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Compte rendu

François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011, 657 p

Pages 169zs à 265zs

Citer cet article


  • François, É.
(2012). François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011, 657 p. Revue historique, 661(1), 169zs-265zs. https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zs.

  • François, Étienne.
« François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011, 657 p ». Revue historique, 2012/1 n° 661, 2012. p.169zs-265zs. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169zs?lang=fr.

  • FRANÇOIS, Étienne,
2012. François Dosse, Pierre Nora. Homo historicus, Paris, Perrin, 2011, 657 p. Revue historique, 2012/1 n° 661, p.169zs-265zs. DOI : 10.3917/rhis.121.0169zs. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-169zs?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zs


1 Pour prisée qu’elle soit, la biographie n’en est pas moins un des genres historiques les plus difficiles et les plus risqués qui soient, en particulier lorsqu’il s’agit d’écrire la biographie d’un contemporain. C’est à un tel pari que s’est affronté François Dosse en entreprenant en 2008 d’écrire une biographie de Pierre Nora. Or, ce pari, j’en conviens d’emblée, il l’a relevé avec brio. Parfaitement informée, foisonnante et généreuse, mais aussi pudique et réservée – à l’image fidèle de celui dont elle parle –, cette biographie, où l’empathie ne fait jamais obstacle à la liberté de jugement, se lit en effet d’une traite.

2 Le premier mérite en revient bien sûr d’abord à son auteur. Spécialiste reconnu d’histoire intellectuelle et d’historiographie, auteur de nombreuses biographies qui ont toutes fait date (telles celles qu’il a consacrées à Michel de Certeau, Gilles Deleuze, Félix Guattari ou encore Paul Ricœur), mais aussi théoricien du genre biographique (à preuve son livre Le Pari biographique, écrire une vie paru en 2005 et réédité en 2011 en format de poche), François Dosse était en effet, parmi les autres auteurs potentiels, le seul en mesure d’écrire un tel livre.

3 Mais si ce livre est aussi réussi, cela tient également au rapport de confiance qui s’est très vite établi entre François Dosse et Pierre Nora. Dès leurs premières conversations, à l’été 2008, ce dernier a fait preuve en effet d’une « grande disponibilité pour répondre aux questions » de François Dosse, mettant ses archives personnelles à sa disposition, tout en veillant à éviter toute forme d’interventionnisme. Ce qui fait que cette biographie repose non seulement sur le « pacte de vérité » cher à Ricœur conclu entre l’auteur et celui dont il retrace la vie, mais aussi sur un « pacte de discrétion » fait à la fois de pudeur et de confiance – et c’est précisément cela qui la rend si attachante.

4 Et ce, d’autant plus que François Dosse a non seulement lu (ou relu) tous les écrits de Pierre Nora, reconstitué dans le détail son activité d’éditeur et de médiateur, mais également pris en compte la plupart des écrits qui lui ont été consacrés, et surtout mené de très nombreux entretiens (souvent approfondis et reposant sur plusieurs rencontres) avec des personnes (j’en ai compté au moins 80) de sa famille, de ses proches et de ses amis, de ceux et celles avec qui il a travaillé dans le monde de l’édition et des médias, de l’histoire et des lettres. Rien ne montre mieux la place centrale (et souvent stratégique) occupée par Pierre Nora dans la vie intellectuelle de la France des cinquante dernières années que la variété de ces personnes, la diversité de leurs activités (les historiens de métier sont en minorité), tout autant que la disponibilité dont elles ont fait preuve pour répondre aux questions de François Dosse, y voyant bien souvent l’occasion d’exprimer leur gratitude et leur amitié envers un homme à qui elles sont attachées par des liens qui vont bien au-delà des relations universitaires et professionnelles.

5 Dans ce portrait aux facettes multiples, le lecteur, même bien informé, retiendra en premier lieu les premiers chapitres. Construits à la manière d’un « roman d’apprentissage » (Bildungsroman), ils nous font revivre le parcours heurté et rien moins que linéaire d’un fils de la bonne bourgeoisie issu d’une « famille juive plus française que française » à qui l’avenir paraissait promis et ouvert, qui brutalement, entre 10 et 14 ans, est confronté à l’épreuve de la guerre et de la persécution, avant de trouver sa voie en marge des chemins battus, au gré des rencontres et des amitiés, des déceptions académiques, de la découverte de l’Algérie en guerre, des États-Unis et de la Chine, au croisement de l’analyse sans complaisance du présent et de l’enseignement à Sciences Po, de l’édition et de la littérature.

6 Tout aussi intéressante est la reconstitution des « galaxies Nora », c’est-à-dire de tous ces réseaux d’amitié et de complicité intellectuelle, d’intuition et de découverte, de paris sur l’avenir et de recherche de nouveaux modes d’intervention dans la vie intellectuelle, qui débouchent aussi bien sur la « Bibliothèque des sciences humaines » que sur la « Bibliothèques des histoires », sur l’observation attentive et engagée des mutations du temps présent que sur la promotion des nouvelles approches historiques ou le lancement de la revue Le Débat. Soit au total un foisonnement d’entreprises, dont Pierre Nora est le véritable inspirateur et l’architecte discret, dans lesquelles l’exigence intellectuelle, le courage et les convictions profondes vont toujours de pair avec un libéralisme authentique, avec l’interrogation et le refus de la fermeture, avec la séduction et le respect des personnes. « Consacrant l’essentiel de sa vie aux œuvres des autres, relève à juste titre François Dosse, il fait par là même de sa vie – une vie pour les autres – une œuvre. »

7 Une large place, enfin, est consacrée à l’autre succès de Pierre Nora, c’est-à-dire à l’invention, au départ tâtonnante et expérimentale, des « lieux de mémoire », qui sont non seulement un coup de génie éditorial et conceptuel (avec le succès immédiat rencontré par une notion apparemment simple et immédiatement compréhensible, alors même que sa fécondité repose sur sa polysémie et le sage refus de Pierre Nora d’en donner une définition trop restrictive), mais aussi un chef-d’œuvre de travail collectif et libre, l’expression d’une génération et la découverte progressive d’un autre regard jeté sur l’histoire. Au fur et à mesure, en effet, de l’avancement de l’entreprise et de sa réception à l’étranger, c’est la nouveauté d’une histoire symbolique de part en part qui s’affirme, d’une « histoire au second degré », capable de redonner aux historiens de métier aussi bien qu’aux non-spécialistes le goût de l’histoire et les aidant à la redécouvrir dans sa complexité, son dynamisme et ses surprises, bref d’une histoire qui appartienne à tous et sache, « quel que soit le sujet abordé, affronter des vérités divergentes » (St Englund).

8 Ce ne sont là que quelques aspects d’une biographie passionnante et attachante, dont la richesse ne se laisse pas ramasser en un simple compte rendu. Témoignage irremplaçable sur l’âge d’or des sciences humaines et sociales dont beaucoup, aujourd’hui, ont gardé la nostalgie et dont Pierre Nora fut un des principaux orchestrateurs, elle est aussi le portrait de toute une génération et de mondes entremêlés à la recherche d’une meilleure compréhension du présent, du passé et de leurs enjeux. Elle est, enfin et surtout, le portrait d’un homme dont l’« identité en abîme » (« sous l’éditeur connu, respecté et admiré, l’historien ; et sous l’historien, le littéraire, le poète, le créateur », pour citer de nouveau François Dosse) se découvre au fil de la lecture, d’un homme d’amitié et de fidélité, d’ouverture et de liberté, chez qui le commerce des idées est inséparable des personnes et des rencontres, d’un « historien public » (pour reprendre le titre de ses deux derniers livres) qui n’a, depuis un bon demi-siècle, cessé d’interroger pour lui et avec nous « le présent, la nation et la mémoire ».

9 Étienne François


Date de mise en ligne : 17/04/2012

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0169zs