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Compte rendu

Marie-Cécile Bouju, Lire en communiste. Les maisons d’édition du Parti communiste français, 1920-1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2010, 360 p

Pages 169zt à 267zt

Citer cet article


  • Cantier, J.
(2012). Marie-Cécile Bouju, Lire en communiste. Les maisons d’édition du Parti communiste français, 1920-1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2010, 360 p. Revue historique, 661(1), 169zt-267zt. https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zt.

  • Cantier, Jacques.
« Marie-Cécile Bouju, Lire en communiste. Les maisons d’édition du Parti communiste français, 1920-1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Collection “Histoire”, 2010, 360 p ». Revue historique, 2012/1 n° 661, 2012. p.169zt-267zt. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169zt?lang=fr.

  • CANTIER, Jacques,
2012. Marie-Cécile Bouju, Lire en communiste. Les maisons d’édition du Parti communiste français, 1920-1968, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Collection « Histoire », 2010, 360 p. Revue historique, 2012/1 n° 661, p.169zt-267zt. DOI : 10.3917/rhis.121.0169zt. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169zt?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zt


1 En étudiant le destin des maisons d’édition du Parti communiste français de 1920 à 1968, Marie-Cécile Bouju, archiviste-paléographe et docteur en histoire, propose un éclairage nouveau sur la formation et les recompositions de l’une des cultures politiques majeures du xxe siècle français. Elle rassemble sur ce thème une masse d’informations inédites provenant de l’exploration des archives de la direction du pcf conservée au rgassi à Moscou ou aux archives départementales de Seine- Saint-Denis, des archives policières ainsi que de plusieurs fonds privés et de témoignages de protagonistes importants de cette histoire.

2 Le plan chronologique permet de souligner les liens entre la politique éditoriale du parti et les évolutions stratégiques suscitées par la conjoncture du demi-siècle. Les années 1920-1934 voient ainsi la naissance d’un nouveau modèle de diffusion qui tente d’adapter les structures préexistantes, comme la Librairie de l’Humanité, aux nécessités nouvelles de l’Agit-Prop. La bolchévisation du parti impose rapidement la tutelle des services d’édition du Komintern pour les questions matérielles et de l’institut Marx-Engels-Lénine pour la ligne idéologique. Les années 1935-1939 voient l’émergence, dans le contexte du Front populaire, d’une culture communiste plus soucieuse d’équilibrer les influences soviétiques par la prise en compte d’une sensibilité historique et politique propre au mouvement ouvrier français. Au lendemain de la dissolution de 1939, les années de guerre témoignent de capacités de reconstruction d’un appareil clandestin qui impressionne par sa force de frappe la police de Vichy. Un appareil technique central parvient à assurer une unité de discours aux multiples relais qui œuvrent à la diffusion de tracts, brochures et ouvrages. La réaffirmation d’une identité politique puise alors dans la réédition de textes doctrinaux et la promotion d’une littérature patriotique empruntant aux classiques comme aux contemporains. Avec les années 1944-1956, qui consacrent le pcf dans son statut de parti de masse, l’ensemble éditorial atteint son périmètre le plus large. Les Éditions sociales poursuivent la publication des textes fondateurs et les études idéologiques, historiques ou philosophiques. Les Éditeurs français réunis, nés de la fusion de structures issues de la résistance communiste, ont plus de peine à s’affirmer dans le domaine littéraire. Le Cercle d’Art et La Farandole, visant des publics plus ciblés, tirent leur épingle du jeu. La « bataille du livre » engagée à l’appel d’Elsa Triolet devient l’un des vecteurs d’affirmation d’une contre-culture de guerre froide, mais les grands textes de combat contre la guerre d’Algérie échappent aux presses communistes. Le pcf peine ensuite à s’adapter au contexte d’effervescence idéologique et aux nouveaux enjeux des années 1956-1968. Si les Éditions sociales, qui ont su prendre le tournant de la vulgarisation scientifique et de la publication didactique des classiques du marxisme, bénéficient de l’essor de l’édition politique et de l’intérêt pour les sciences humaines, d’autres secteurs subissent plus durement les consé­quences d’une gestion archaïque et d’une incapacité du parti refusant de s’engager dans la voie de l’aggiornamento.

3 Un certain nombre de réflexions transversales se greffent sur cette approche chronologique. La question de la nature même de l’ensemble éditorial communiste est ainsi posée. Officine de propagande à l’origine, les différentes structures mises en place en un demi-siècle ont-elles fini par acquérir le statut de véritables maisons d’édition ? Marie-Cécile Bouju montre ici que l’acquisition de pratiques professionnelles propres au milieu – déménagement dans le Quartier latin et adhésion au Syndicat national des éditeurs des éditions communistes au milieu des années trente – ne signifie pas l’abandon des exigences partisanes. La réticence à se mouler dans les voies de la diffusion bourgeoise constitue ainsi un particularisme de cet ensemble. La constitution d’un outil propre au parti, le Centre de diffusion du livre et de la presse, pour résister à la puissance des Messageries Hachette se conjugue avec la vo- lonté de développer une diffusion militante qui associe la base à l’œuvre éditoriale. Reproduites en photographie sur la couverture du livre, les tables de littérature organisées pour la diffusion de Fils du peuple de Thorez constituent une bonne illustration de cette méthode. Techniciens comme Libert Cical, hommes de lettres comme Léon Moussinac et René Hilsum, agrégés de l’université comme Guy Besse, les dirigeants des éditions restent dépendants d’un parti qui est en définitive le seul véritable éditeur. Il en résulte une difficulté à poursuivre dans le long terme la constitution d’un fond cohérent et de mener une véritable politique d’auteur : l’appel aux intellectuels prend une place croissante à partir des années trente, mais l’autonomie qui leur est accordée au sein du parti reste réduite. Le choix d’Aragon de publier chez Denoël ou Gallimard ses œuvres majeures, celui d’Althusser de donner à Maspero ses essais marxistes ou de Jacques Duclos de publier ses mémoires chez Fayard sanctionnent les limites de l’insertion des maisons communistes dans le champ éditorial français.

4 La question de la lecture communiste est enfin un des fils conducteurs de l’étude. Contrairement à Nathalie Ponsard, qui avait fait le choix dans son travail sur les lectures ouvrières à Saint-Étienne-du-Rouvray d’une approche microhistorique, Marie-Cécile Bouju se place ici au niveau d’une analyse des prescriptions plutôt que de celle de l’appropriation individuelle. Elle souligne l’ambivalence d’un discours qui insiste sur la nécessité de la lecture dans la formation du bon communiste, regrette la paresse du militant français, lecteur moins actif que le militant allemand, mais met en garde dans le même temps contre les dangers de l’intellectualisme. Premier responsable des éditions communistes, Boris Souvarine incarne cette mauvaise lecture : « Poussé par la déformation professionnelle, il perdit le contact avec le prolétariat. Il s’en remit au Livre, il oublia la Vie. » Une lecture collective dans le cadre de la cellule, guidée par l’appareil scientifique des éditions et par un formateur averti, évitera de pareils travers. L’analyse de la composition du corpus publié entre 1920 et 1968 – pas moins de 3 758 titres – souligne l’élargissement de la palette des œuvres soumises à cette lecture communiste. Aux textes de propagande des débuts s’ajoutent des études philosophiques, historiques, biographiques, des œuvres littéraires françaises ou soviétiques… Le souci d’élargissement de la culture générale du militant se conjugue toutefois avec une méfiance maintenue à l’égard d’une littérature populaire distribuée par l’édition bourgeoise pour égarer l’esprit de classe des ouvriers. Il s’accompagne aussi d’une approche longtemps utilitaire qui ne sera contrebalancée que tardivement par le ralliement à la fin des années cinquante au discours en faveur d’une lecture publique source d’épanouissement individuel. Ces différentes approches soulignent au bilan les perspectives fécondes ouvertes par les croisements entre histoire culturelle et histoire politique.

5 Jacques Cantier


Date de mise en ligne : 17/04/2012

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zt