit être ni nié ni sous-estimé. Ils furent supplantés par les archéologues qui moquèrent souvent, dans l’ivresse de l’application de techniques scientifiques nouvelles, leurs approximations, leurs exagérations et leurs vues trop inspirées par la volonté de mettre en évidence une identité locale. Dans les faits, ils furent les éveilleurs d’une conscience patrimoniale sans laquelle bien des témoignages auraient disparu, et l’attention qu’ils portèrent aux traces du passé constitua le socle sur lequel s’édifia l’archéologie moderne.

6 Monique Dondin-Payre


Date de mise en ligne : 02/01/2013

https://doi.org/10.3917/rhis.124.0937l