À l’origine des Fioretti. Les Actes du bienheureux François et de ses compagnons, introd. Jacques Dalarun, trad. Armelle Le Huërou, Paris, Éd. franciscaines - Éd. du Cerf, « Sources franciscaines », 2008, 284 p. Thomas de Celano, Les Vies de saint François d’Assise, introd. Jacques Dalarun, trad. Dominique Poirel et Jacques Dalarun, Paris, Éd. franciscaines - Éd. du Cerf, « Sources franciscaines », 2009, 844 p.
- Par Bénédicte Sère
Pages 915d à 982d
Citer cet article
- SÈRE, Bénédicte,
- Sère, Bénédicte.
- Sère, B.
https://doi.org/10.3917/rhis.094.0915d
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- Sère, B.
- Sère, Bénédicte.
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https://doi.org/10.3917/rhis.094.0915d
1 En ce 800e anniversaire de la fondation de l’Ordre franciscain, l’actualité éditoriale est florissante. Outre la belle synthèse d’André Vauchez, Jacques Dalarun, cet autre grand spécialiste d’histoire religieuse et d’histoire du franciscanisme, offre au public français les deux premiers volumes d’une vaste entreprise éditoriale. En effet, quarante ans après le travail pionnier, en 1968, d’édition et traduction française des œuvres de saint François par les PP. Théophile Desbonnets et Damien Vorreux sous le titre Saint François. Documents, écrits et premières biographies, plus connu sous l’appellation de Totum ou « Petit livre bleu », l’idée de rafraîchir ce Totum s’est imposée. Fallait-il le réimprimer ou le refondre totalement ? La seconde option a été choisie et vise à présenter en français la quasi-intégralité des sources franciscaines, soit quelque 3 000 pages, avant la fin de l’année 2009. Les deux volumes ici parus, Les « Actes du bienheureux François et de ses Compagnons » et Les Vies de saint François d’Assise par Thomas de Celano, en sont les prometteuses mises en bouche. Le corpus édité annonce un très large choix de textes, de nouvelles sources, une sélection plus grande qui conduiront à un doublement du volume de 1968. La nouvelle datation et le reclassement des Vies de François et des textes franciscains sont accompagnés d’introductions, de notes historiques et lexicales, de divers instruments de travail (index, concordances, répertoires). Surtout, de nouveaux critères de traduction s’imposent aujourd’hui, différents de ceux des années 1970. Il s’agit, comme le présentent les éditeurs, d’ « offrir en français un texte au plus près de la saveur latine ». La traduction ne se veut pas un exercice de style littéraire mais entend rendre compte de la facture du texte latin et être fidèle au ton, aux rythmes, aux sonorités, aux résonances du texte. Elle entend restituer la médiocrité de la prose ou sa beauté, son caractère vivant et sa verve.
2 Les « Actes du bienheureux François et de ses compagnons » est un texte inédit, à l’origine des célèbres Fioretti, ces « petites fleurs » sur le Poverello écrites en langue toscane, avant 1396, le creuset de la plupart des images sur François (la prédication aux oiseaux, l’épisode du loup de Gubbio, la conversion du sultan, etc.). En 1902, Paul Sabatier avait découvert et édité ce texte plus long que les Fioretti, qui en était le modèle latin à partir duquel les Fioretti avaient été traduites. Retraduire aujourd’hui les Fioretti en français, en négligeant les Actus, revenait donc à traduire une traduction. Mieux valait donner au public français une traduction de cet ancêtre « trop négligé » des Fioretti. À partir de l’édition semi-critique des Actus, édition de Jacques Cambell datant de 1988, Armelle Le Huërou nous offre un texte français dans un rythme très vivant, proche de sa simplicité stylistique et de son lexique élémentaire, fait de « dialogues fréquents, vifs et croustillants ». Historiquement, les Actus sont essentiels tant ils sont révélateurs des tensions de l’ordre. Rédigés par deux auteurs – au moins – de tendance spirituelle, dans la Marche d’Ancône, conservatoire de l’idéal originel franciscain, peut-être au couvent de Soffiano, les Actus sont écrits au plus fort du conflit entre la papauté et les franciscains Spirituels puis de la papauté et de l’Ordre entre 1327 et 1337/1341. Ils visent deux finalités : 1 / Rendre compte de leur vision de François en écrivant sa vie et celle de ses compagnons, à la manière des Actes des Apôtres, dans une volonté de rejouer l’histoire de l’Église primitive dans laquelle les compagnons sont aussi importants que leur fondateur quant au respect de l’idéal originel ; 2 / Présenter un saint François proche de leurs aspirations mystiques : François n’est plus seulement le disciple du Christ, il est devenu un alter Christus (quasi alter Christus datus in mundum). D’où l’insistance sur l’épisode des stigmates, paradigme de la conformité typologique entre le Christ et François. Par ailleurs, les Actus offrent l’image d’un François plus mystique que mendiant, plus ascétique que joyeux, plus contemplatif qu’actif.
3 Le deuxième volume traduit par les soins de Dominique Poirel présente l’intégralité des écrits de Thomas de Celano, ce clerc franciscain parmi les plus lettrés de l’ordre, hagiographe officiel avant la date de 1260, à l’expérience consommée de la littérature hagiographique et au remarquable talent de conteur. Sur quelque vingt-cinq ans, il n’a cessé d’écrire et de réécrire la vie de François. Les cinq textes traduits en un seul volume présentent en un même mouvement cette « stratigraphie des réécritures » (p. 74), comme si Thomas de Celano, si soucieux de capter l’unité du personnage et la vérité de François, découvrait, au fil de ses repentirs, l’impossibilité d’en cerner la complexité. François échappe à toute synthèse. L’histoire des vies celaniennes serait ainsi l’histoire d’une déception. La Vita prima est le premier texte rédigé au lendemain de la canonisation de François en 1228-1229, sur ordre du pape Grégoire IX, matrice de toutes les hagiographies franciscaines postérieures et qui fait de Thomas de Celano « l’inventeur de saint François d’Assise », présenté comme un « homme nouveau et d’un autre siècle ». La Légende de chœur, version condensée de la Vita prima, après 1230, a pour but d’être lue (legenda) pour la fête de saint François à l’office liturgique. La Légende ombrienne, éditée par Jacques Dalarun en 2007, fut également destinée à la lecture liturgique : elle réemploie les deux premiers textes (Vita prima et Légende de chœur) et inspire la Légende des trois compagnons, la Vita secunda et le Traité des miracles. Cette Légende ombrienne se concentre sur les deux dernières années de la vie de François et exalte la figure d’Élie, si controversée à ce moment-là (avant la fin de son généralat en 1239), afin d’en restaurer l’autorité et la légitimité. La Vita secunda est une nouvelle vie de François commandée par le nouveau général de l’Ordre, Crescent de Jesi, en 1246-1247. Elle insiste désormais sur les vertus de François et collecte les derniers témoignages oraux disponibles dont ceux de Frère Léon. Enfin, le Traité des miracles, à situer au début des années 1250, reprend plusieurs des célèbres miracles de François déjà évoqués dans les vies antérieures, auxquelles Thomas de Celano ajoute de nombreux inédits.
4 On l’aura compris, l’esprit de la collection « Sources franciscaines » et le projet éditorial qu’elle annonce relèvent le défi de la clarté et de la vulgarisation pour un public de non-spécialistes, en lui offrant les œuvres de François et des premiers franciscains, sans pour autant entrer dans la complexité des débats historiographiques, des technicités philologiques et des querelles d’érudits autour de la trop célèbre « question franciscaine » des sources et de leur authenticité. Pour atteindre à ce degré de limpidité, tant dans la traduction que dans la présentation historique, il fallait au moins la très haute maîtrise et l’excellente connaissance des éditeurs et des traducteurs des présents volumes.
5 Bénédicte SÈRE.