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Compte rendu

Jacqueline Christien, Françoise Ruzé, Sparte. Géographie, mythe et histoire, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2007, 430 p.

Pages 921b à 995b

Citer cet article


  • Ducat, J.
(2008). Jacqueline Christien, Françoise Ruzé, Sparte. Géographie, mythe et histoire, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2007, 430 p. Revue historique, 648(4), 921b-995b. https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921b.

  • Ducat, Jean.
« Jacqueline Christien, Françoise Ruzé, Sparte. Géographie, mythe et histoire, Paris, Armand Colin, coll. “U”, 2007, 430 p. ». Revue historique, 2008/4 n° 648, 2008. p.921b-995b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-921b?lang=fr.

  • DUCAT, Jean,
2008. Jacqueline Christien, Françoise Ruzé, Sparte. Géographie, mythe et histoire, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2007, 430 p. Revue historique, 2008/4 n° 648, p.921b-995b. DOI : 10.3917/rhis.084.0921b. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-921b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921b


1 Pendant longtemps, on n’a pu recommander aux étudiants, en guise de manuel en Français sur Sparte, que le petit livre de Pierre Roussel (1939). Il en existe maintenant deux, celui d’Edmond Lévy (2003) et le présent ouvrage.

2 Les dimensions du volume permettent aux auteurs de donner des présentations équilibrées à la fois de la société et des institutions de Sparte ( « Le tableau » ), et de l’histoire de la cité des origines jusqu’aux environs de 180 (« Le récit »). Les problèmes les plus complexes et les plus discutés ne sont pas esquivés : ainsi, la Rhétra, égalité et inégalités, le système de la propriété, le statut des Hilotes, le rôle des femmes, la question de l’identité messénienne donnent lieu à des exposés lucides et bien à jour. La bibliographie est solide et au courant des travaux récents, qui se multiplient ; tout au plus pourrait-on ajouter sur les prétendus « villages » de Sparte (p. 16), Lupi (2006) ; sur le kléros (p. 77), Figueira (2004), tenant de la thèse traditionnelle ; sur la démographie (p. 80-83), Figueira (1986) ; sur le mariage (p. 86-88 et 108), Lupi (2000) ; sur la scytale (p. 138, n. 1), Kelly (1985).

3 Pour le point d’insertion du « tableau » dans le « récit », les auteurs ont fait un choix contestable. Il intervient très tôt, aussitôt après ce qui est appelé « l’arrivée des Spartiates » et la conquête de la Messénie. Il est donc censé être un portrait de Sparte à la haute époque archaïque, ce que confirme le patronage de Lycurgue, et le fait qu’il commence par la Rhétra, dont la discussion tient lieu d’exposé sur l’articulation des pouvoirs publics. Or cela ne peut être qu’une fiction, puisque toute la documentation date de l’époque classique ; le fait qu’on ne trouve pas d’autre tableau par la suite le confirme. On est ainsi conduit à penser que Sparte n’a pas évolué, ce qui ne va d’ailleurs pas sans contradictions : par exemple, le syssition est décrit à l’époque archaïque (p. 90-97), mais on apprend p. 207 qu’il n’a été mis en place que vers 460 (ce qui est d’ailleurs peu probable). À ce tableau manquent des exposés sur la religion (incluant les fêtes décrites p. 14-16, 17-21 et 132-134) et sur l’armée. En outre, ce qui est dit p. 28-30 sur son origine ne saurait tenir lieu de chapitre sur le statut des Périèques ; cette absence est d’autant plus gênante qu’on ne trouve pas dans le livre une image claire de ce qu’était l’entité lacédémonienne (voir par ex. p. 29). Une phrase comme, p. 206 : « en excluant les Périèques de la citoyenneté spartiate », n’arrange pas les choses.

4 Dans le détail, les auteurs ne me paraissent pas avoir toujours fait les meilleurs choix. – L’image donnée de la formation de la cité de Sparte reste trop tributaire des idées de migration et de conquête (ainsi, p. 13, les Périèques « refoulés vers l’extérieur ou à la périphérie »). – Le développement sur la Rhétra (p. 53-58) est raisonnable dans son contenu et dans sa dimension, mais il aurait au moins fallu marquer un doute sur la date réelle de ce « document », qualifié de « charte de fondation » (une des choses qu’il prétend être, c’est sûr). – Les auteurs tiennent absolument à ce que la société spartiate ait été « aristocratique » ; mais, là où on attend une analyse de la distinction entre l’aristocratie et le menu peuple, on ne trouve que des formules comme « les aristocrates qui constituent le démos spartiate » (p. 57), ou « les Spartiates représentent une aristocratie » (p. 98 ; par rapport à quoi ? aux Hilotes ? C’est ce que semble dire la p. 144). – Sur l’éducation (p. 114-129), quelques points seraient à rectifier. Xénophon ne dit pas que les enfants étaient « coupés du foyer paternel » (p. 116 ; voir LP, VI, 1-2 ; le contraire est d’ailleurs affirmé p. 119). Les paidiskoi ne sont pas la même chose que les irènes, et il n’est pas vrai qu’ils avaient un « comportement surprenant » (p. 117 ; il était, au contraire, très convenu). Dire que l’hébon « n’est pas maître de son foyer » (p. 117) n’a pas grand sens, puisqu’il n’est normalement pas marié. L’éducation à Sparte des fils de Xénophon (p. 118 et 208) a bien des chances de n’être qu’une légende (cf. Humble, 2004). – Comme attendu, les mothakes figurent dans l’exposé sur la société archaïque (p. 129), mais ils sont présentés plus loin (p. 297) comme une création du IVe s. ; la n. 1, p. 129, donne à penser que sur ce point l’accord n’a pas été réalisé entre les auteurs. – Hilotes : rien n’autorise à mettre en doute (p. 141) le caractère servile de leur statut, et le terme « dépendants », qui nourrit l’équivoque, est à proscrire. L’idée de l’acceptation par les dominés eux-mêmes de l’idéologie qui les fait tels n’a rien de particulièrement « marxiste » (p. 144) ; c’est une idée banale en sociologie et qui, par exemple, tient une place centrale dans le concept bourdieusien d’ « habitus ». L’appellation d’oikétai n’est pas réservée aux Hilotes « de maison » (p. 145) ; leurs familles ne sont pas véritablement « reconnues » (p. 147). – Néodamodes (p. 235) : rien n’autorise à affirmer qu’il y a eu une époque où ils pouvaient devenir citoyens ; de même pour le caractère héréditaire de leur statut. – Cinadon (p. 253-254) : il y a de nombreuses inexactitudes dans cette transcription du récit de Xénophon, en particulier sur la nature et la composition du « complot » ; parler d’un « jour du complot » n’a pas de sens. – L’organisation de la Messénie après 369 (p. 279-287) : les auteurs ont une conception très extensive des changements intervenus, notamment en ce qui concernent la rive est du golfe ; non seulement C. Grandjean, mais aussi G. Shipley (2000, p. 385) voient les choses autrement. Tout cet exposé, topographique et allusif, est passablement obscur, et on aimerait savoir quelle était la nature de ce qui est appelé (p. 286) « un ensemble de cités » autour de Messène. – Les auteurs ont eu tout à fait raison de souligner ce que j’appelle la « résilience » de Sparte après Leuctres et l’invasion de la Laconie, et de se demander quelles mesures permirent à la cité de repartir de l’avant. Malheureusement, aucun des quatre points de la réponse proposée (p. 293-300) ne résiste à l’examen. L’hypothèse que Sparte aurait fait citoyens de nombreux ex-Hilotes repose sur une traduction d’une phrase de Xénophon (VII, 1, 25) que la grammaire et le bon sens obligent à rejeter : Géranor est un Spartiate qui est devenu polémarque, non un « polémarque qui avait été fait Spartiate ». On ne voit pas pourquoi les Spartiates auraient eu à repeupler les cités périèques. L’idée que le statut des mothakes aurait été créé alors est d’autant plus difficile à accepter que cela obligerait à rejeter le témoignage de Phylarchos à propos de Lysandre, alors que c’est de loin notre meilleure source. Enfin, la théorie selon laquelle les cryptes seraient devenus alors un « corps d’espions » ne s’appuie sur aucun argument ; Platon, en particulier, les présente autrement. – Le questionnement (p. 328-331) sur la date des premières fortifications de Sparte est plein d’intérêt, mais mettre leur construction en rapport avec les problèmes relationnels d’Akrotatos apparaît comme une hypothèse gratuite. – On peut également discuter la date proposée (p. 347, cf. p. 373) pour la prise de possession par Argos, au IIIe s., de la côte est de la Laconie.

5 Quelques menus détails. P. 6, dans le vers célèbre : « Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte », Hugo n’a pas voulu dire qu’après 1802 on cessa de « s’intéresser à Sparte » au profit du modèle romain. P. 9, n. 1 : il s’agit de Pharis, en Laconie. P. 39, la date de Tyrtée est trop haute du point de vue littéraire. P. 173, la phrase de Thucydide sur Cythère (IV, 53, 2) est traduite bizarrement ainsi : « Les Lacédémoniens y sont des Périèques. » P. 207, n. 1, il est douteux que ces Méthanioi soient à identifier avec les Messéniens (cf. Hall, 2003, p. 152-155). P. 304, lire « Sparte » et non « Delphes », Hell. VI et non IV, et supprimer « pour la reconstruction ». P. 320, je doute fort que la façon négative dont Aristote parle parfois de Sparte soit à expliquer par la politique antimacédonienne de la cité. P. 353, une formule surprenante : Sparte n’a jamais eu beaucoup de citoyens « car le système ne pouvait entretenir trop d’improductifs ». Corriger « sur le trône » p. 372. Je ne vois pas pourquoi Asinè de Laconie est qualifiée, p. 374, de « cité inconnue », et il est un peu impropre de nommer le Lagide, p. 384, l’ « évergète » de Sparte. À quoi renvoie, p. 389, la mention de « l’abandon de certains rituels, en particulier ceux qui liaient la Périoikis à Sparte » ? Le « récit » se termine si abruptement que le lecteur non averti peut croire que c’est réellement, pour Sparte, la fin de l’Histoire. Dans la carte, p. 397, mettre Kyphanta nettement plus au nord.

6 Il y a peu de fautes caractérisées (« frustre », p. 327 ; « s’est dissout », p. 347 ; « envoit », p. 380 ; corriger aussi « Le Ridder », p. 310, n. 2, 327 et bibliogr. ; la graphie « Macchanidas » est curieuse), mais le style est souvent négligé, avec des expressions de type oral, et la suite des idées n’est pas toujours claire. La phase finale de la rédaction semble s’être déroulée dans l’urgence, et, pour la deuxième édition, une sérieuse révision sera nécessaire.

7 Pour conclure, je soulignerai l’intérêt (dans la perspective qui est celle des auteurs, combattre le mythe) de deux de leurs idées principales. La première est l’ouverture de Sparte sur le monde méditerranéen, que ce soit vers l’est (la Cyrénaïque) ou vers l’ouest (la Sicile et, surtout, Tarente) ; en particulier, j’approuve leur présentation des chefs spartiates agissant à l’extérieur, à l’époque hellénistique, non comme des « condottieri », mais comme des hommes contribuant à leur manière à l’exécution de la politique de leur cité. Deuxième idée : Sparte s’est, en permanence, adaptée (quoique, peut-être, pas assez). On ne peut comprendre autrement ce que j’ai appelé sa résilience, qui est si frappante à l’époque hellénistique. Elle s’est prolongée au-delà de la limite chronologique du livre, par sa complète transformation à l’époque romaine, probablement dans la seconde moitié du IIe s.

8 Jean DUCAT.


Date de mise en ligne : 17/02/2009

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921b