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Compte rendu

Véronique Hazebrouck-Souche, Spiritualité, sainteté et patriotisme. Glorification du Brabant dans l’œuvre hagiographique de Jean Gielemans (1427-1487), Turnhout, Brepols (Hagiologia, Études sur la sainteté / Studies on Western Sainthood), 2007, 560 p.

Pages 127w à 228w

Citer cet article


  • Rivière, C.
(2009). Véronique Hazebrouck-Souche, Spiritualité, sainteté et patriotisme. Glorification du Brabant dans l’œuvre hagiographique de Jean Gielemans (1427-1487), Turnhout, Brepols (Hagiologia, Études sur la sainteté / Studies on Western Sainthood), 2007, 560 p. Revue historique, 649(1), 127w-228w. https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127w.

  • Rivière, Christophe.
« Véronique Hazebrouck-Souche, Spiritualité, sainteté et patriotisme. Glorification du Brabant dans l’œuvre hagiographique de Jean Gielemans (1427-1487), Turnhout, Brepols (Hagiologia, Études sur la sainteté / Studies on Western Sainthood), 2007, 560 p. ». Revue historique, 2009/1 n° 649, 2009. p.127w-228w. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2009-1-page-127w?lang=fr.

  • RIVIÈRE, Christophe,
2009. Véronique Hazebrouck-Souche, Spiritualité, sainteté et patriotisme. Glorification du Brabant dans l’œuvre hagiographique de Jean Gielemans (1427-1487), Turnhout, Brepols (Hagiologia, Études sur la sainteté / Studies on Western Sainthood), 2007, 560 p. Revue historique, 2009/1 n° 649, p.127w-228w. DOI : 10.3917/rhis.091.0127w. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2009-1-page-127w?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127w


1 Disons-le tout net : cette version remaniée d’une thèse soutenue en novembre 2002 à l’Université de Paris X - Nanterre est un ouvrage historique remarquable et novateur. Il croise deux domaines de l’histoire médiévale bien défrichés, mais rarement mis en relation, l’hagiographie et la naissance du sentiment national. Ce faisant, il parvient à la fois à les enrichir et à les renouveler.

2 Bruxellois d’origine, chanoine du prieuré de Rouge-Cloître, dans la forêt de Soignes, Jean Gielemans est l’auteur de la plus grande encyclopédie hagiographique du Moyen âge, évoquant la vie de 1 156 saints sur près de 5 500 pages, répartis en quatre ouvrages et neuf volumes. Cette somme a longtemps servi de base de données, notamment pour les Bollandistes rédacteurs des Acta Sanctorum à partir du XVIIe siècle. L’originalité du travail de Véronique Hazebrouck-Souche consiste à avoir étudié les notices hagiographiques pour elles-mêmes, s’efforçant ainsi de reconstituer, à travers un classement en apparence aléatoire, l’univers mental d’un religieux brabançon de la fin du XVe siècle.

3 La première partie replace l’ensemble de l’œuvre de Jean Gielemans dans son contexte matériel et spirituel. Les principales caractéristiques montrent une technique encore médiévale, qu’il s’agisse du support, manuscrit et parchemin, ou du traitement des sources, fondé pour l’essentiel sur la compilation des données disponibles dans la riche bibliothèque du prieuré. Le format, l’emploi du latin et les prologues indiquent une utilisation sédentaire de l’ouvrage, sorte de recueil d’exempla dans lesquels les chanoines de Rouge-Cloître trouvent le matériel nécessaire à leur prédication.

4 La portée de l’œuvre dépasse toutefois largement ce but immédiat. Derrière cette forme très traditionnelle, Véronique Hazebrouck-Souche décèle, en effet, des aspects véritablement novateurs et une pensée qui se précise, au fil des manuscrits. Les titres constituent un premier indice de ces innovations et de cette évolution. À un Sanctilogium en quatre volumes succède un Agyologus Brabantinorum en deux volumes, puis un Novale Sanctorum, à nouveau en deux volumes, et, pour finir, un Hystoriologus Brabantinorum en un seul volume. On passe donc progressivement d’une perspective strictement hagiographique à une orientation plus profane, et d’un légendier classique à une hagiographie beaucoup plus moderne et centrée sur le Brabant. Ces deux glissements sont étudiés successivement, dans les deuxième et troisième parties de la thèse.

5 Les manuscrits de Jean Gielemans relèvent à la fois de l’hagiographie et de l’historiographie. Mais aucun de ces deux genres n’est traité de manière traditionnelle. Chacun des deux converge dans un seul but : la glorification du Brabant comme terre sacrée et sanctifiante. Gielemans déroule bien la généalogie des ducs de Brabant, depuis le mythe troyen des origines jusqu’à Maximilien de Habsbourg, héritier de la province par son mariage avec Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, en passant par les Mérovingiens et les Carolingiens. Mais il laisse de côté les transmetteurs de sang habituels, personnages clés permettant de faire le lien entre les différentes dynasties qui ont gouverné la province, au profit des transmetteurs de sainteté. Dans un aller-retour permanent entre le Brabant et la Chrétienté, Gielemans montre, en effet, que le Brabant est une terre de sainteté par excellence et s’efforce de ramener le plus grand nombre de saints possible à une origine brabançonne, par le biais de la généalogie. Cela implique de délaisser les ducs de la maison de Louvain, entièrement absorbés par les affaires politiques locales, et de glorifier à travers la maison de Bourgogne l’idée impériale et l’idéal de croisade au service de la Chrétienté. Naît ainsi un véritable patriotisme brabançon, à un moment où le Brabant n’a ni dynastie propre, ni saint patron, ni langue, ni souveraineté. La base de ce patriotisme se fonde sur une sainteté territoriale et collective, la terra beata Brabancia, à laquelle viennent se mêler des éléments dynastiques, les trois aspects s’incarnant dans quelques figures historiques, notamment Charlemagne et Godefroi de Bouillon, étroitement associés l’un à l’autre par la défense de la Chrétienté.

6 La démonstration se poursuit et se complète dans la troisième partie de l’ouvrage, qui traite des modèles de spiritualité mis en exergue par Jean Gielemans. L’analyse du sanctoral des manuscrits permet à Véronique Hazebrouck-Souche de dégager quatre tendances spécifiques : la modernité (définie comme la présence de saints ayant vécu du XIIIe au XVe siècle), la féminisation, la la ïcisation et la place du patriciat urbain y sont beaucoup plus fortes que dans les légendiers traditionnels. Ces particularités dressent le tableau d’une spiritualité axée sur l’imitation du Christ, dans le droit fil de la mystique de Jean Ruysbroek et de la devotio moderna fondée par Gérard Groote. Une nouvelle fois, les critères de la sainteté sont définis par Jean Gielemans à travers le prisme brabançon. La mystique brabançonne, érigée en modèle de sainteté, illustre ainsi la terra beata Brabancia glorifiée par la généalogie sacrée.

7 Replacé dans le contexte du sursaut national qui traverse les Pays-Bas bourguignons après la mort de Charles le Téméraire et face à la menace que le roi de France Louis XI fait planer sur l’indépendance du duché, la spécificité du patriotisme brabançon apporte un nouvel éclairage sur l’historiographie des sentiments nationaux à la fin du Moyen âge. Ce n’est pas le moindre mérite de ce travail de doctorat. La démonstration, rigoureuse, précise, affublée d’un appareil critique et scientifique imposant, est tout à fait convaincante. L’auteur montre également que ce patriotisme n’a rien d’excluant. Par une sorte d’emboîtement des sentiments d’appartenance, Jean Gielemans fait du Brabant le principal défenseur de l’Empire et de la Chrétienté. Dans la préface du livre de Véronique Hazebrouck-Souche, André Vauchez estime qu’il " ouvre (...) des perspectives qui n’ont rien d’inactuel, en montrant comment la référence à l’universalité ou à des ensembles supranationaux peut très bien aller de pair avec l’attachement profond à une patrie entendue à la fois comme un territoire et un ensemble de valeurs et d’expériences culturelles. " Nous souscrivons tout à fait à ce jugement.

8 Christophe RIVIèRE.


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127w