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Compte rendu

Mireille Corbier, Donner à voir, donner à lire. Mémoire et communication dans la Rome ancienne, Paris, CNRS Éditions, 2006, 292 p.

Pages 921e à 995e

Citer cet article


  • Benoist, S.
(2008). Mireille Corbier, Donner à voir, donner à lire. Mémoire et communication dans la Rome ancienne, Paris, CNRS Éditions, 2006, 292 p. Revue historique, 648(4), 921e-995e. https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921e.

  • Benoist, Stéphane.
« Mireille Corbier, Donner à voir, donner à lire. Mémoire et communication dans la Rome ancienne, Paris, CNRS Éditions, 2006, 292 p. ». Revue historique, 2008/4 n° 648, 2008. p.921e-995e. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-921e?lang=fr.

  • BENOIST, Stéphane,
2008. Mireille Corbier, Donner à voir, donner à lire. Mémoire et communication dans la Rome ancienne, Paris, CNRS Éditions, 2006, 292 p. Revue historique, 2008/4 n° 648, p.921e-995e. DOI : 10.3917/rhis.084.0921e. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-921e?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921e


1 Deux voies sont envisageables quant à la mise en œuvre de scripta minora : une publication d’une sélection d’articles, le plus souvent en reproduction anastatique, avec d’éventuels ajouts à la fin de chaque chapitre ou des corrigenda en fin de volume et des indices conséquents, parfois un avant-propos permettant à l’auteur d’exprimer quelques repentirs ou d’esquisser des prolongements à ses propres recherches afin de conférer à l’ensemble une cohérence en le situant au sein d’une démarche plus ou moins renouvelée – c’est la solution retenue à la fin des années 1970 par Sir Ronald Syme avec son éditeur Ernst Badian pour les deux premiers volumes de ses Roman Papers (1979) ou pour l’Afrique romaine : études épigraphiques d’Hans-Georg Pflaum (1978), pour ne retenir que deux exemples dans les domaines de l’épigraphie et de la prosopographie fréquentés par l’auteur en recension –, ou bien la composition d’un livre à partir d’articles plus ou moins remaniés dans le dessein de proposer une véritable synthèse thématique – on songe en dernier lieu à L’Empire gréco-romain de Paul Veyne (2005), ce dernier soulignant en introduction sa volonté de dépasser désormais les études originales dont les références sont de fait nulle part mentionnées, cas extrême de scripta varia qui ne se présentent plus comme tels. Mireille Corbier (M. C.) a choisi la deuxième possibilité et propose à ses lecteurs sous le titre de Donner à voir, donner à lire un ensemble recomposé à partir de dix études, partageant un même intérêt pour une histoire de Rome au travers de ses diverses pratiques de l’écrit, de l’affichage pour la diffusion des informations, des modes de lecture et de leurs contextes, du statut de l’écriture exposée et de la conception d’une société qui en découle. Les textes à la base de ce recueil s’échelonnent sur une trentaine d’années, de l’article de Ktèma (1977) sur l’inscription de Banasa (chap. 8, p. 197-213) à l’introduction inédite (p. 9-50) portant le titre « Le monument et la mémoire » ; ils font suite à la publication de la thèse de IIIe cycle de l’A. dans la collection de l’École française de Rome sur L’Aerarium Saturni et l’Aerarium militare (1974). La part conséquente accordée à l’illustration (137 reproductions tant en couleur qu’en noir et blanc) et le soin de la composition du volume (grand format, deux colonnes de texte par page) en font un livre qui remplit pleinement son objectif permettant une plus large diffusion à des enquêtes plus ou moins dispersées, même si l’on peut regretter qu’aucun index (des sources, des noms et des sujets) ne vienne compléter pour l’utilisateur l’intérêt d’un tel regroupement thématique de scripta plus ou moins accessibles.

2 Quatre parties permettent de regrouper les dix articles sélectionnés, même si l’on peut discuter de l’opportunité de la sélection, et en particulier de la pertinence de la dernière section au regard des thèmes développés tant dans le mémoire de présentation inédit que dans les huit premiers chapitres. Dans un premier temps, c’est à « l’écriture exposée : usages publics, usages privés » que s’attachent les trois articles sélectionnés, publiés entre 1987 et 1995 : en premier lieu, l’écriture dans l’espace public romain, premier inventaire établi à l’occasion d’une rencontre organisée par l’École française en 1985 (p. 53-75, colloque Urbs, 1987) ; puis l’écriture en quête de lecteurs qui prenait place dans le cadre d’une réponse collective à l’ouvrage de William Harris (p. 77-90, Literacy in the Roman World, 1991) ; enfin, l’écriture dans l’image, nouvelle recension d’un aspect particulier des liens tissés entre écrit et image par les pratiques romaines des architectes, peintres et mosaïstes (p. 91-128, colloque de l’AIEGL à Helsinki, 1995). Puis une deuxième section se penche sur « Affichage et espace public. La référence spatiale », avec de nouveau trois études retenues : In Capitolio, à propos de l’affichage des constitutions impériales en faveur des vétérans (p. 131-146, L’Aerarium militare, 1984) ; Ad statuam loricatam diui Iulii, concernant les honneurs votés pour l’affranchi Pallas et la statue de César (p. 147-162, Revue numismatique, 1997) ; In Palatio, étudiant la « curie » du Palatin comme lieu de mémoire (p. 163-179, MEFRA, 1992). La troisième partie de l’ouvrage qui comprend deux chapitres s’interroge sur les pratiques d’affichage et de communication, « Informer et commémorer » : dans un premier temps, c’est le dossier concernant les hommages rendus au fils adoptif du prince qui est exploité dans Germanicus « qui n’aurait jamais dû mourir » : le partage d’une connaissance commune (p. 183-195, Mélanges Ducrey, 2001) ; puis vient un thème de prédilection de M. C. auquel elle souhaitait naguère consacrer un livre, l’indulgentia principis, avec le discours du Prince, d’après une inscription de Banasa (p. 197-213, Ktèma, 1977). La quatrième et dernière partie de ce livre rappelle l’intérêt porté par l’A. à l’économie et ses pratiques (cf. ses récentes contributions à la nouvelle édition du volume de la Cambridge Ancient History, XII2, The Crisis of Empire (AD 193-337), A. K. Bowman, P. Garnsey et A. Cameron (éds), Cambridge, Cambridge University Press, 2005) ; elle porte le titre de « Stratégies d’affichage, les dossiers administratifs ». Deux études abordent successivement les écritures affichées sur les chemins de transhumance (p. 217-232, La romanisation du Samnium, 1991) puis les mesures et les hommes : les naviculaires d’Arles et leurs « règles de fer » (p. 233-256, Cahiers de métrologie, 1984). Si l’ouvrage ne contient aucun index, la bibliographie a néanmoins été regroupée en fin de volume (p. 257-282), ce qui permet d’alléger notablement les notes en bas de page. Deux tables des figures et des matières (p. 283-288 ; 289-292) fournissent les références aux illustrations et le plan détaillé du livre dont la lecture suivie est facilitée par de nombreux titres et sous-titres (certains ajoutés pour la présente publication), ce qui devrait rendre son accès plus aisé aux étudiants désireux de travailler sur certains dossiers documentaires, même si ces derniers ne sont pas identifiables immédiatement.

3 Les ambitions affichées par les propos liminaires de l’ample présentation méthodologique visent à aborder à nouveaux frais la discipline épigraphique, en s’interrogeant, au-delà des textes (datation, contenu, données prosopographiques et institutionnelles, sociales et religieuses), sur les lecteurs, les modes de lecture, les lieux et contextes des inscriptions, jusqu’aux finalités de l’affichage, durable ou provisoire, avec les problèmes spécifiques de sa lisibilité (cf. p. 49-50, l’approche de la méthode par l’A.). Il est dès lors justifié de partir (dans la première étude, p. 53) des catégorisations de Jack Goody pour mieux les amender dans le contexte romain et rendre plus sensibles les problèmes de perception, compréhension et utilisation de l’écrit dans l’espace urbain et impérial (société sans écriture, à alphabétisation restreinte et de masse). Toutefois, s’il est légitime et judicieux de se poser, au-delà de l’étude « classique » des documents, des questions concernant le fonctionnement de la production et de la signification de ces sources textuelles dans la société romaine, qu’il importe de replacer naturellement au sein de la littérature contemporaine d’expression gréco-latine, les réflexions introductives soulignant à juste titre l’importance du monumentum, des tituli qui l’accompagnent le plus souvent, et de la conception de la memoria, il est loisible de s’étonner du rapport entre cette introduction, véritable perspective programmatique de recherche, et les chapitres qui suivent et ne peuvent en aucun cas à eux seuls répondre aux problèmes évoqués dans ces pages de synthèse. Certes, la preuve est faite que la somme des scripta proposés – à savoir, les articles sélectionnés – rend compte d’une dimension de la société romaine qui justifierait un essai autonome dont l’essentiel du contenu et des enjeux est esquissé dans les pages intitulées « Le monument et la mémoire ». Il s’agit là, sur la langue, l’écriture et la réception, les formes de communication, avec la notion d’écriture d’apparat, et la constitution d’une mémoire et de ses ressorts sociaux, politiques et idéologiques, d’entreprendre une vaste enquête que l’A. serait à même de mener à bien. Les dernières décennies ont effectivement mis l’accent en histoire ancienne, grecque et romaine, sur l’importance d’une prise en compte de toutes les données textuelles pour traduire les préoccupations des contemporains, même s’il ne faut pas négliger les inflexions réelles en ces domaines sur le plus long terme, les perceptions que nous avons des comportements sociaux et culturels étant, pour le monde romain, fortement dépendantes d’une période finalement assez courte, le principat des trois premiers siècles de notre ère, comme le souligne la notion d’epigraphic habit proposée par R. Mac Mullen voilà près de trente ans. Le monde augustinien apparaît en tout cas très différent à cet égard et marque ce tournant proto-médiéval qu’il est possible de suivre, par exemple en retenant les productions artistiques combinant texte et image. On peut, à ce propos, mentionner l’étude récente de Glen Bowersock, Mosaics as History (2006), qui souligne par son sous-titre l’ambition de jeter un pont par-delà les périodisations traditionnelles : « Le Proche-Orient de l’Antiquité tardive à l’Islam ».

4 Il n’est pas possible de mener la discussion des différentes études réunies dans ce volume de manière détaillée, nous nous contenterons ainsi in fine des quelques remarques qui suivent avec certains compléments envisageables pour les réflexions développées par l’A. depuis trois décennies. Si dans l’ensemble la bibliographie est satisfaisante malgré quelques oublis, l’on pourra s’étonner du ton de certaines remarques infrapaginales, prolongeant plus que nécessaire les « disputes » propres au débat intellectuel : il peut être légitime de souligner la validité des résultats obtenus lors de certaines enquêtes, voire d’en mesurer l’accueil avec le recul des années (cf. p. 173, n. 67), mais il n’est pas toujours opportun d’entretenir les conflits d’école, ou plus simplement d’individualités (par ex. chap. 8). Quelques références complémentaires peuvent être suggérées : on se reportera désormais à l’édition de John Scheid (CUF, 2007) pour le texte des Res Gestae diui Augusti (p. 56, n. 30) que l’on hésitera à qualifier d’autobiographie (p. 165) ; quant à la définition de la domus Augusta et aux formations de la parenté à Rome (cf. chap. 7), on dispose maintenant de l’étude de Philippe Moreau, complétant ses travaux antérieurs (Cahiers Glotz, 2005, p. 7-23) ; pour tout ce qui concerne la notion de monumentum (moneo, « avertir »), les conceptions de la memoria à Rome et les effets de sa condamnation, renvoyons au livre d’Harriet Flower (The Art of Forgetting, 2006) et aux publications du programme « Les victimes de la damnatio memoriae » (Mémoire et histoire, 2007 ; Un discours en images de la condamnation de mémoire, 2008). D’une manière générale, de nombreuses remarques concernant la titulature impériale, sa signification et son usage, peuvent être prolongées par une réflexion portant sur la nature du nouus status augustéen et son fonctionnement institutionnel, débouchant aux Ier et IIe siècles sur les pratiques idéologiques d’un pouvoir impérial, objet d’une définition progressive. On accordera volontiers à l’A. l’importance du règne de Tibère, bien au-delà d’ailleurs du dossier exceptionnel lié aux hommages rendus à Germanicus (chap. 7, p. 194), tant pour l’approfondissement du modèle hérité d’Auguste que pour les difficultés éprouvées à l’égard de l’antique respublica. Dans la prise en compte de l’écrit dans l’espace urbain, il est judicieux d’accorder une place significative à la déambulation : la procession était de nature à mettre en scène, littéralement en mouvement, les informations fournies par un réseau très dense d’images et de textes (chap. 1, p. 56-58). En ce qui concerne la rhétorique impériale en usage à l’époque de Caracalla (chap. 8, p. 210-213), l’importance du style et les rapports entre discours et fonctions du politique, la formule de ces « jeux du réel et du rituel dans les relations entre le Prince et les provinciaux » apparaît fort judicieuse et est susceptible de prolongements féconds dans la redéfinition des mécanismes à l’œuvre au sein de l’imperium Romanum. Les quelques brèves remarques qui précèdent montrent tout l’intérêt d’un tel recueil d’articles dont on peut louer l’élégance de l’édition et la fonction indiscutable d’aiguillon pour des recherches ultérieures sur les modalités de mise en forme, diffusion et réception de l’information dans une société qui pratique encore une certaine forme d’équilibre, de relais comme de substitut, entre oralité stricte et pratique de l’écrit, entre société humaine et conception d’une présence divine, entre pratique détournée de la respublica et pouvoir personnel. Les travaux de M. C., nourris pour une fréquentation régulière des documents épigraphiques, témoignent de la richesse des recherches entreprises par toute une génération d’historiens de Rome, aux confins de l’histoire politique et institutionnelle, de l’anthropologie sociale et de la sociologie des médias, l’image faisant ainsi une entrée remarquée au centre des préoccupations de l’historien du monde méditerranéen antique.

5 Stéphane BENOIST.


Date de mise en ligne : 17/02/2009

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921e