Jacqueline Caille, Medieval Narbonne. A City at the Heart of the Troubadour World, Kathryn Reyerson (ed.), Aldershot, Ashgate Publishing, " Variorum Collected Studies ", 2005, 416 p.
- Par Jean-Louis Biget
Pages 127o à 228o
Citer cet article
- BIGET, Jean-Louis,
- Biget, Jean-Louis.
- Biget, J.-L.
https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127o
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https://doi.org/10.3917/rhis.091.0127o
1 Narbonne a joué un rôle clé dans l’histoire du Languedoc médiéval. Fruit d’un travail de recherche d’une ampleur remarquable, 15 études rassemblées par Jacqueline Caille en un volume cohérent l’attestent avec force.
2 L’ouvrage s’ouvre par un survol qui résume l’histoire de la ville au cours du Moyen âge. Il montre son poids économique et démographique après 1100. Centre drapant qui exporte autour de 15 000 pièces vers 1330, Narbonne importe et redistribue divers produits de luxe du Bassin méditerranéen. Sa population atteint entre 20 000 et 25 000 habitants en 1300, puis en compte environ 30 000 vers 1330. Très tôt, l’agglomération déborde les remparts protégeant son centre. Les chapitres ultérieurs éclairent magistralement l’évolution de Narbonne et sa place dans la géopolitique méridionale des siècles médiévaux. Grâce à une connaissance intime des archives, abondantes mais disparates et dispersées, Jacqueline Caille construit, par approches thématiques successives, une histoire irréprochable, constamment fondée sur des références textuelles. Le sous-titre choisi pour son livre fait écho à celui de l’ouvrage publié en 2002 par Fredric Cheyette, Ermengard of Narbonne and the World of the Troubadours. Il marque le refus de toute concession convenue à la gender history et la certitude que la biographie d’une ville et d’une société ne peut se réduire à celle d’une personnalité, au demeurant difficile à saisir faute des sources nécessaires.
3 Jacqueline Caille dresse d’abord l’état minutieux du développement topographique de Narbonne. Elle conjugue, de manière efficace, l’étude du tracé des murailles bornant l’enceinte et le devenir de la géographie paroissiale. À Narbonne, comme en bien des endroits, l’essor urbain débute au Xe siècle et s’accélère au XIe. Le réseau des paroisses se densifie ; leur nombre s’élève à huit dès avant 1250. Toutes procèdent de la paroisse primitive, dont un autel paroissial dédié à N.-D. de Bethléem perpétue la mémoire dans la cathédrale gothique, édifiée à partir de 1272. Une connexion étroite unit la croissance urbaine et la multiplication des hôpitaux. La ville en compte 8 après 1200, 14 vers 1300, plus un, spécifique aux Juifs avant leur expulsion de 1306. Cette capacité d’assistance correspond à l’apogée économique narbonnais. En revanche, Narbonne ne réussit pas à pérenniser le studium universitaire instauré aux alentours de 1247. Hormis ceux rattachés aux grands ordres hospitaliers, les hôpitaux de Narbonne, bien que les clercs y conservent certaines prérogatives, font l’objet d’une la ïcisation et d’une communalisation précoces ; peut-être parce que la pauvreté cesse au fil du temps d’être un problème de charité pour devenir une question de police. L’analyse d’une visite pastorale accomplie en 1404 offre en contre-épreuve un tableau détaillé des établissements religieux et hospitaliers à ce moment.
4 Ville double, où s’opposent la Cité, sur la rive gauche de l’Aude, et le Bourg, sur la rive droite, Narbonne relève également de deux seigneurs. Exemple flagrant, comme le rappelle opportunément Jacqueline Caille, dans son " Avant-propos ", de ce que l’ensemble du Midi a été pris dans le système féodal. L’archevêque détient la directe sur le tiers de la Cité et la totalité du Bourg, et la suzeraineté sur le reste de la Cité dont le vicomte est le détenteur immédiat. Jacqueline Caille établit les origines et suit les vicissitudes de la seigneurie archiépiscopale. Le partage des droits sur la ville intervient après le conflit célèbre opposant au XIe siècle Guifred de Cerdagne au vicomte Bérenger. La situation se stabilise à partir des années 1100. À la différence des Trencavel, seigneurs d’Albi, Carcassonne et Béziers, le vicomte de Narbonne survit à la croisade contre les Albigeois, et la ville, en cette occurrence, n’entre pas tout entière dans la seigneurie épiscopale, malgré les efforts de l’ancien abbé de Cîteaux, Arnaud Amalric, qui se titre " duc de Narbonne ". Au XIIIe siècle, grandit cependant le consulat, pouvoir concurrent de celui des seigneurs. Il paraît s’instaurer à l’époque de la croisade, qui postule l’union sacrée de l’universitas et de ses maîtres. Il s’appuie ensuite sur le roi, qui relève à son profit le duché narbonnais.
5 Narbonne, grande cité artisanale, marchande et maritime, attire de bonne heure les convoitises des comtes de Toulouse, qui n’ont longtemps d’autre fenêtre sur la mer que Saint-Gilles. Jacqueline Caille définit avec précision la place et le rôle de la ville et de ses vicomtes dans les conflits incessants du XIIe siècle méridional. Elle montre les tentatives répétées des Toulousains, après 1134 puis en 1177, pour mettre la main sur Narbonne à des périodes de faiblesse du pouvoir vicomtal, alors assumé par la célèbre Ermengarde. Celle-ci fait obstacle à l’entreprise en se coalisant avec les comtes-rois de Barcelone, les Guilhem de Montpellier et les Trencavel, ce qui ne l’empêche pas, en d’autres occurrences, de se rapprocher des comtes de Toulouse. L’affrontement des " impérialismes " catalan et toulousain, et ces alternances d’alliances et de fidélités ruinent le mythe de l’unité occitane.
6 Jacqueline Caille met en exergue le rôle exceptionnel de la vicomtesse Ermengarde, " grande figure féminine du Midi aristocratique ", qui mérite une juste place parmi les " dames du XIIe siècle ". Malgré son éminence, Ermengarde connaît une triste fin : après 1192, elle est évincée du pouvoir, contrainte à l’exil, et ses dernières volontés ne seront jamais exécutées. Voilà qui marque les limites du " féminisme " médiéval en pays d’oc, ainsi que le souligne Jacqueline Caille. Évoquant son héro ïne, elle écrit, avec raison : " Sa vie a été gouvernée par les normes de son temps, auxquelles même une forte personnalité, une maîtresse femme, ne pouvait échapper. " Puis, comparant le sort d’Ermengarde à celui de Constance de France répudiée par Raimond V, d’Aliénor d’Aquitaine enfermée dix ans dans les forteresses d’Henri II, de Marie de Montpellier ballottée d’époux en époux, elle conclut : " Il n’était décidément pas toujours une bonne chose d’être une femme au pays des troubadours. "
7 Le recueil d’articles de Jacqueline Caille, où domine le principe de réalité, au plus près des documents, comble de manière heureuse une lacune de l’historiographie méridionale. Il rend à la Narbonne médiévale toute son importance, renversant, chemin faisant, beaucoup d’idées reçues. Bref, c’est un livre exemplaire, solide, sain et utile.
8 Jean-Louis BIGET.