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Compte rendu

Francis Oakley, Kingship. The Politics of Enchantment, Oxford, Blackwell, « New Perspectives on the Past », 2006, 193 p.

Pages 921a à 995a

Citer cet article


  • Benoist, S.
(2008). Francis Oakley, Kingship. The Politics of Enchantment, Oxford, Blackwell, « New Perspectives on the Past », 2006, 193 p. Revue historique, 648(4), 921a-995a. https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921a.

  • Benoist, Stéphane.
« Francis Oakley, Kingship. The Politics of Enchantment, Oxford, Blackwell, “New Perspectives on the Past”, 2006, 193 p. ». Revue historique, 2008/4 n° 648, 2008. p.921a-995a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-921a?lang=fr.

  • BENOIST, Stéphane,
2008. Francis Oakley, Kingship. The Politics of Enchantment, Oxford, Blackwell, « New Perspectives on the Past », 2006, 193 p. Revue historique, 2008/4 n° 648, p.921a-995a. DOI : 10.3917/rhis.084.0921a. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-921a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921a


1 Cet essai prend place au sein de la collection éditée depuis une vingtaine d’années par Constantin Fasolt (Université de Chicago) qui se propose de renouveler notre approche de l’histoire, dans un monde contemporain en proie à de multiples remises en cause, en offrant des réflexions sur le sens du passé pour le présent au-delà du cercle restreint des spécialistes, dans un format court pouvant satisfaire un large public anglophone. L’auteur de cette synthèse sur la royauté est un spécialiste américain reconnu de la pensée politique médiévale, depuis ses fondements eusébien et augustinien jusqu’aux canonistes et conciliaristes, ce qui explique l’orientation de certains chapitres et l’excellente maîtrise des sources patristiques et philosophiques. Disons d’emblée que le résultat est tout à fait stimulant, même s’il serait nécessaire d’en préciser plus nettement le champ finalement plus restreint d’investigation : un monde méditerranéen antique et une Europe chrétienne médiévale, moderne et contemporaine, que les quelques allusions aux aires africaine et méso-américaine ou aux monarchies indienne, japonaise et chinoise des XIXe et XXe siècles ne peuvent suffire à élargir. Cette réflexion comprend, outre un prologue et un épilogue, six chapitres plus ou moins ordonnés chronologiquement avec quelques retours et entrecroisements des perspectives, de la royauté cosmique archaïque à la monarchie moderne en un monde désenchanté, naguère défini par Marcel Gauchet, ce qui a justifié le choix d’un sous-titre évoquant « une politique d’enchantement ». Dix-neuf pages de notes, trois pages d’orientations bibliographiques essentiellement en anglais (avec trois titres en français !) et huit pages d’index viennent clore ce travail illustré par huit références aux formes de souveraineté en divers lieux et à différentes époques (africaine, maya, égyptienne, byzantine et germanique), dont trois expressions du dernier siècle : le Japonais Hirohito, l’Anglaise Elizabeth II et le pape italien Paul VI.

2 Dans une mise en perspective introductive (p. 1-9), F. O. délimite sa recherche et en souligne l’actualité. Rappelant les définitions de « monocratie », « monarchie » et « royauté », il rejette la distinction opérée par Roland Mousnier (1989) en ce qui concerne les deux derniers termes et propose de les ranger dans une même catégorie. Si l’histoire récente a pu suggérer une illusoire victoire de la démocratie occidentale comme modèle politique dominant, le XXe siècle restant toutefois celui des totalitarismes, l’évolution millénaire des sociétés, de la révolution néolithique à la révolution industrielle, prouve la domination incontestable de la royauté comme forme de gouvernement. La pensée politique, de la philosophie grecque aux systèmes postmodernes, propose de nombreuses variations sur les modes de gouvernement et leur légitimité historique et transcendante. On pourra prolonger la réflexion en renvoyant à une leçon d’histoire des idées politiques proposée par Fergus Millar en 2002 à propos de la postérité de la République romaine en Occident, afin de mettre en balance à nouveaux frais oligarchie républicaine et respublica impériale à partir d’Auguste (The Roman Republic in Political Thought). Toutefois, une des constantes des débats récents porte sur l’approche de la sacralité royale qu’il convient de confronter à un modèle contemporain supposé dominateur, celui d’une société laïque, sécularisée, pratiquant une séparation stricte du politique et du religieux, séparation qui s’avère finalement très limitée dans son acception contemporaine, liée au seul vocabulaire politique occidental, et contestée violemment dans le présent. Finalement, ce n’est pas à une succession de trois périodes (séculière, religieuse et séculière) que l’on doit postuler mais bien plutôt avec l’auteur à celle qui unit très largement Antiquité, Moyen Âge et période moderne, par deux phases « religieuses », avant une ultime phase séculière. Le devoir de l’historien étant en cette matière de rappeler ce que l’on souhaiterait oublier, les liens profonds entre l’héritage gréco-romain classique et la tradition judéo-chrétienne de nos sociétés méditerrano-européennes s’expriment par le biais de la réinterprétation chrétienne de la royauté classique durant les IVe et Ve siècles de notre ère (notamment avec Eusèbe de Césarée). Il importe de souligner l’absence de limite infranchissable entre les mondes divin et humain, ce qui est qualifié par l’A. de véritable « mentalité archaïque ». Depuis l’Égypte pharaonique et le Proche-Orient ancien jusqu’aux monarchies hellénistiques et à l’Empire romain, la figure royale est donc celle d’un souverain proche des dieux, sinon formellement divinisé, véritable figure sacrée dont la légitimité repose sur sa position intermédiaire entre les deux communautés, divine et humaine. Un processus de désacralisation, de démythification et de délégitimation s’opère pourtant à partir de l’époque moderne, sous l’influence conjointe des évolutions techniques et économiques, des savoirs scientifiques, et d’un pluralisme religieux qui s’est imposé par la violence, enfin d’une stricte délimitation avec les monothéismes des catégories de Dieu, du divin et de la religion. C’est en quête des ressorts de cette mutation et des linéaments d’une progressive déprise de l’héritage antique que cet essai s’est engagé, en mettant notamment l’accent sur ce qui est nommé des arrangements avec l’approche antique de la royauté (chap. 3 et 4 : « The Eusebian accommodation » ; « The Carolingian accommodation »).

3 Retenons brièvement les six étapes de la démonstration de F. O., depuis « La porte des dieux » (chap. 1, p. 10-43) jusqu’aux « Nimbes décolorées » (chap. 6, p. 132-157), en passant par « Les sauveurs et bergers royaux » (chap. 2, p. 44-67), les deux arrangements que nous évoquions précédemment (chap. 3 et 4, p. 68-86 et 87-107) et la sacralité de la royauté médiévale et moderne en Europe (chap. 5, p. 108-131). L’exposé s’appuie tout à la fois sur quelques citations des sources et de passages commentés d’auteurs récents. L’héritage antique et ses reformulations nourrissent l’ensemble de l’étude et sont de nouveau récapitulés à la fin du dernier chapitre et dans l’épilogue (p. 142-163). Si la démarche est prudemment chronologique, ce qui en facilite la lecture, le premier chapitre offre un aperçu diachronique qui souligne par exemple, au travers des cérémonies d’avènement, les héritages multiples, du modèle japonais impérial à la royauté maya, ou aux monarchies celtique et germanique. La figure sacrée du roi africain vient en contrepoint des conceptions égyptienne et proche-orientale d’une responsabilité du souverain dans l’ordre cosmique. En traitant simultanément des approches hellénistique, romaine, biblique et islamique de la royauté, l’A. propose de retenir l’essentiel d’une conception commune des liens entre le politique et le religieux et des formes de commémoration dans l’espace et le temps d’un souverain-prêtre. Dans son troisième chapitre, l’A. réussit à rendre au mieux la proximité de la conception de l’autorité sacrale au sein des modèles impérial romain et chrétien. Une analyse des destins parallèles de l’Empire et de l’Église chrétienne permet ainsi de rendre compte de la solidarité des approches et d’un destin entrecroisé que des auteurs constantiniens comme Eusèbe ont assumé, en soulignant la coïncidence entre le règne d’Auguste et la naissance du Christ (ce qui donne un sens renouvelé à la pax Augusti). Il serait en cette matière judicieux de dépasser une lecture caricaturale et datée du IIIe siècle impérial (p. 69, à propos du despotisme militaire et de la monarchie absolue). Des pages importantes établissent les premiers fondements d’une distinction stricte entre pouvoir et autorité religieuse, à partir de Gélase, avec un usage désormais modifié des termes de potestas et auctoritas (fin Ve s.). Les prolongements byzantin et russe de ces conceptions sont tout à fait intéressants à suivre jusqu’aux modèles des confins, mongol ou tatar. On peut également confronter les données collectées dans les quatrième et cinquième chapitres et suivre ainsi les enjeux des affrontements entre monarchies et papauté, depuis la séparation définitive de l’Empire romain en deux entités jusqu’aux conséquences des affrontements religieux de l’époque moderne. Signalons l’importance des Pères latins de l’Église dans la définition de l’autorité politique, d’Ambroise et Augustin à Grégoire le Grand, mais également la formulation d’une royauté par la grâce de Dieu (carolingienne, anglo-saxonne et ottonienne), en prenant la mesure des rites de l’onction et de la sacralité thaumaturgique. Les essais de distinction entre royauté théocratique et royauté liturgique, au cours des Xe et XIe s., sont fondamentaux pour l’évolution en cours en mentionnant tout particulièrement les tractates de l’anonyme de York. Face à ces revendications de la sacralité royale (cf. par exemple Frédéric Ier et Frédéric II), l’affirmation d’une monarchie papale, de son infaillibilité et de sa souveraineté, est destinée à limiter les effets de l’onction royale et à encadrer les prétentions à une monarchie de droit divin, que les exemples français et anglais soulignent (le modèle « national » de Bossuet). Le terme de cette histoire, aux XVIIe-XIXe siècles, conduit à une progressive délégitimation de la monarchie, que la mort des rois Charles Ier d’Angleterre ou Louis XVI en France vient illustrer, mais qui ne fait que concrétiser une perte de croyance à l’égard du sacré et une nouvelle force de la revendication républicaine d’une vox populi, vox Dei. Les effets conjugués des Lumières et du parti janséniste en France sont fort bien mis en exergue. De la sorte, les conclusions de cet essai riche et stimulant pour la réflexion se posent en termes de consentement, d’individualisme et de volontarisme. On pourrait toutefois considérer que le consentement était déjà nécessaire à l’époque romaine pour rendre la divinité des princes acceptable, qu’elle soit en germe en attendant leur consecratio ou qu’elle prenne les expressions plus immédiates d’une sacralité renforcée. La légitimité était affaire de contrat, l’enchantement prenant forme au cœur d’une conception hic et nunc de la présence divine. C’est tout l’intérêt de ce type de synthèse que de donner au lecteur matière à repenser certaines catégories et à prolonger l’enquête, à partir d’un vaste panorama fort bien maîtrisé et mis en œuvre, que les spécialistes de toute période peuvent agréer. Espérons que la collection poursuivra dans cette voie de nouvelles « perspectives » en accord avec un projet éditorial stimulant, même si le présent essai n’a été suivi, quelques mois plus tard, que d’un seul nouvel opus consacré aux « nations et nationalisme » (E. Gellner).

4 Stéphane BENOIST.


Date de mise en ligne : 17/02/2009

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0921a