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Article de revue

Les hiérarchies de l'honneur.

Avatars d'une grille conceptuelle à la fin du Moyen Âge : Mézières et le Pseudo-Denys

Pages 789 à 817

Citer cet article


  • Blanchard, J.
(2008). Les hiérarchies de l'honneur. Avatars d'une grille conceptuelle à la fin du Moyen Âge : Mézières et le Pseudo-Denys. Revue historique, 648(4), 789-817. https://doi.org/10.3917/rhis.084.0789.

  • Blanchard, Joël.
« Les hiérarchies de l'honneur. : Avatars d'une grille conceptuelle à la fin du Moyen Âge : Mézières et le Pseudo-Denys ». Revue historique, 2008/4 n° 648, 2008. p.789-817. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-789?lang=fr.

  • BLANCHARD, Joël,
2008. Les hiérarchies de l'honneur. Avatars d'une grille conceptuelle à la fin du Moyen Âge : Mézières et le Pseudo-Denys. Revue historique, 2008/4 n° 648, p.789-817. DOI : 10.3917/rhis.084.0789. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2008-4-page-789?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0789


Notes

  • [1]
    Nous remercions tout particulièrement Dominique Iogna-Prat dont les discussions ont nourri en profondeur notre réflexion. Nos remerciements vont aussi à Claude Gauvard et Didier Kahn.
  • [2]
    Dominique Iogna-Prat note que, malgré le foisonnement des usages communs du terme, c’est avec réticence que l’on traite de hiérarchie dans les sciences sociales. Pour une réévaluation récente du mot « hiérarchie » et une étude de la tradition alto-médiévale, voir Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société après le Pseudo-Denys l’Aréopagite, dans Hiérarchie, ordre et mobilité dans l’Occident médiéval (400-1100), Centre d’études médiévales, Auxerre, 27 au 29 septembre, Régine Le Jan et Dominique Iogna-Prat (éd.), à paraître ; Id., « Hiérarchie », dans Dictionnaire des faits religieux, R. Azria (dir.) (à paraître en 2010).
  • [3]
    Cinzia Arruzza, Ordo e mediazione gerarchica nelle Expositiones in ierarchiam coelestem di Giovanni Scoto Eriugena, Studi Medievali, 3a série, 44/1, 2003, p. 117-145.
  • [4]
    Édouard Jeauneau, Jean de Salisbury et la lecture des philosophes, Revue des études augustiniennes, 29, 1983, p. 145-174.
  • [5]
    Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société..., op. cit. (n. 2) ; Wayne J. Hankey, Dionysius dixit, lex divinitatis est ultima per media reducere, Aquinas, hierocracy and the Augustinisme politique, Medioevo, 18, 1992, p. 119-150 ; René Roques, L’univers dionysien. Structure hiérarchique du monde selon le Pseudo-Denys, Paris, Le Cerf, 1983, p. 319-329 ; David E. Luscombe, Some examples of the use made of the works of the Pseudo-Dionysius by University teachers in the Later Middle Ages, dans Les universités à la fin du Moyen Âge. Actes du Congrès international de Louvain, 26-30 mai 1975, Jacques Paquet et Jozef Ijsewijn (éd.), Louvain, Université catholique de Louvain, 1978, p. 228-241 ; Hyacinthe-François Dondaine, Le Corpus dionysien de l’Université de Paris, Rome, Edizioni di storia e letteratura, 1953 ; Edward P. Mahoney, Metaphysical foundations of the hierarchy of being according to some late medieval and Renaissance philosophers, dans Philosophies of Existence : Ancient and Medieval, Parviz Morewedge (ed.) New York, Fordham University Press, 1982, p. 165-257.
  • [6]
    Voir l’entrée « Hiérarchie » dans le Dictionnaire du Moyen Âge, Claude Gauvard, Alain de Libera, Michel Zink (éd.), art. d’Edward P. Mahoney, Paris, PUF, 2002, p. 677-678.
  • [7]
    Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société..., op. cit. (n. 2). L’intérêt des grilles de lecture hiérarchiques, comme l’explique Dominique Iogna-Prat, tirant parti des réflexions de Louis Dumont sur l’interaction sociale, est de mieux pointer du doigt les médiations ou les médiateurs au sein du Tout hiérarchisé, pas simplement au sein des hiérarchies célestes mais aussi humaines.
  • [8]
    Cf. Wayne J. Hankey, Dionysius dixit..., op. cit. (n. 5), p. 137-138.
  • [9]
    Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société..., op. cit. (n. 2) ; Id., Ordre(s), transcendance et mobilité sociale dans l’Occident médiéval (IVe-XIIIe siècle), dans Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Jacques Le Goff, Jean-Claude Schmitt (éd.), Paris, Fayard, 1999, p. 845-860 ; Id., La Maison-Dieu. Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge (v. 800 - v. 1200), Paris, Le Seuil, 2006 ; Id., L’omnipotence des médiateurs dans l’Église latine aux XIe-XIIe siècles, dans Histoires des hommes de Dieu dans l’islam et le christianisme, Dominique Iogna-Prat, Gilles Veinstein (éd.), Paris, Flammarion, 2003, p. 69-87 ; Id., La question de l’individu à l’épreuve du Moyen Âge, dans L’individu au Moyen Âge. Individuation et individualisation avant la modernité, Dominique Iogna-Prat, Brigitte-Miriam Bedos-Rezak, Paris, Aubier, 2005, p. 7-29 ; Id., Ordering Christian society through exclusion : The strange history of Cluny, Early Medieval Europe, 13/4, 2005, p. 413-418.
  • [10]
    Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société..., op. cit. (n. 2), parle d’une théarchie comme du « principe organisateur du divin », le modus operandi, qui permet à chaque ordre, selon son degré de proximité du divin, d’accéder au terme d’une purification et d’une illumination, et ainsi de participer à l’effusion bienheureuse.
  • [11]
    La ville et la cour. Des bonnes et des mauvaises manières, Daniela Romagnoli (éd.), préf. de Jacques Le Goff, Paris, Fayard, 1995 ; Jean-Claude Mühlethaler, Fauvel au pouvoir, Paris, Champion, 1994 ; Joël Blanchard, Jean-Claude Mühlethaler, Écriture et pouvoir à l’aube des Temps modernes, Paris, PUF, 2002.
  • [12]
    Il faut néanmoins constater, même pour des médiévistes, que l’œuvre et la carrière de Mézières sont mal connues. Depuis la thèse monumentale de Nicolas Jorga (Philippe de Mézières, 1327-1405, et la croisade au XIVe siècle, Paris, Librairie Émile Bouillon, 1896 ; reprint Slatkine, Genève, 1976), peu d’éléments nouveaux ont été apportés concernant la vie de Philippe de Mézières. Outre un article complémentaire de Jorga (L’Épître de Philippe de Mézières à son neveu, Bulletin de l’Institut pour l’étude de l’Europe sud-orientale, VIII, 1921, p. 27-40), on doit citer les articles d’Olivier Caudron (Philippe de Mézières étudiant à l’Université de Paris ?, Bibliothèque de l’École des Chartes, 139, 1981, p. 245-246 ; Id., Philippe de Mézières, capitaine de Blérancourt dans les années 1350, Mémoires de la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne, 29, 1984, p. 69-73 ; Id., Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique, Paris, 12, 1, 1984, p. 1309-1316). C’est bien peu par rapport à la dimension du personnage.
  • [13]
    Début 1372, Pierre II, qui avait succédé à Pierre Ier, choisit Philippe pour aller complimenter de sa part Grégoire XI, successeur d’Urbain V mort le 19 décembre 1370. C’est à ce voyage qu’il faut rapporter l’intervention de Philippe dans la liturgie chrétienne, le premier établissement de la fête de la Présentation de la Vierge en Occident. Une étape dans le rapprochement des deux Églises d’Orient et d’Occident.
  • [14]
    Philippe y fait plusieurs séjours, parfois très longs (1364, 1365-1368). Il y pénètre les milieux dévots. Un point important rarement signalé. Il appartient à l’une des plus importantes confraternités de la ville, la « scola » de saint Jean l’Évangéliste, à laquelle il donne en décembre 1370 le morceau de la Vraie Croix que lui a légué Pierre Thomas. C’est à Venise, au contact de la « scola », que Mézières apprend le fonctionnement du mont-de-piété. C’est la réponse donnée par Mézières pour régler la question de l’usure et des juifs : elle est étonnante (voir la 11e case du 2e quartier de l’échiquier). Il retient ce qu’il a vu à Venise, le principe d’un système de crédit public, avec une modalité chrétienne charitable. C’est déjà neuf, mais là où il va plus loin, c’est en situant cette pratique en France sur le domaine du roi. C’est une sorte de croisement entre les pratiques institutionnelles italiennes, un modèle d’économie charitable franciscaine de la tradition Provence-Italie et la réforme de l’administration française. Voir Reinhold C. Mueller, The Venetian Money Market : Banks, Panics, and the Public Debt, 1200-1500, Baltimore-Londres, Johns Hopkins University Press, 1997, p. 114-117, qui signale cette influence (voir p. 116, la mention dans le Songe du « conseil des marchans », référence à « the office that had jurisdiction over the Rialto banks, the Consoli dei Mercanti (rendered by him [Philippe de Mézières] “le conseil des marchans”) » ; il serait intéressant – c’est une piste – de situer précisément, en fonction des séjours de Mézières à Venise, le moment où l’influence s’est exercée. Nous nous proposons de reprendre la question dans une note à venir.
  • [15]
    Le Songe du Vieil Pelerin, Arsenal, ms. 2682, f. 128 v - 129 r. La seule édition accessible, celle de G. W. Coopland, Cambridge, 1969, 2 vol. [en abrégé : Coopland], n’est pas seulement ancienne, elle est partielle, elle entrelarde texte, traduction, résumés, ce qui en rend déjà l’utilisation frustrante. Pire encore, de l’aveu même de son auteur, elle utilise un mauvais manuscrit, le BNF fr. 22542. Du coup, Coopland, qui ne connaît que 3 manuscrits sur 7, fait l’impasse sur le manuscrit essentiel, celui de l’Arsenal. Prenons un seul exemple, mais il remarquable. Seul le manuscrit de l’Arsenal mentionne, fidèlement, le nom de Dante. Tous les autres manuscrits omettent ou dénaturent ce nom propre qu’ils ne reconnaissent pas. Or c’est un point important : Mézières est le premier dans notre littérature à signaler Dante. Voir Pierre-Yves Badel, Le Roman de la Rose au XIVe siècle. Étude de la réception de l’œuvre, Genève, Droz, 1980, p. 384, n. 51. Bref, une réédition s’impose, que nous préparons pour les THR (Genève), en la fondant sur le manuscrit de l’Arsenal. Elle sera accompagnée en annexe de la première édition de l’Oratio tragedica seu declamatoria Passionis Domini nostri Jhesu Christi, Bibliothèque Mazarine, ms. 1651, f. 129-209, contemporain du Songe.
  • [16]
    La base de notre recherche consiste en nos propres relevés dans le Songe naturellement, mais aussi, de façon plus élargie, en ceux de l’AAAAATILF BBBB(à partir des lexiques d’auteurs publiés en ligne, parmi lesquels celui des œuvres de Christine de Pizan, Joël Blanchard et Michel Quereuil), Nancy, INALF, 1997, du AAAADEAF,BBBB qui s’intéresse à la langue française des origines à 1350 seulement. Le DEAF n’a pas une base de données accessible sur Internet, comme pour l’ATILF. Il n’y a pas d’article « Honneur » dans le DEAF ; il faudra attendre la lettre O pour pouvoir le lire (il en est à la fin du J pour l’instant...), mais l’on peut déjà tirer profit des enseignements de cette base pour les autres mots. Signalons son adresse électronique : DDDEAF@ urz. uni-heidelberg. de.
  • [17]
    C’est probablement le même exemple que celui cité par Fr. Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française du IXe au XVe siècle, Complément, t. 9, p. 759, col. a, attribué à la Vie de saint Denis.
  • [18]
    L’exemple est signalé par le DEAF (Dictionnaire étymologique de l’ancien français, fasc. G4, 1982, col. 560), alors que les dictionnaires rapportent traditionnellement la première occurrence de « Hiérarchie » à Philippe de Mézières (le Songe, 1389).
  • [19]
    Mary Domenica Legge, John Pecham’s Jerarchie, Medium Aevum, 11, 1942, p. 77-84. Voir aussi A. Rosin, Die Hierarchie des John Peckhams historisch interpretiert, Zeitschrift für romanische Philologie, 52, 1932, p. 583-614.
  • [20]
    Le passage de l’ecclésial au politique est aussi, comme le montrent les correspondances de Peckham, celui de la médiation à la délégation. Tout se passe comme si la théorisation de l’appareil d’État, de la souveraineté, posait la question de la délégation. L’adoption des grilles dionysiennes aide à ce passage. La question mériterait d’être creusée sur de nouveaux frais.
  • [21]
    « E quant vostre alme, Madame, serra issi paree, dunke serra ele ierarchizee et serra vostre queor levee a Deu pur estre seraphinant et cherubinaunt et thronizaunt, e serra en sey bien garni par seignorie, vertu e poer e bien ordeynee en eovres par adrescement de charité, par espirement de Deus e par disciplines de sens foreyns ». Seraphiner, cherubiner, thronizer sont des créations lexicales étonnantes : les dictionnaires ne connaissent pas cherubiner, seraphiner, E. Huguet (Dictionnaire de la langue du XVIe siècle) connaît l’expression faire le cherubin, faire grand cherubin, au sens de « faire bonne chiere », chez Rabelais « mener une vie heureuse », par dérision ; il connaît également seraphiser, « assimiler aux séraphins », thronisé au sens d’ « intronisé », mais, avec le « groupe » cherubiner, seraphiner, nous aurions un véritable hapax formulaire.
  • [22]
    Le livre d’Alain Boureau sur Peckham, Théologie, science et censure au XIIIe siècle. Le cas de Jean Peckham, Paris, Les Belles Lettres, 1999, p. 190, consacre deux lignes à la Gerarchie. Le lien entre Peckham et la Légende dorée de Jacques de Voragine est bien établi par A. Rosin, Die Hierarchie des John Peckhams..., op. cit. (n. 19), et Légende dorée de Jacques de Voragine, Alain Boureau, Monique Goulle (éd.), Paris, Gallimard, 2004, chap. 141 (Saint Michel), p. 800-801. Cf. p. 800 : « ... leur ordonnancement et leur répartition peuvent se saisir par comparaison avec les puissances terrestres. En effet, parmi les ministres soumis à un monarque, les uns, comme les chambellans, les conseillers et les assesseurs, s’occupent directement de la personne du roi ; les ordres de la première hiérarchie leur sont comparables. D’autres, pour administrer le royaume, ont des charges générales, et ne sont pas préposés à une province déterminée : c’est le cas des chefs de l’armée et des juges de la cour ; les ordres de la deuxième hiérarchie leur sont comparables. D’autres, enfin, comme les prévôts, les baillis et autres officiers de rangs inférieurs du même type, sont préposés au gouvernement d’une partie du royaume : ceux-là ont pour équivalents les ordres de la troisième hiérarchie... » La présentation est inversée chez Voragine et Peckham : on part des hiérarchies terrestres pour aller vers les hiérarchies célestes, mais cela importe peu, puisque le double mouvement (rétrocession/progression) conduit des unes aux autres et que les termes intermédiaires, les « médiateurs », ne changent pas.
  • [23]
    Ne serait-ce que parce que le manuscrit fait 500 feuillets, ce qui est considérable, comparé aux deux feuillets de la Gerarchie !
  • [24]
    Nous ne revenons pas sur ces emplois signalés par les historiens de l’État moderne, mais on peut souligner chez Mézières l’association du mot honneur » et prouffit » dans cet emploi : dans le cadre du choix des conseillers, on prend en compte le bien et honneur et prouffit de la royale majesté, ou c’est le procureur qui « soutient l’onneur et le prouffit de la magnificence royalle » ; ou avec une autre association de termes : « pour le bien publique, honneur ou expedience necessaire de la royalle magesté... »
  • [25]
    Signalons un sens particulier de « honneur » comme principe d’action qui porte à une conduite digne d’estime, celui concernant les femmes ; n’oublions pas que Mézières est l’auteur d’un Livre de la vertu du sacrement de mariage, un ouvrage important, il y est question de la dignité, de l’honneur de la femme chaste, pudique, ou encore de la virginité. Mézières évoque dans le Songe le cas de la reine principalement, qui est « le vrai miroir des dames de tout honnesteté et devocion, de vray honneur et de chasteté conjugale (Coopland, 2/349).
  • [26]
    Le Songe parle des « pechiés de luxure de grant diffame et d’orribles maux qui s’ensuivent » ; les abbés ou prélats sont « diffaméz de luxure ». On rencontre également scandale, scandalizé, au sens religieux naturellement, pour désigner l’occasion de péché : les juges et justiciers sont « de prime face scandalizés » (se trouvent déshonorés) à cause de leur « ancienne arquemie » (le péché d’avarice dénoncé par Vérité).
  • [27]
    Un passage du Songe (Coopland, I, p. 237-238) dans lequel « honneur » est utilisé dans son acception commune est le suivant : le cas du chevalier, le plus grand ami du roi de Layco (roi de Lituanie) qui vient de mourir, et qui accepte d’être brûlé vif avec lui lors d’un rite funèbre assez particulier : les barons présentent cet honneur (d’être brûlé vif avec le roi) à un chevalier, ils le placent – il est à cheval – auprès du roi mort, et les barons mettent le feu au messengier (case à mésange, puis cabane...) ; en règle générale, nous citons le Songe, « ledict amy se tient pour honnouré a tousjours mais de tenir compagnie au roi », mais, dans le cas présent signalé par Mézières, il se récuse pour la raison qu’il est borgne et en raison de cette infirmité il ne peut pas accepter cet honneur, et c’est un autre qui est choisi ! C’est le rite funèbre tel qu’il est réglé et détourné en une circonstance... On pense naturellement à une forme de dérision, mais peut-être est-ce un réflexe de notre temps.
  • [28]
    L’honneur chez Mézières rejoint certains traits de l’honos ; de ce point de vue, l’adoption de la matrice dionysienne le rapproche des théories cléricales.
  • [29]
    Nous reviendrons plus loin sur cette question, mais notons que pour Mézières, comme pour d’autres, Jérusalem est le lieu de la pénitence, de la réparation d’une dette. Comment faire oublier l’ingratitude ? En fabriquant un miroir, où les chrétiens verront leurs péchés, un miroir qui sera l’ordre de la Passion, un miroir dont les membres seront purifiés par la grâce, comme le verre, dont sont formés les miroirs matériels, l’est par le feu. Tout tourne autour de cette idée monnayée aussi dans l’Oratio tragedica : la Passion du Christ, la Croix... Dans un contexte qui nourrirait les interrogations de René Girard – l’idée de violence associée à celle de liturgie sacrificielle –, la nova religio est appelée à adoucir l’amertume née de la mort du Christ et à la réparer. C’est dans ce cadre liturgique et eschatologique que fonctionne l’honneur. Signalons, pour la croisade, une thématique que Mézières partage avec nombre de ses contemporains, mais avec tout de même une crispation supplémentaire, parmi une abondante littérature sur le sujet : Alphonse Dupront, Le mythe de la croisade, Paris, Gallimard, 1997, 4 vol. ; Giles Constable, The dislocation of Jerusalem in the Middle Ages, dans Norm und Krise von Kommunikation. Inszenierungen literarischer und sozialer Interaktion im Mittelalter. Für Peter von Moos, Alois Hahn, Gert Merville, Werner Röcke (éd.), Berlin/Münster, Lit, cop., 2006, p. 355-356. ; Carl Erdmann, Die Entstehung des « Kreuzzugsgedankens », Darmstadt, Wissenschafliches Buchgesellschaft, 1980.
  • [30]
    Arsenal, ms. 2862, f. 51 r.
  • [31]
    Coopland, dans l’édition du Songe, transcrit les « temps d’ores » (les temps d’alors), il s’agit naturellement des temps doréz, de l’âge d’or !
  • [32]
    Coopland, I, p. 500. Notre traduction, p. 431, chez Pocket ( « Agora » ).
  • [33]
    Voir, pour cette critique en règle des pratiques du droit, les sermons Diligite justiciam, Vivat rex, dans Jean Gerson, Œuvres complètes, Palemon Glorieux (éd.), Paris, Desclée, 1960-1973, 10 vol., vol. VII, p. 600 et 1173-1175.
  • [34]
    Il faut nuancer le jugement de Pierre-Yves Badel (Le Roman de la Rose..., op. cit. (n. 15), p. 393) sur ce point : « Il ne convient pas d’entrer dans le détail des mesures politiques de réforme que propose Philippe ; il nous suffit de dire qu’au niveau de généralité où elles se situent, les réflexions citées sont loin d’avoir la hardiesse et la force de celles de Jean de Meun. »
  • [35]
    Souvenons-nous de cette « dynamique » qui a un rôle majeur dans le schéma dionysien, avec le double mouvement rétrocession/progression, signalée par Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société..., op. cit. (n. 2).
  • [36]
    Voir Dominique Iogna-Prat et Edmond Ortigue, Raoul Glaber et l’historiographie clunisienne, Studi medievali, 3e série, 26, 2, 1985, p. 431-453.
  • [37]
    Est-ce lors de son rapide passage à l’Université de Paris, entre 1349 et 1354, qu’il faut placer cette influence ? Il a ses premiers contacts avec les théologiens, avec Nicole Oresme en particulier. Y retourne-t-il beaucoup plus tard, après 1370, en éternel étudiant riche cette fois des enseignements d’une vie aventureuse ? Cf. Philippe Caudron, Philippe de Mézières étudiant à l’Université de Paris, Bibliothèque de l’École des Chartes, 139, 1981, p. 245-246. Dans le Dictionnaire de spiritualité, op. cit. (n. 12), t. 12, 1, p. 1310, il reformule les choses en indiquant que les études parisiennes de Mézières pourraient se placer avant 1345. Mais rien n’empêcherait – nous utilisons le conditionnel – de les placer plus tard, même beaucoup plus tard, après sa vie d’errance, après 1370, quand il rejoint Charles V. Il aurait près de 43 ans, ce qui n’est pas extraordinaire, quand on sait que Lulle vint à Paris tard dans sa vie également, mais c’était, il est vrai, pour y enseigner. Mais alors pourquoi si tard ? Par un besoin de reconnaissance ? Cette date tardive conviendrait bien au regard du parcours hors norme de cet autodidacte, qui a puisé son expérience et sa culture dans les voyages, les relations, les contacts. Mais il faut compter également avec les influences orientale, italienne et impériale (via l’Italie) qui ont certainement joué autant que les influences hexagonales. Mézières eut le sens de l’espace ! Pensons aux périples accomplis à travers toute l’Europe, lors d’un voyage en 1364, en compagnie de Pierre Ier ou seul, en totalité ou en partie, pour servir au mieux les intérêts de la croisade.
  • [38]
    The Didascalion of Hugh of St. Victor, transl. Jerome Taylor, New York, Columbia University Press, 1961, p. 65.
  • [39]
    Ibid., p. 10.
  • [40]
    Tractatus [de consideratione quam debet habere princeps], 1408-1410, édité dans Jacques Verger, Ad prefulgidum sapiencie culmen prolem regis inclitam provehere. L’initiation des dauphins de France à la sagesse politique selon Jean Gerson, dans Penser le pouvoir au Moyen Âge (VIIIe-XVe siècle). Études d’histoire et de littérature offertes à Françoise Autrand, Dominique Boutet et Jacques Verger (éd.), Paris, Éd. Rue d’Ulm, 2000, p. 427-440.
  • [41]
    Le passage sur la quaternité ne se trouve pas dans la version lacunaire du ms. Ashmole MS 813 (cf. A. Hamid Hamdy, Philippe de Mézières and the New Order of the Passion (Transcription of the Ashmole MS 813), Bulletin of the Faculty of Arts, 18, 1964, p. 43-104. Nous citons le texte de l’Arsenal ms. 2251, f. 74 v - 75 r : « A tous clerement peut apparoir comment en touz degréz et estas des crestiens est trouvé l’ingratitu[de] dessus couchié et infinitis males taches que d’elle s’ensuivent. Et pour ce de touz estas et singulier degré des crestiens seront pris hommes desquelz sera fet, et de la reparacion de touz les crestiens en la vie attive et contemplative, c’est assavoir l’estat de clergie, l’estat de chevalerie, l’estat des nobles non chevaliers et de bourgeoisie et l’estat de gens de mestier et des laboureurs, a composer le miroir dessusdit, c’est assavoir la sainte chevalerie de la passion de Jhesucrist pour la renovacion et commemoracion nouvelle de la passion Nostre Seigneur, pour la delivrance de la Terre Sainte et multiplication de nostre foy catholique ; de l’estat de l’eglise seront prins certains prestres ou chanoines et personnes d’eglise qui en la presence du prince des chevaliers, des freres et des sergens devotement feront l’office divin et de jour et de nuyt, par le commandement de nostre Saint Pere le pape et par sa beneisson ; de l’estat aussi de chevalerie sera prins un prince seul et chevaliers militans ; de l’estat des escuiers et bourgeoisie sera prins certain nombre de freres ; de l’estat aussi des gens de mestier et des laboureurs sera prins certain nombre de sergens ; de ces quatre ordres de crestiens la Passion Nostre Seigneur moyene et agrousant les cuers humains de nostre sainte congregacion sera nostre sainte chevalerie faitte et ediffiee, en laquelle tous crestiens commme en un miroir cler et luisant contempleront la glorieuse passion de Nostre Seigneur et es cuers le recorderont comme fresche et nouvelle et devotement regracieront a Dieu en desirant la delivrance de Jerusalem la sainte cité et l’augmentacion de nostre foy catholique, en amandant leur vie de mieulx en mieulx, en offrant a Dieu arres honnorables de vraie honneur et du salut des ames.... » Les termes latins correspondants sont, dans la 1re rédaction Nova Religio Milicie Passionis Jhesu Cristi pro acquisicione Sancte Civitatis Jherusalem et Terre Sancte (1384), Bibliothèque Mazarine, ms. no 1943, f. 52 v : status sacerdotalis, status militaris, status civilis et status laboratorum (incluant omnis status rusticalis et manu operantis).
  • [42]
    « Encores est assavoir que pour ce que ceste sainte chevalerie par la bonté de Dieu doit estre cree, instituee et furnie des chevaliers et des combatans de vii divers langaiges de la crestienté catholique en un corps mistique assemblee par grant humilité sainte et doulce charité vivans ensemble d’une bourse en vraye unité » (Arsenal, ms. 2251, f. 109 r.).
  • [43]
    Christine de Pizan, quelques années plus tard (même si elle n’y distingue pas de degrés), s’attaque à cette question de la quaternité : « Les nobles entenderont a la deffence de la couronne et la chose publique, si que c’est leur mestier, le clergié aux lois et sciences, les bourgois a ce que leur appartient, et laboureurs a leurs labours, et ainsi chascune chose en son droit renc sans entreprendre les uns sur les autres plus que raison ne donne. Et adont sera la policie en son droit canal, qui trop a esté desrivé et hors droit rigle » (Christine de Pisan, The « Livre de la paix », éd. Charity Cannon Willard, La Haye, Mouton, 1958, p. 90. Ce texte succède à un autre texte de Christine dans lequel elle ne distinguait, de façon très classique, que trois états (Christine de Pizan, Livre du corps de policie, Angus J. Kennedy (éd.), Paris, H. Champion, 1998, p. 96) : « Et a la communité du peuple sont compris trois estas, c’est a savoir par especial en la cité de Paris et aussi en autres citez, la clergié, lez bourgeois et marchans, et puis le commun come gens de mestier et laboureurs. »
  • [44]
    Parmi les images alchimiques on pense d’abord à la forge qui sert à tester l’aloi de la « monnaie de la sainte alchimie », de l’alchimie morale s’entend, mais on retrouve un faisceau d’analogies qui ne peuvent manquer de frapper le lecteur. L’une de ces références qui a échappé aux exégètes les plus récents de Mézières (cf. en particulier Renate Blumenfeld-Kosinsky, Poets, Saints, and Visionaries of the Great Schism, 1378-1417, University Park (Penn.), The Pennsylvania State University Press, cop., 2006) est étonnante. Au début du voyage, Ardent Désir, alias le Vieil Pèlerin, rencontre Arsène. Cet ermite retiré dans le désert est, comme l’indique Mézières, saint Arsène, qui vécut au temps du pape Damase. Mais Arsène n’est pas seulement une figure de saint. L’Arsène du Songe est « grand alchimiste » ; dans sa jeunesse, il s’est adonné aux sciences occultes, il était « proche parent de l’empereur de Rome ». Arsène n’est autre que la figure principale du Morienus, le premier texte alchimique arabe à avoir été traduit en latin (cf. A Testament of Alchemy being the Revelations of Morienus, Ancient Adept and Hermit of Jerusalem to Khalid ibn Yazid ibn Mu’awiyya, King of the Arabs of the Divine Secrets of the Magisterium and Accomplishment of the Alchemical Art, ed. and translated from the oldest manuscripts with commentary by Lee Stavenhagen, Hanovre, New Hampshire, University Press of New England, 1974), au départ un dialogue entre le calife Moawija et Morienus. Morienus était chrétien, son épithète « Romanus », que l’on trouve dans les éditions latines résulte d’une mauvaise interprétation de l’arabe rùmi signifiant « Romain » ou « Grec byzantin ». Rien n’associe Morienus avec Rome. Il enseigne à Moawija l’histoire grecque et la science. Que dans cette entrée en matière Philippe de Mézières ait, pour un public réceptif à la tradition alchimique, évoqué un texte de référence, rien de plus légitime ! Soulignons, comme toujours dans l’usage que fait Philippe de l’allégorie, que, derrière Arsène, il y a aussi une allusion à l’arsenic, un des quatre composants fondamentaux du Grand Œuvre alchimique.
  • [45]
    Voir Lynn Thorndike, History of Magic and Experimental Science, 6 vol., New York, Macmillan Co. (Columbia University Press), 1923-1958 ; Wilhelm Ganzenmüller, L’alchimie au Moyen Âge, traduit de l’allemand par G. Petit-Dutaillis, Paris, Aubier-Montaigne, 1940 ; William Royall Newman, Promethean Ambition : Alchemy and the Quest to Perfect Nature, Chicago, University of Chicago Press, 2004 ; Barbara Obrist, Art et nature dans l’alchimie médiévale, Revue d’histoire des sciences, 49, 1996, p. 215-286 ; Didier Kahn, Alchimie et paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (1567-1625), Genève, Droz, 2007, p. 36-43. À quel degré Philippe de Mézières est-il informé pour pouvoir utiliser l’alchimie comme la trame principale de sa narration ? Quels textes a-t-il lus qui l’ont mis sur la voie de l’alchimie morale ? Voir notre introduction à la traduction du Songe, p. 24-32 (Paris, Pocket, « Agora », 2008).
  • [46]
    Antoine Calvet, Le Tractatus parabolicus du pseudo-Arnaud de Villeneuve, présentation, édition et traduction, Chrysopœia, 5, 1997, p. 50-151, voir p. 150-151.
  • [47]
    Ibid.
  • [48]
    Summa theologica, IIIa, qu. 46, art. 5 (cité par Antoine Calvet, Tractatus parabolicus, op. cit. [n. 46], p. 149, n. 43).
  • [49]
    Alain Boureau (éd.), op. cit. (n. 22), chap. 51, p. 273-274.
  • [50]
    Cf. les quatre sortes de mariages dans le Livre de vertu du sacrement de mariage, etc. D’une manière plus générale encore, on pourra dire que la combinaison du quatre et du trois est pensée comme une globalité, un cadre de pensée cosmogonique vulgarisé, devenu un classique, en somme ; il n’est pas impossible que Philippe de Mézières soit pénétré de cet « ambiente » (mystique par exemple), mais nous sommes davantage le flou.
  • [51]
    Claude Gauvard, De Grace especial ». Crime, État et société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 1991, 2 vol.
  • [52]
    La troisième hiérarchie, la hiérarchie « supplémentaire », est comme une pousse née de la deuxième : elle souligne l’autonomise acquise du troisième pouvoir, le studium. Nous revenons plus loin, p. 809-812, sur la justification de cette troisième place.
  • [53]
    Raimond Lulle fait de la première hiérarchie l’ordre du pape (Liber disputationis Petri et Raimundi, dans Raimundi Lulli opera Latina, 16, Antoni Oliver (éd.), Michel Senellart, Fernando Dominguez Reboiras, Turnhout, Brepols, 1988 (Corpus Christianorum Continuatio Medievalis, 78). Nous voilà revenus à Lulle ! Il est fort possible que Mézières ait été au courant des travaux du Majorquin, largement diffusés. On peut très bien imaginer que Mézières ait été face à des textes attribués à Lulle et dont à l’époque on ne remettait pas en cause l’authenticité. Il peut très bien avoir récupéré des éléments empruntés aux textes alchimiques et des éléments empruntés au véritable Lulle. On est, au XIVe siècle, en plein développement de la légende de Lulle alchimiste, et lui n’a pas raison d’en douter.
  • [54]
    Yves Congar, L’Église : de saint Augustin à l’époque moderne, Paris, Le Cerf, 1970, p. 229-230, cité par Dominique Iogna-Prat, Penser l’Église et la société..., op. cit. (n. 2).
  • [55]
    Cette récupération du Pseudo-Denys s’inscrit également dans le cadre du « messianisme » ambiant dont participe Mézières. Voir dans le Songe les références multiples au peuple élu, à la terre de promission vers laquelle le nouveau Moïse est destiné à conduire son peuple ; cf. aussi Maurice Chaume, Une prophétie relative à Charles VI, Revue du Moyen Âge latin, 1947, p. 27-42 ; Thierry Lassabatère, Sentiment national et messianisme politique en France pendant la guerre de Cent ans : le thème de la fin du monde chez Eustache Deschamps, Bulletin de l’Association des Amis du Centre Jeanne-d’Arc, 17, 1993, p. 27-56.
  • [56]
    On en veut pour preuve le caractère extrêmement minutieux du projet de Mézières, comme l’élaboration technique très poussée de l’armée modèle ; cf. Philippe Contamine, Guerre et paix à la fin du Moyen Âge : l’action et la pensée de Philippe de Mézières (1327-1405), dans Krieg im Mittelalter, Hans-Henning Kortüm (éd.), Berlin, Akademie Verlag, 2001, p. 181-196. Enfin, son ordre n’est pas seulement une fiction, un rêve. Il a existé, on connaît les membres de cet ordre, ceux qui sont à part entière, ceux qui apportent leur aide indirecte, l’existence d’un trésorier...
  • [57]
    Françoise Autrand, Charles VI, Paris, Fayard, 1986, p. 198-202 ; Philippe Contamine, La crise de la royauté française au XIVe siècle : réformation et innovation dans le Songe du Vieil Pelerin (1389) de Philippe de Mézières, dans Tradition, Innovation, Invention. Fortschrittsverweigerung und Fortschrittsbewusstsein, Hans Joachim Schmidt (éd.), Berlin, De Gruyter, 2005, p. 361-371.
  • [58]
    Les quelques remarques qui suivent ne visent nullement à épuiser le sujet mais à mieux cadrer, dans la perspective d’une biographie à venir de Philippe de Mézières, le « spectre » de son profil.
  • [59]
    Cf. Philippe Contamine, La crise de la royauté, op. cit. (n. 57), p. 371.
  • [60]
    Par la faute de Coopland, Françoise Autrand attribue (Charles VI, op. cit. (n. 57), p. 199) à Philippe de Mézières, outre le Pelerinage du Povre Pelerin déjà cité, un autre ouvrage : le Petit pelerinage du povre pelerin. La confusion est amenée par une mauvaise lecture du Songe du Viel Pelerin (Coopland, I, p. 86, et Arsenal ms. 2682, f. 2 v. : « Il composa le livre de son petit pelerinage »), dans lequel le livre fait référence au Songe du Povre Pelerin dont il est question dans les lignes précédentes et non pas à un autre livre qui serait un résumé du premier. Encore une erreur de plus inspirée par cette mauvaise édition du Songe ! Par contre, ce qui n’a jamais été dit, c’est que l’on trouve des traces de rythme d’octosyllabes, sous la prose du Songe du Viel Pelerin, dans le prologue, ce qui laisse penser qu’il y avait peut-être un texte de départ, une version en vers, qui pourrait bien être le Songe du Povre Pelerin...
  • [61]
    L’expression est de Françoise Autrand, Charles VI, op. cit. (n. 57), p. 204.
  • [62]
    Parmi les convergences les plus frappantes, il y a celles relatives à la réduction des impôts indirects, à la suppression d’un certain nombre d’officiers réputés inutiles et à la diminution des gages des officiers maintenus, au parlement, à l’hôtel du roi, etc.
  • [63]
    Pour le caractère innovant de la bonne « policie » introduite par les Marmousets, voir, avec des appréciations nuancées sur leur rôle, Françoise Autrand, Charles VI, op. cit. (n. 57), suivie par Philippe Contamine, La crise de la royauté, op. cit. (n. 57), p. 361-371 ; John Bell Henneman, Olivier de Clisson and Political Society under Charles V and Charles VI, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 1996, qui est en retrait dans la louange.
  • [64]
    Léon Mirot, Les insurrections urbaines au début du règne de Charles VI (1380-1383). Leurs causes, leurs conséquences, Paris, A. Fontemoing, 1905.
  • [65]
    Françoise Autrand, Charles VI, op. cit. (n. 57), p. 93-98. Là encore, les influences italiennes sont sans doute fortes sur Mézières : la promotion des juristes est acquise depuis longtemps, un bon siècle avant la France, avec une répartition hiérarchique entre juges et notaires, les premiers plus proches de la noblesse, les notaires plus proches du « popolo », ce qui peut expliquer la distribution dans la grille méziérienne. Sur les racines de la noblesse du droit et sur la valeur sociale de la discipline, son développement dans le cadre des rivalités académiques italiennes, une évolution à laquelle il n’est pas interdit que Mézières ait pu être attentif vu ses attaches transalpines, voir Patrick Gilli, La noblesse du droit. Débats et controverses sur la culture juridique et le rôle des juristes dans l’Italie médiévale (XIIe-XVe siècle), Paris, H. Champion, 2003 ; S. Menzinger, Forme di implicazione politica dei giuristi nei governi comunali italiani del XIII secolo, dans Pratiques sociales et politiques judiciaires dans les villes de l’Occident à la fin du Moyen Âge, Jacques Chiffoleau, Claude Gauvard, Andrea Zorzi (éd.), Rome, École française de Rome, 2007, p. 191-241. Les juges sont des quasi-magnats au XIIIe siècle.
  • [66]
    Jacques Krynen, L’Empire du roi : idées et croyances politiques en France, XIIIe-XVe siècle, Paris, Gallimard, 1993, p. 265-266, signale que l’ordonnance du 5 février 1489, exactement contemporaine du Songe, répond à « quelques préoccupations de Philippe de Mézières, en limitant notamment les gages des conseillers investis de commissions d’enquêtes ».
  • [67]
    C’est justement ce qui fait défaut dans les travaux de Jacques Krynen qui consacre de longues pages à la critique des hommes de loi chez Mézières ; voir L’Empire du roi, op. cit. (n. 66), p. 260-268.
  • [68]
    On pourrait rapprocher Montaigne de Mézières : le premier s’indigne, dans un passage peu connu, de « voir une nation où par légitime coustume la charge de juger se vende... et aye cette marchandise si grand crédit qu’il se face en une police un quatriesme estat de gens maniants les procès, pour le joindre aux trois anciens de l’Église, de la Noblesse et du Peuple ; lequel estat, ayant la charge des loix et souveraine authorité des biens et des vies, face un corps à part de celuy de la noblesse » (Essais, I, xxiii).
  • [69]
    C’est entre 1349 et 1354 qu’il faut placer le passage, rapide mais important, fait à l’Université de Paris. Y retourne-t-il beaucoup plus tard, après 1370, en éternel étudiant riche cette fois des enseignements d’une vie aventureuse ? C’est une hypothèse séduisante.
  • [70]
    Voir Nicole Oresme and the Astrologers, a Study of his « Livre de divinacions », with the English of the Same and the Text of Latin Tractatus contra Judicarios Astronomos, edited with Extracts from Pierre d’Ailly’s De Falsis Prophetis and from Philippe de Mésières’ « Songe du vieil pelerin », George William Coopland (éd.), Liverpool, The University Press, 1952 ; la thèse non publiée de Sylvie Lefèvre, Rhétorique et divinations chez Nicole Oresme (c. 1322-1382). Étude et édition du « Livre de divinacions », doctorat nouveau régime, Univiversité de Paris IV, 1992, n’apporte rien de plus.
  • [71]
    Coopland, II, p. 283. Lors de son périple en Europe centrale, Mézières a-t-il rencontré Charles IV, roi de Bohême ? Mais c’est surtout, via l’Italie, Venise surtout, où il a séjourné à de nombreuses reprises qu’est le canal par où il a accès à ces traditions. Il faudrait également évoquer le schisme, Mézières en parle longuement, mais la question déborde largement le cadre de cette présentation !
  • [72]
    Philippe de Mézières, Letter to King Richard II, George William Coopland (ed.), Liverpool, Liverpool University Press, 1975, p. 11. Voir aussi Norman Housley, The Later Crusades, 1274-1580 : From Lyons to Alcazar, Oxford, Oxford University Press, 1992, p. 39-42, 182-203.
  • [73]
    Un moment important, raconté par Guillaume de Machaut (La prise d’Alexandrie ou Chronique du roi Pierre Ier de Lusignan, par Guillaume de Machaut, publiée pour la première fois, pour la Société de l’Orient latin, par Louis de Mas-Latrie, Genève, Fick, 1877, vers 291-327), avait été la vision que le nouveau souverain avait eue à Famagouste ou peut-être à l’abbaye bénédictine du mont Sainte-Croix, près de Larnaca, lorsque la croix du bon larron lui apparut dans les airs. Le jeune prince l’adorait dévotement quand une voix, lui annonçant sa mission, se fit entendre quatre ou cinq fois, lui demandant d’entreprendre « le saint passage ». Pour un commentaire de ce passage important de Machaut, et en particulier des « curieux critères pour déterminer qu’il s’agit de la croix du bon larron », voir Alphonse Dupront, Le mythe de la croisade, op. cit. (n. 29), I, p. 88-89, et IV, p. 1744, à la note 63.
  • [74]
    La Vita S. Petri Thomasii, dont le manuscrit est perdu, a été publiée par le bollandiste Henschen, à Anvers, en 1659 : on la trouvera dans les AASS, janvier, II (29), p. 990-1023.
  • [75]
    Une autre de ses grandes admirations fut Pierre l’Ermite, cette étrange et légendaire figure de la première croisade, elle aussi originaire du diocèse d’Amiens.
  • [76]
    Notons, pour mieux souligner la rupture avec les traditions des miroirs, que les ponts sont coupés avec l’Occident, une fois la chevalerie de la Passion débarquée en Orient. La fixation communautaire de Mézières fait que cette chevalerie vit comme en autarcie et ne reviendra pas sur les lieux d’où elle est partie !
  • [77]
    Le but de Mézières n’est pas seulement le bien public, mais le « bien general de la crestienté » (Arsenal, ms. 2251, f. 4 v).
  • [78]
    Coopland, I, § 138.
  • [79]
    Voir aussi ibid., § 118 : l’élixir grâce auquel, par la vraie alchimie, il sera possible de « transformer Mercure l’instable en soleil et Vénus en lune qui resterait toujours claire, pleine et complète sans jamais s’assombrir ». Dans la troisième rédaction de la Chevalerie de la Passion (1396), il n’est pas question d’élixir, mais du « fin triacle » [thériaque] qui guérit les personnes « envenimées », ce qui sort de l’ordinaire, car les règles de la médecine veulent que « le contraire se cure par son contraire » (Arsenal, ms. 2251, f. 27 v). Cette thériaque, fabriquée par Providence divine, c’est la chevalerie de la Passion ; elle l’a « mis et refermé en un vaisseau d’acier qui ne se peut brisier sans trop grant violence, c’est assavoir la chevalerie en vraie regle raisonnablement invincible pour confermer sa vie et eschever toute epidemie ». Or, comme l’élixir, la thériaque est utilisée dans l’alchimie médicale pour prolonger la vie dans la meilleure forme qui soit. S’il est vrai que la thériaque et l’élixir n’ont pas un lien de dépendance organique, ils partagent les mêmes propriétés et produisent les mêmes effets quant au plan spirituel, car, comme une médecine universelle, ils servent d’antidote au dépérissement, ils permettent de dégager le corps de toutes ses impuretés et de ses corruptions « pour le rapprocher d’un état de santé optimal où plus rien ne l’empêche de former des pensées pures fondées sur l’anamnèse de la Passion » (cf. Antoine Calvet, À la recherche de la médecine universelle. Questions sur l’élixir et la thériaque au XIVe siècle, dans Alchimia e medicina nel Medioevo, Chiara Crisciani, Agostino Paravicini Bagliani (éd.), Tavarnuzze, Sismel edizioni del Galluzzo (Micrologus’ Library, 9), 2003, p. 177-216 (voir p. 203). Pour Galvano di Levanto, auteur d’un Tyriaca mortis spiritualis, la thériaque sert, comme l’élixir des alchimistes, à la compréhension du mystère de l’Incarnation. Allant au-delà des correspondances du Pseudo-Arnaud de Villeneuve, la thériaque est le Christ (Antoine Calvet, op. cit.). On ne manque pas d’être surpris par ces convergences !
  • [80]
    Pour les précédents (Pierre Dubois, Ramond Lulle, Galvano di Levanto), impossibles à développer dans le cadre de cet article, voir notre introduction, p. 47-49, à la traduction du Songe (n. 32).
  • [81]
    Oratio tragedica, op. cit. (n. 15), f. 130 v : (...) Nec moveat legentem de aliquali distinctione artis milicie in presenti prologo breviter declarata, quia re vera non solum per milites militantes in omni gradu milicie licite miliciam suam exercentes sed per omnes fideles christianos in omni dignitate, statu, gradu et arte seculari seu ecclesiastico desiderium acquirendi Terram Sanctam ac redimendi et mundandi loca sancta passionis Domini ad honorem Crucifixi in lucem publicam una vice perduci deberet (...).
  • [82]
    Éthique à Nicomaque, IV, 3, 15 : « L’honneur est la récompense de la vertu, accordée aux gens de bien. »
  • [83]
    Sur cette problématique de la vengeance, de l’honneur et de la norme, voir John George Peristiany (dir.), Honour and Shame : The Values of Mediterranean Society, Londres, Weidenfeld & Nicholson, 1965 ; William Ian Miller, Bloodtaking and Peacemaking : Feud, Law and Society in Saga Iceland, Chicago, University of Chicago Press, 1990 ; Philippe Descola, Les lances du crépuscule : relations jivaros, Haute Amazonie, Paris, Plon, 1993 ; Françoise Héritier (dir.), De la violence, Paris, O. Jacob, 1996, 2 vol. ; Dominique Barthélemy, François Bougard, Régine Le Jan (dir.), La vengeance (400-1200), Actes du colloque, Rome, 18-20 septembre 2003, Rome, École française de Rome, 2006.
  • [84]
    René Girard, Achever Clausewitz, Paris, Carnets Nord, 2006.
  • [85]
    C’est un aspect – la langue – qui ferait l’objet d’un autre débat... Nous renvoyons par exemple aux longs développements de l’Oratio tragedica à propos de la « tragédie », genre retrouvé par Mézières à partir d’une réflexion – humaniste, on peut le dire de la démarche – sur l’étymologie isidorienne du mot « tragédie » comme discours sur la Croix et la Passion, « discours de larmes »). Cf. Joël Blanchard, Pragmatique des émotions. Une période de référence : le Moyen Âge, Écrire l’histoire, 1, printemps 2008, p. 15-20 ; Hans Ansgar Kelly, Ideas and Forms of Tragedy from Aristotle to the Middle Ages, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 177-184.

1L’histoire des concepts s’inscrit dans la durée, mais l’on est souvent confronté, dans le domaine qui nous intéresse, à un véritable trou noir. C’est en particulier le cas de celui de « hiérarchie ». Le mot, délaissé, jugé obsolète par l’histoire de la sociologie moderne qui lui préfère des termes plus techniques, comme « stratification sociale », a pourtant une riche histoire [2]. Le mot hierarchia apparaît dès la latinité tardive dans un champ sémantique particulièrement chargé aux côtés d’autres termes (functio, gradus, cursus, honor, locus, ordo, persona), mais ses occurrences connaissent une véritable explosion au tournant des années 800, quand se diffuse le corpus dionysien, dans ses différentes traductions, mais aussi dans les dérivés du texte que sont les commentaires du corpus. L’œuvre du néoplatonicien chrétien, sans doute actif en Syrie dans les années 480-500, connu sous le nom de Pseudo-Denys l’Aréopagite, que le Moyen Âge a confondu avec l’évêque chrétien martyr, est constituée de cinq livres : la Hiérarchie céleste, la Hiérarchie ecclésiastique, les Noms divins, la Théologie mystique et un recueil de dix lettres. La connaissance de cet ensemble n’est pas antérieure à la seconde moitié du VIIIe siècle. Traduit par Jean Scot en 840 dans une version qui s’impose jusqu’au XIIe siècle [3], il fait référence tout au long du haut Moyen Âge latin, dans les correspondances de Fulbert de Chartres, chez le quatrième abbé de Cluny, Maieul, chez Adalbéron de Laon, puis le mot est repris au XIIe siècle par les théologiens et les compilateurs, chez Jean de Salisbury notamment [4], Grosseteste, et de nombreux écrivains anonymes, enfin au XIIIe siècle chez Thomas d’Aquin, Pierre Jean Olivi [5]. Le mot « hiérarchie », synonyme de « gradation », présente un avantage : il est vite devenu polysémique. Il désigne autant chacune des trois divisions des anges que l’autorité suprême, le corps des ecclésiastiques et le corps des personnes rangées par ordre de classe [6]. À un moment surtout où la notion d’élite, de hiérarchisation des élites est en débat, la triade dionysienne a d’incontestables effets sur les représentations sociales. Elle offre en effet une opportunité de penser l’intégralité du social, elle offre une théorie globale, « permettant d’appréhender les harmonies communes au céleste, au terrestre et au cœur humain ; en d’autres termes, de conjoindre une cosmologie, une sociologie et une psychologie » [7]. L’ensemble du créé est régi par une logique d’activité qui permet de s’élever du Créé vers l’Incréé. Les hiérarchies céleste et ecclésiastique sont organisées de manière homologique. Une dynamique joue un rôle majeur et articule ce mouvement double (progression et rétrocession) qui permet de solidariser, d’unir tous les termes de cette relation : une théorie résumée dans une formule : reducere per media ad unum [8]. Elle impose les nécessaires médiations dans la communauté ecclésiastique.

2Les jalons de cette transmission commencent à être bien connus grâce à de remarquables travaux d’histoire de l’Église, et notamment ceux de Dominique Iogna-Prat [9]. Restait à débrouiller l’écheveau jusqu’à la fin du Moyen Âge, en identifiant de nouveaux relais. Qu’induit le passage du latin au français ? Jusqu’au XIIe siècle, existe un rapport « mimétique », comme dirait René Girard, entre le latin et la théocratie pontificale, théocratie telle qu’elle est éclairée dans les structures dionysiennes, vrai modèle pour la société. En quoi cette structuration hiérarchique dionysienne, une fois sortie de la matrice ecclésiastique, a-t-elle pu s’imposer comme une grille de lecture et d’écriture pour penser le social au Moyen Âge tardif ? Cette dynamique globale (la loi de divinité) qui fait descendre tout de Dieu et tout remonter à Lui a une fonction unificatrice à travers les distinctions [10]. De l’Église à l’État, de la prêtrise royale à la royauté sacrale, des phénomènes de substitution et d’interaction se sont multipliés. La cour est devenue, au cœur de la réflexion, une préoccupation essentielle des intellectuels clercs et laïcs [11].

3Nous éclairerons ce parcours à la lumière d’un auteur, et même d’un texte qui n’a pas connu une réception extraordinaire, mais qui est à lui seul comme le réceptable de traditions multiples, parmi lesquelles on compte justement le Pseudo-Denys. Il s’agit du Songe du Viel Pelerin de Philippe de Mézières, écrit en 1389. Pourquoi un retour inopiné du Pseudo-Denys à la fin du XIVe siècle ? Quels enjeux à la fois critiques, philosophiques, historiques, sémiologiques et linguistiques expliquent-ils ce retour ? En quoi la personnalité de l’auteur, les jeux d’influence, le carrefour intellectuel, les circonstances historiques l’ont-ils déterminé ? Quand et comment le mot « hiérarchie » s’est-il imposé ? Au XIVe siècle, la moralisation fait son entrée en force sous la forme des miroirs des princes. Le Songe a été considéré comme tel. Mais pourquoi l’exclusivité chez lui de ce réemploi ? Quelles modifications Mézières a-t-il apportées au modèle primitif ? Quels termes celui de « hiérarchie » a-t-il remplacé dans le vocabulaire de l’élévation sociale ? Quels déplacements se sont-ils produits dans les grilles conceptuelles ? Nous observerons ces transformations, ces phénomènes de dérivation dans un domaine, celui de la justice et de la régulation sociale des conflits essentiellement. À propos d’une réflexion sur les « hiérarchies de l’honneur », sur la notion de distinction sociale, nous tenterons de répondre à ces multiples questions.

UN REVIVAL DIONYSIEN

4Le retour du Pseudo-Denys se fait à travers un auteur hors norme. Son parcours à travers le monde de son temps en fait, avant l’époque, un homme situé à la charnière de l’Occident et de l’Orient, un homme qui a vu et raconte – un témoin, en somme, au sens le plus riche du terme. Mézières est comme une très ancienne mappemonde pleine de terres inconnues. Il a beaucoup écrit, énormément même, il a aussi été un acteur important, sinon majeur de son temps [12] : conseiller de six rois chrétiens (sans compter Charles VI), d’un pape, d’un empereur, chancelier du royaume de Chypre quarante-cinq années durant, inlassable propagandiste de la croisade, de la « grande traversée », créateur jusque dans le moindre détail d’un ordre de chevalerie nouveau, « inventeur » d’une liturgie qu’il établira et qui prendra sa place dans les célébrations chrétiennes reconnues [13], ailleurs combattant fait chevalier sur le champ de bataille ; son œuvre écrite est une œuvre engagée, et l’imbrication est presque totale entre l’action menée sur les terrains et dans les conseils. À la fois intégré et excentré, politicien parfaitement assimilé aux réseaux politiques de Charles V et de Charles VI, dont il est le mentor, il a des points d’ancrage multiples : l’Orient, l’Europe, Venise surtout [14]. Qu’est-ce qui peut faire réapparaître chez lui une grille de lecture dionysienne ?

5Rappelons brièvement le contexte narratif – car cette grille n’est pas un traité ! Elle prend forme dans une trame narrative ; il s’agit d’un voyage ou d’un pèlerinage allégorique, comme on en rencontre souvent à la fin du XIVe siècle. Ardent Désir (qui fait référence à son zèle pour délivrer la Terre sainte) et sa sœur, Bonne Espérance, guident Vérité, Paix, Justice et Miséricorde à travers le monde, pour qu’elles y examinent l’état moral et spirituel des royaumes et trouvent un endroit propice à forger « les bons besants », chassés du monde par la fausse monnaie des hypocrites en tous genres. Le terme du voyage sera la France, où les Vertus délivrent à Charles VI, le jeune Cerf Volant, un traité de gouvernement par le biais du jeu d’échecs. Le Songe comporte trois livres, le troisième consacré à l’échiquier et ses 64 cases, qui permet un traitement exhaustif de tous les thèmes de société prêtant à débat. L’introduction des références dionysiennes apparaît au début du second livre quand Vérité accompagné d’Ardent Désir arrive à Paris. Les chambrières installent leurs forges au Parlement : à la droite de la reine, un peu plus bas que les chambrières de la reine Vérité, siège le Blanc Faucon couronné au bec et aux pattes dorés, alias Charles VI, avec près de lui, plus bas, les grands chasseurs et princes du royaume :

« Or est asavoir que a cestui grant parlement ou consille de la royne Verité, chapitre general et publique consistoire, pour non trouver une acoustumee interlocutoire, et pour parvenir clerement et briefvement a l’examen general et particulier des besans courans ou royaume de Gaule, par le commandement invisible de la royne, accompli en un moment, a la presence de la reginale maiesté, magnificence et reverence des iii dames, xii ordenes par maniere de jerarchies trebles de personnes distinctes du royaume de France, des iii estaz generaulx, chascun en son degré, se trouverent presens, voire contrains divinalment d’oÿr et d’entendre sans contradiction foraine tout ce que la royne en son consistoire vaudroit determiner. » [15]

6Suit la présentation des quatre hiérarchies des trois états du royaume de Gaule, que l’on peut résumer par le tableau suivant :

Description de l'image par IA : Liste hiérarchique des classes sociales en français.
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7Il convient de faire deux remarques liminaires sur cette grille, l’une d’ordre lexicale, l’autre d’ordre chronologique :

8Dans le manuscrit de l’Arsenal, c’est ordene et non ordre, qui apparaît, alors que tous les autres manuscrits ont ordre. Le mot ordene est synonyme de jerarchie (hierarchie) finalement, comme l’illustre le texte : iiii ordenes de personnes notables par maniere de. iiii. jerarchies . Ou encore, comme le dit le texte cité plus haut : « xii ordenes par maniere de jerarchies trebles ”. L’apparition de ordene est intéressante : c’est un substantif masculin attesté dans le sens d’ « ordre », mais circonscrit à des acceptions précises [16] : « Congrégation de personnes s’engageant à vivre sous une règle religieuse » (emploi régional, plutôt dans le Nord, 1 ex.), également au sens d’ « emblème d’un ordre de chevalerie » (2 ex., dont l’un est tiré précisément de la 3e rédaction de la Chevalerie de la Passion du Christ de Mézières, 1396), mais surtout les deux exemples les plus importants pour nous réfèrent à l’un des neuf chœurs de la hiérarchie des anges, dans le Mystère de la Passion d’Eustache Marcadé (XIVe siècle, contemporain du Songe) : l’ange Uriel s’adresse à Dieu et dit : « (...) Si veulles ung petit condescendre / s’il te plait a nous et entendre / les humbles supplications / des ordenes et des legions / lesquelz tu ordonnas jadis / en ton glorieux paradis. » Ailleurs on parle des « ordenes angeliques ». D’emblée on est dans un contexte dionysien avec le choix, l’utilisation concertée d’un mot plutôt que d’un autre, d’ordene synonyme de hiérarchie plutôt que d’ordre.

9Une autre remarque concerne la première apparition du mot « hiérarchie » en français. L’histoire de l’emploi par Mézières du terme « hiérarchie » se fait dans le cadre de la langue vernaculaire, même si sa connaissance du latin ne l’empêche pas d’avoir directement accès aux sources latines. Pour ce qui est de l’emploi en français, Mézières n’est pas le premier. Le FEW (t. 4, p. 426 a) l’atteste à partir de 1332 [17] : il y est question des fleurs (de lys), « les fleurs par qui France a puissance / sont appelees sans doubtance / Science, Foy, Chevalerie. / Ces iii fleurs font une aliance / entr’eulx semblable a l’ordenance / de la souveraine jerarchie ». Mais surtout le mot « hiérarchie » apparaît pour la première fois en français dans l’œuvre d’un franciscain du XIIIe siècle, John Peckham, auteur de la Gerarchie (datée de 1285) [18]. On relève une dizaine d’occurrences de hierarchie (gerarchie) dans ce texte en prose, court (il couvre deux feuillets) [19]. Ce qu’on peut dire, c’est que le texte de Peckham n’est pas une traduction du Pseudo-Denys : il expose une application de la théorie des hiérarchies à la vie de tous les jours, dans un cadre curial – la société de cour. Peckham s’adresse à la reine Éléanor, femme du roi Édouard, morte en 1290 ; il revient sur l’étymologie : « Le mot de ierarchie est grek, si vaut en franceis autant com compaignie ordeinee seintement et araee par offices. » Le point de vue est intéressant, car utilitariste ou pragmatique : des hiérarchies pour quoi faire ? « E si vus, Madame, voléz savoir dunt ces ordres et ces ierarchies servent » ; Peckham établit une correspondance entre les hiérarchies célestes et les hiérarchies terrestres : aux trois hiérarchies célestes correspondent trois hiérarchies terrestres, trois « maneres de genz » : ceux qui vivent « tuz jurs a curt », ceux qui « sont tuz jurs hors en lur baillies », enfin « ceux qui vont et vienent » ; à l’intérieur de chaque hiérarchie on retrouve le modèle trinaire traditionnel du Pseudo-Denys : ainsi, correspondant respectivement aux séraphins, cherubins, thrones de la première hiérarchie céleste, à l’intérieur de la première hiérarchie terrestre, Peckham distingue parmi ceux qui vivent à la cour ( « sont adeissement a meyson » ), entre ceux qui « plus léaument eyment le Rey », les « sages genz ke mult seyvent de clergie » et les « gens esprouvés en jugemenz et en granz féz » ; les premiers sont naturellement ceux qui sont les plus près du roi, comme les séraphins le sont de Dieu...

10Correspondant à la seconde hiérarchie céleste (celle qui est constituée par les dominations, vertus et puissances), apparaissent ceux qui se chargent de mettre en application les décisions prises par la première hiérarchie, un peu comme « li mareschal del ost ke receyt les commandemenz des throsnes et les livre as autres ». Mais ce sont moins les distinctions sociales et politiques que les référents moraux qui sont mis en avant dans cette seconde hiérarchie. Il y a ceux qui font avancer le bien, correspondant aux vertus, et ceux qui le « rebotent » [repoussent], correspondant aux puissances. Puis vient la dernière hiérarchie, correspondant aux principautés, archanges et anges ; Peckham distingue dans le cadre de cette hiérarchie, terme à terme, les « haus sénéchaus », les « senechaus generaus de pays et baillifs », les « baillifs de château et manoir » [20].

11On voit bien, à travers ces correspondances entre hiérarchies céleste et terrestre, souvent approximatives, que le plan de référence est surtout moral : la conjonction de l’individuel et du social, une des grandes préoccupations du Moyen Âge central, se retrouve dans cette intériorité ordonnée de l’âme, de l’âme en quête des perfections des neuf ordres, qu’elle s’efforce de mettre en son cœur ; l’âme ainsi parée sera jerarchizee et le cœur élevé en Dieu. L’auteur, pour reproduire ce mouvement d’ascension bien conforme au flux qui circule à l’intérieur de la triade dionysienne, se sert de termes nouveaux : l’âme ainsi élevée en Dieu, au terme de cette ascension par degré, est « seraphinant, cherubinaunt et thronizaunt ». Il s’agit de néologismes [21] qui sont peut-être la traduction de termes latins que l’on trouverait chez Bonaventure et les mystiques, soulignant ainsi le profond ancrage dans les textes vernaculaires de la tradition dionysienne, mais qui constituent de véritables créations lexicales !

12L’analyse du texte de Peckham demande à être approfondie, la relation avec les textes latins précisée [22], mais on peut déjà suivre ou voir se dessiner ce que sera le parcours de la grille dionysienne (avec des vides et des points d’interrogation naturellement). Ce que l’on remarque, c’est que l’enjeu linguistique est capital – le passage du latin au français traduit une utilisation pragmatique du schéma dionysien, dans la sphère sociale et individuelle également. C’est déjà marqué chez Peckham : la Gerarchie est une sorte de miroir des princes, dans la tradition du Policraticus de Jean de Salisbury : la cour est au cœur de la réflexion, mais elle est limitée au cadre curial, celui de la maison royale, c’est une esquisse de moralisation assez maladroite, qui s’adresse au roi et à la reine, à leur « meynee ». Si elle présente une topologie sociale et morale qui correspond bien à la finalité utilitariste du Songe, la déclinaison des correspondances dionysiennes est nettement plus importante dans ce dernier, comme nous allons le voir [23].

HIERARCHIE ET HONNEUR, UNE NON-COÏNCIDENCE

13Comment justifier cette entrée en force de hiérarchie dans le champ de la distinction sociale, en lieu et place parfois d’autres termes et d’autres grilles ? Ce que l’on remarque par exemple chez Mézières, c’est un emploi rare du mot « honneur ». Trois sens sont attestés au Moyen Âge : 1. Honneur comme principe d’action qui porte à une conduite digne d’estime (moralement et socialement) ; 2. Le deuxième sens d’ « honneur » est le « fait d’honorer » (« Considération portée à la dignité de quelqu’un » et, par métonymie, « démonstrations, témoignages, marques de respect et d’estime ») ; 3. Ce qui honore (la dignité d’une charge, d’une fonction, d’un statut social ; puis cette charge, cette fonction elle-même, les privilèges qui s’y attachent, plus particulièrement dans la hiérarchie ecclésiastique, mais l’on a, dans l’acception de privilège du duc, du comte, à qui le roi concède un fief, honneur au sens de « fief » lui-même). Chez Mézières on ne trouve que quelques rares acceptions de ces trois sens. Le mot est utilisé pour parler du roi et de la couronne, dans des emplois courants de son temps [24]. Honneur est ainsi rarement utilisé dans son acception courante de « principe d’action » qui porte à une conduite digne d’estime, en dehors de quelques emplois concernant les conduites à adopter par les femmes [25]. Les antonymes, deshonnouré, diffamée, en male renommee, scandalisé, sont pris dans une acception le plus souvent morale [26], on ne trouve pas l’acception « valeur chevaleresque », ni même celle d’ « action d’éclat ». D’ailleurs Mézières rejette la littérature chevaleresque, et la comparaison entre Machaut et Mézières est exemplaire [27]. Un des termes les plus frappants de la distinction sociale, qui englobe les modalités de la régulation sociale (vengeance, réparation de l’honneur, estime, etc.), est pratiquement absent du Songe.

14Il y a, en ce qui concerne cette exclusion d’un des sens habituels de honneur, un double paradoxe dans les emplois méziériens : un premier tient à la rareté de l’emploi du terme dans sa valeur habituelle ; et un autre paradoxe, c’est que lui qui parle de chevalerie, et qui est plus préoccupé de chevalerie que quiconque dans son siècle, fait l’impasse sur cet emploi. Il faut donc se demander si le fait qu’il soit l’organisateur (il l’est à travers les textes, la création d’un ordre de la passion du Christ, dont il rédige trois versions successives), l’organisateur concret d’un ordre de chevalerie n’explique pas paradoxalement qu’il emploie peu ce mot dans son acception ; une sorte de logique paradoxale dans le peu d’emplois d’acceptions classiques ; ne parlent finalement de chevaleresque dans son sens habituel que les gens qui ne sont pas concernés, quand ils ont à employer le mot ad usum proprium ; comme Mézières est dedans, au chœur de la chevalerie, il n’a pas besoin de le formuler.

15L’argument peut ne pas paraître convaincant, mais ce qui est sûr, c’est que, si le mot « honneur » apparaît peu chez Mézières dans ses emplois traditionnels, il retrouve un territoire dans la foi chrétienne [28], son domaine d’élection, et pas étroitement dans les valeurs chevaleresques ; ces mêmes chevaliers, en revanche, sont collectivement au service de la foi chrétienne, car l’ordre de la passion du Christ est au service de la foi chrétienne, et c’est par ce biais qu’il retrouve un honneur collectif, qu’il est réintégré en quelque sorte dans le domaine de l’honneur. À la fois individuellement (exemple de Pierre Thomas) et collectivement (exemple de l’ordre de chevalerie), l’honneur n’a sa véritable place que dans la foi chrétienne. Il n’y a d’honneur finalement, même lorsqu’il s’agit du roi ou de la couronne, que par l’intégration dans la foi chrétienne.

16Les raisons de ce déplacement des références est à chercher dans le cadre de l’utopie méziérienne : la régulation sociale des conflits (liés le plus souvent à l’honneur, par exemple dans le cadre légitimé de la vengeance dans la société médiévale), se fait différemment. Les idées de Mézières sur la paix, l’eschatologie, la croisade... font que l’usage individuel de l’honneur disparaît au profit d’aspirations plus grandes. C’est là que la pertinence de hiérarchie devient opératoire. On pourrait objecter, sur la régulation sociale des conflits, que la croisade est un combat, un affrontement qui ne pourrait pas paraître anodin. On répondra à cela que l’ennemi est hors catégorie, que la croisade n’est pas en soi une volonté de mener des combats victorieux, mais une sorte de restitution de la chrétienté dans son universalité – que ce qui a fait irruption et qui tient Jérusalem est, pour Mézières, le scandale des scandales, une anomalie, anomalie de nature, et qu’après tout le combat de la croisade est le rétablissement d’un ordre divin, qui est naturel [29]...

17Continuons sur cet apparent paradoxe, ou pour le moins étonnant, de l’absence des modalités de la régulation sociale chez Mézières. La question est en fait réglée en amont : Philippe de Mézières plaide pour une société sans litige ; elle existe par exemple chez les Bragamains :

« C’est un paÿs la ou les hommes sont d’une singulere condicion moult estrange de tous les aultres de ce monde, car des que le paÿs fu habité, les hommes et les femmes tiennent a la lettre la loy de nature. Il vivent en commun et en tout le paÿs n’a un tout seul povre. Il n’ont nulle vesture fors que celle tant seulement qui leur est de necessité. Leurs maisons sont en cavernes et ne se traveilleroient point pour edifier maisons, et de tous autres labours il ne labourent point fors pour leur necessité estroitte. Il prendent femmes par regle et par ordenance tant seulement pour faire des enfans et, tantost que leurs femmes sont grosses, il n’abitent plus a elles tant qu’elles soient delivrees. Jamais un homme n’iroit a autrui femme ne les femmes jamais ne se meffont. Il n’ont point de monnoye ne il n’acontent riens a or ne a argent. En celui paÿs n’a nulz larrons ne il ne se guetent point l’un de l’autre. Il n’ont entre eulx ne plais ne riotes ne debas et autres plusieurs condicions de merveilleuses vertus, lesquelles je passe pour cause de brieveté. Il ont un roy, non pas pour faire justice d’eulz, car le cas ne s’i offre point, mais il ont leur roy tant seulement pour honnour et reverence, et monstrer une honneste obedience, ne le roy ne fait chose qui leur desplaise ne les subgiés au roy, et briefment a parler, il vivent treshonnestement selon la loy de nature et fait chascun a l’autre a son plain povoir tout ce qu’il vauldroit que on lui feist. Avarice et orgueil et luxure il ont en abominacion. De la mort font paou de conte et aourent un tout seul dieu tout poissant. » [30]

18Un monde sans avocats : Philippe de Mézières appelle cela le respect de la loi de nature. Si le rite « régule » la vie sociale, il prend, dans le Songe, une orientation originale et même radicale, puisqu’il vise à réduire, simplifier, sinon même à rendre inexistante toute forme de conflit ! De bons sauvages, sans plus de vêtements que de règles de droit, de pauvreté que de procès. Vérité constate avec regret qu’il ne manque rien à ce peuple, sinon la foi. C’est la raison pour laquelle elle n’y installe pas ses forges. Mais ce retour vers les temps doréz [31] ne laisse pas d’éveiller les inquiétudes de certains. Que deviendront les grands docteurs en droit civil et canon, interroge un avocat, si l’on accepte que l’examen et le jugement des causes soient confiés à des gens simples et laïcs, que « les justes procès inscrits dans la jurisprudence des saints empereurs et dans les décrétales des saints papes soient condamnées et mises au rancart au profit d’une loi nouvelle imaginée en quatre jours ! » [32] On pense à Gerson ramenant à une « pure utilité négative » le bienfait des sciences juridiques, accident résultant du péché [33]. Cette mesure radicale n’est pas la seule envisagée par Philippe de Mézières. Il y a, parmi les 64 cases de l’échiquier, des propositions qui passent toutes par une simplification ou une réalisation en raccourci des pratiques existantes, mais notre sujet est ici la justice [34]...

19Le modèle du Pseudo-Denys fournissait à Mézières un plus : le monde est un, mais il est organisé selon une hiérarchie, en un ordre voulu par Dieu, comme cela a été dit dans les lignes précédentes : dans le monde céleste, des séraphins et des chérubins proches de Dieu jusqu’aux archanges et aux anges, il existe une longue hiérarchie d’êtres invisibles, et de même, dans le monde visible, la société des croyants s’ordonne en une hiérarchie au sommet de laquelle siègent les évêques. Nous l’avons défini plus haut : dans le Pseudo-Denys toutes choses sont dérivées de leur unique source et y retournent, grâce à une remontée par degrés de l’humain vers le divin, suivant une loi d’ensemble, la « loi de divinité », qui ramène l’inférieur au supérieur en passant par le stade moyen (reducere infima per media ad summa) [35]. On comprend que cette conception fortement unitaire (ou unificatrice) de la société ait séduit Mézières, car elle répondait au besoin d’intégration des chrétiens dans un projet de réforme globale tournée vers le « passage général » et l’eschatologie : un modèle intégrateur et dépassant les conflits liés à la régulation de la vie sociale, à la mise en cause et à la réparation de l’honneur...

20L’hypothèse reste fragile ; mais il y a un détail qui n’a jamais été vraiment relevé et qui va dans ce sens de la concurrence de la hiérarchie et de l’honneur chez Mézières et du choix fait par lui de la hiérarchie : dans le Songe, il est question de quatre hiérarchies et non pas de trois comme dans la Hiérarchie céleste du Pseudo-Denys. Il parle des quatre hiérarchies des trois états. Dans le Pseudo-Denys, nous avons trois hiérarchies triples : séraphins, chérubins, trônes / dominations, vertus, puissances / principautés, archanges, anges. Même si dans l’expression des « quatre hiérarchies des trois estatz » le modèle trinaire est conservé dans le Songe, l’apparition du chiffre 4 soulève une question. Le modèle trinaire est conservé à propos des états, l’apparition du chiffre 4 à propos des hiérarchies. Il y a plusieurs explications à cette dissymétrie.

21Pensons dans l’ordre au jeu des influences qui pèsent sur Philippe de Mézières. Il n’est d’abord pas impossible que le modèle de Mézières soit plus ancien : on a ainsi démontré que la quaternité néoplatonicienne avait exercé une influence réelle sur la tradition médiévale [36]. Mais, en se rapprochant dans le temps de Mézières, on doit compter avec l’influence victorine à la fin du Moyen Âge [37]. Dans le Didascalion de Hugues de Saint-Victor, le chiffre 4 fait référence à la conception arithmétique du quaternarium animae ; le même auteur associe le quaternarium aux quatre branches du savoir [38] : les sciences « théoriques », c’est-à-dire la contemplation de la vérité, « pratiques » – à savoir, la régulation de la morale ; « mécaniques », soit celles qui supervisent les occupations de la vie ; enfin, « logiques », qui fournissent le savoir indispensable pour parler correctement, et ainsi « les anciens utilisent ce chiffre dans leur serment » [39]. Gerson, contemporain de Mézières, propose une classification quaternaire : quatre royaumes, quatre climats, soit quatre parties du monde, quatre fleuves du paradis. Ces quatre royaumes sont le royaume des cieux, au-dessus du prince (supra te) ; le royaume de l’Église – entendons : de l’Église militante –, « demeure de Dieu et porte du ciel » (domus Dei et porta celi), au sein de laquelle se situe le prince (circa te) ; le royaume intérieur (regnum personale, intra te), champ clos de la conscience où s’affrontent vices et vertus ; enfin, sous la domination du prince (sub te), le royaume temporel, qui n’est autre que le « fameux royaume de France dont la direction lui reviendra par succession héréditaire » [40]. « Lui », c’est le dauphin, qui, fidèle sujet de l’Église, puise dans cette obéissance sa légitimité de prince et sa capacité à s’acquitter de sa quadruple mission. Faut-il mettre en rapport le chiffre 4 avec les quatre nations de l’Université ? Chez Mézières lui-même, dans la troisième version de l’Ordre de la Passion du Christ (1396), il est question, dans le microcosme que constitue l’ordre, des quatre états : « l’estat de l’eglise ; l’estat de chevalerie ; l’estat des nobles non chevaliers et de bourgeoisie ; l’estat des gens de mestier et des laboureurs » [41]. Le chiffre 4 est un nombre d’être et l’ordre de Mézières doit être la vivante image de l’unité du corps social [42]. Dans le Songe lui-même, nombreuses sont les références au chiffre 4 : les quatre roues du chariot, les quatre cornières de l’échiquier, les quatre côtés de la règle de Bonne Aventure, le Tétragramme ou autrement le nom de Jehovah [43].

22Il y a aussi du côté de l’alchimie qu’il faut chercher la raison du retour du chiffre 4. N’oublions pas que le Songe peut être considéré comme un ouvrage d’alchimie morale, c’est une tête de série pour ce qui est de l’alchimie morale, un siècle et demi avant le paracelsisme, ce qui ne manque pas d’intéresser, de troubler même, les spécialistes de l’alchimie [44]. L’alchimie fait partie de la culture générale au temps de Philippe de Mézières [45]. Mais rappelons que, parmi les traditions auxquelles Philippe de Mézières a pu avoir accès, le Pseudo-Villeneuve, dans le Tractatus parabolicus, évoque les quatre sortes de passions : « Comprenez, fils des philosophes, comment nous régissons le mercure en nous inspirant de l’exemple du Christ. Recueillez l’idée qu’il y eut dans le modèle christique quatre sortes de passion et qu’il y en a quatre dans le mercure dont voici brièvement la teneur... » [46] ; le traité se termine par des variations sur le chiffre 4 : outre les quatre éléments, il existe quatre esprits : soufre, arsenic, sel ammoniaque et argent vif ; ils sont un et le même dans le corps, divers en apparence. Dans l’argent vif, coexistent quatre couleurs caractérisant quatre natures : le blanc, le noir, le rouge et le jaune. Si le mercure est divisé en trois, si deux deviennent trois, deux un et quatre un, l’art sera parfait, conclut Arnaud [47]... Il est vrai que ce développement sur le chiffre 4 est courant dans la prédication franciscaine, que Thomas d’Aquin parle des blessures de la couronne d’épines, du percement des clous, des crachats et des coups de la flagellation [48]. La Légende dorée (Legenda aurea) de Jacques de Voragine estime que, pendant sa passion, le Christ subit par quatre fois le mépris des hommes : chez Anne, chez Hérode, chez Pilate et sur la Croix [49]. Mais ce qui fait l’intérêt du rapprochement avec le Pseudo-Villeneuve, c’est que le Songe partage avec lui et d’autres ouvrages le même outillage mental que l’on retrouve chez les Spirituels, l’association de l’alchimie et de la Passion. Ce n’est qu’une hypothèse certes, mais elle souligne le poids de l’alchimie morale dans le Songe. Tropisme vers la numérologie qui met en avant le chiffre 4 [50].

23Terminons avec cette question de la dissymétrie dans le réemploi de la triade dionysienne. Il y a une raison qui nous semble être déterminante : la hiérarchie en surnombre, pour ainsi dire, est la troisième, celle qui concerne justement les hommes de justice, ceux qui par principe ont le plus en charge la régulation sociale ! L’honneur se construit au tribunal [51]. Or ils sont la cible privilégiée de Mézières qui voudrait voir leur rôle diminué, réduit ou simplifié, car ils sont fauteurs de « mauvaises coutumes (on l’a vu avec les Bragamains). Mézières n’aurait-il pas choisi opportunément la hiérarchie pour régler la question épineuse et majeure à la fin du Moyen Âge de la multiplication des conflits dans lequel l’honneur est partie prenante, pour isoler et pointer une catégorie [52] ?

24La chose est d’importance, car elle nous interpelle sur les véritables intentions de Mézières. L’enjeu (de la récupération du Pseudo-Denys) n’est pas proprement philosophique, il est rhétorique. Il y a une catégorie qui comporte deux composantes, donc qu’il faut dédoubler. La troisième : il la fait apparaître pour la condamner.

LES RUSES DU NOMINALISME

25Le retour en force du Pseudo-Denys au Moyen Âge central est lié incontestablement à sa logique ternaire. Il réapparaît au moment où revient en force le schéma ancien des trois ordres : il affirme la concorde dans la différence, et l’utilisation polémique de la grille dionysienne est faite par exemple par l’Église pour affirmer la supériorité du spirituel sur le temporel [53]. La bulle Unam Sanctam du début du XIVe siècle souligne l’autorité englobante de l’Église et de la papauté qui absorbe en elle la totalité de la société chrétienne. Ce monument de la théocratie pontificale, qui plaide pour l’infériorité d’un glaive par rapport à l’autre, se réfère explicitement à l’enseignement de l’Aréopagite : « Il ne saurait y avoir d’autre ordonnance qu’un glaive sous l’autre glaive, de façon à ce que l’inférieur soit ramené par l’autre au supérieur. En effet, suivant le bienheureux Denys, la loi de divinité suppose que l’inférieur soit ramené au supérieur par le moyen. » [54] Ne peut-on pas supposer une utilisation polémique identique à la fin du XIVe siècle ? Les effets d’une représentation holistique de la société convenaient parfaitement aux finalités que le Célestin imposait à la société occidentale. Intégrer l’échiquier dans la Croix, associer la réforme du royaume à l’histoire du salut, tel est le projet de Mézières. La propagande n’est jamais loin du militantisme religieux et l’adoption de la grille dionysienne se fait dans le cadre d’une stratégie déterminée, d’une fin obsessionnelle, le « saint passage d’outre mer » [55].

26Allons plus loin. Le modèle dionysien se rapproche étonnamment d’autres images. Il entre en résonance et harmonie avec les représentations organologiques de la société qui sont les lieux communs des miroirs des princes du bas Moyen Âge, en soulignant les fonctions d’échange, la bonne circulation de la lumière divine entre les degrés hiérarchiques et surtout la redistribution des biens matériels et spirituels produits par chacune des fonctions ordonnées. Mais il offre en outre, ce qui n’était pas dans les autres métaphores, une ouverture sur l’eschatologie plus conforme au message méziérien. Le plus de la grille dionysienne, c’est la conjonction entre une cosmologie et une psychologie, une harmonie commune au céleste, au terrestre et au cœur humain, et qui donne une dimension plus universelle à la société. Cette représentation englobante et intégratrice est plus conforme, là aussi, au message méziérien.

27Finalement Mézières utilise la hiérarchie comme une catégorie. Les grilles du Pseudo-Denys sont un outil rhétorique, c’est du nominalisme à fin pragmatique, c’est un jeu de langage. On retrouve dans le Songe les oripeaux de la théorie globale du Pseudo-Denys, l’attirail, sans que le terme soit nécessairement péjoratif – purification, consécration, illumination –, jusqu’à la mystique de la révélation lumineuse ; le rapprochement avec l’alchimie morale est évident dans le choix des termes relatifs à la purification. On a le sentiment d’un « bricolage », d’un « pragmatisme utopique », qui utilise à des fins pratiques et polémiques (la croisade) un certain type de discours. Quand Mézières parle du Pseudo-Denys, ce n’est pas pour faire un discours philosophique, c’est à des fins rhétoriques. On pourrait en citer d’autres exemples à la fin du Moyen Âge. Car dans une organisation si ordonnée, si calculée – on pense à l’échiquier –, le passage de 3 à 4 n’est pas une erreur. C’est un glissement voulu [56].

UN PROFIL SOCIOLOGIQUE ORIGINAL : PRAGMATISME MYSTIQUE ?

28Il est peut-être utile, au terme de cette analyse, de revenir sur la personnalité de Mézières. Il est possible de la mieux cerner. Tout le monde s’accorde pour soutenir qu’il s’agit là d’un profil classique de réformateur [57], mais est-ce suffisant ? La réflexion, à la lumière de ce qui vient d’être dit, mérite d’être reprise à nouveaux frais [58]. Mézières est un mentor, un conseiller de l’ombre, d’autant plus efficace, un guide, un homme parfaitement intégré aux réseaux de son temps. Les historiens n’ont jamais manqué de souligner ses relations avec les Marmousets. Dans les relations de Mézières, Jean de Blezi, seigneur de Mauvilly, un capitaine doublé d’un diplomate, l’un des quatre « évangélistes » de l’ordre de la Passion du Christ, est un authentique Marmouset [59]. Mais surtout Philippe est l’intime de Bureau de La Rivière, auquel il dédie le Songe du Povre Pelerin, un ouvrage, sans doute écrit en vers, perdu, auquel Philippe de Mézières fait souvent référence dans le Songe du Vieil Pelerin écrit juste après (1389) [60]. Même avant de rejoindre Charles V, Mézières est resté constamment en relations épistolaires avec ses parents, les Dandin, qui étaient dans les allées du pouvoir. Bureau, tombé en disgrâce après la mort du roi, était maintenant le plus écouté parmi les nouveaux conseillers du roi, les Marmousets, revenus au pouvoir. Dans le Songe, Vérité insatisfaite quitte Paris, non sans avoir laissé au jeune roi des lieutenants vertueux quoique injustement méconnus, dans lesquels il n’est pas interdit de reconnaître les Marmousets récemment revenus au pouvoir. La volonté réformatrice de Mézières est évidente : « changer d’état » [61] en reprenant des mesures anciennes, mais aussi en introduisant une forte dose d’innovation, telle est la mission que se sont donnée les Marmousets. Le fait qu’à partir de décembre 1388, et pendant quasiment une année, des ordonnances en nombre respectable furent promulguées, avec lesquelles le Songe est en phase, comme on l’a mainte fois souligné [62], illustre à l’évidence les étroits contacts de Mézières avec le milieu politique parisien et son implication dans les réformes. Le Songe avec ses grilles dionysiennes ne serait-il que l’écho des grandes réformes, d’un nouveau programme de gouvernement et d’un nouveau modèle de comportement politique [63] ? Ainsi pourrait s’expliquer la raison pour laquelle Mézières place les gens de justice dans la troisième hiérarchie, et pas dans la quatrième. La hiérarchie intruse est en position charnière entre les nobles et le tiers état. Elle forme une sorte de « ciment », de médiation essentielle entre la seconde et la quatrième hiérarchie. On peut aller plus loin et se demander également si l’expérience des révoltes de décembre 1380 et des Maillotins de 1382 n’y est pas pour quelque chose : Mézières, qui est aux Célestins depuis 1380 jusqu’à la fin de sa vie, a été certainement le témoin des émeutes, des assemblées ; or, dans ces assemblées, on observe une émergence de professionnels de la parole qui sont aussi des juristes que l’on retrouvera plus tard parmi les conseillers étroits du prince. L’un d’entre eux fut exécuté, mais les autres comme Jean des Mares, Martin Double, le notaire Jehan Filleul tirent les marrons du feu à la faveur des émeutes [64] : il y a là l’apparition en première ligne d’un groupe social politique, qui pourrait bien être la troisième hiérarchie. Homme de finance c’est en 1389 que le juriste Jean Jouvenel, ancien conseiller puis avocat au Châtelet, devient garde de la prévôté des marchands pour le roi [65].

29D’autre part, la stigmatisation du monde judiciaire n’est pas isolée chez Mézières. La critique du monde judiciaire a toujours existé au Moyen Âge, du Roman de Renart à Pathelin, en passant par les auteurs de Miroirs depuis Hélinand de Froidmont, Juvenal des Ursins, Christine de Pizan, pour prendre des auteurs plus proches de Philippe de Mézières ; c’est donc un leitmotiv : la contestation de la chicane pèse sur la société réfractaire à ces nouveaux acteurs de la vie sociale, et Mézières s’en fait l’écho [66]. Mais ce qui nous intéresse au premier chef, ce n’est pas tant cette vérité éternelle que la manière dont elle est traitée par Mézières à la lumière d’une grille d’écriture et de lecture qui lui donne un relief remarquable [67]. Ce serait donc, via la récupération et l’exploitation de cette grille de lecture dionysienne, un texte magnifique, jamais commenté sur ce point, nous semble-t-il, sur la montée de la « robe » à la fin du XIVe siècle. Le Songe en serait l’écho parfait [68].

30À coup sûr, le contexte local a son importance, mais il n’explique pas tout. Il faut reconnaître que, à vouloir enfermer Mézières dans les limites hexagonales de la genèse de l’État moderne français, on limite les interprétations. Les pistes sont plus ouvertes et plus riches. Des influences sur Mézières, on en compte de multiples. Il a côtoyé, on l’a vu, le monde de l’Université [69], des théologiens, comme Nicole Oresme, avec lequel il partage sa condamnation de l’astrologie [70]. Mézières a pu avoir recours à des traditions impériales : il est bien question dans le Songe de l’ « empereur du royaume de Gaule » [71] ; l’expression est frappante. Mais il y a surtout ce que Coopland a appelé la « Cypriot connection » [72], cette organisation cosmopolite, essentiellement composée de réseaux italiens, espagnols, orientaux qui gravitent autour du roi Hugues, de son second fils Pierre, de deux ans plus jeune que lui, et qui tournent leurs regards vers Jérusalem [73]. C’est autour de la croisade que se scelle une solide amitié, une sorte de complicité entre Philippe et le jeune prince. Philippe sera aussi un homme de compagnonnage, d’amitié, de conseil... Le souci d’une collectivité rechristianisée se double chez lui d’une aptitude au lien interpersonnel, dans lequel il est tantôt mentor, tantôt disciple. Ajoutons-y Pierre Thomas, un prélat actif et enthousiaste, qui fut l’un des trois promoteurs de la croisade de 1365, avec Philippe lui-même et Pierre Ier. Philippe rappellera, dans la Vita Sancti Petri Thomasii [74], que Pierre avait été pour lui un véritable directeur spirituel, plus encore un père en chrétienté [75]. Ce tropisme vers l’Orient, vers la croisade a profondément transformé le regard de Philippe [76].

31La Croix, la Passion ont enrichi le projet de réformation morale que l’on a attribué traditionnellement à Mézières. Ces propositions n’ont de sens, rappelons cette idée fixe chez Mézières, qu’en fonction de la réformation spirituelle du monde chrétien [77]. La réforme du royaume est un moyen et non une fin, car, selon le symbolisme de la nef royale, Gracieuse, élus et damnés jetteront « par-dessus bord la fausse marchandise », et la nef, poussée par un vent tellement doux, fera route « tout droit vers l’est jusqu’à la sainte ville de Jérusalem » [78]. Ils y trouveront l’élixir, soit la grâce de Dieu, le pardon de leurs péchés, la pierre philosophale, soit la vraie pierre dont parle l’apôtre saint Paul, et les (vrais) alchimistes « métamorphoseront mercure en soleil et en feront sortir l’or pur » [79]. Aussi, ce serait un contresens que d’y voir des suggestions applicables en dehors de ce contexte – autrement dit, des propositions de renouvellement et d’élargissement du champ social et administratif. Ce n’est pas tant le caractère radical des mesures de réforme que l’articulation faite de ces mesures avec la croisade qui fait la profonde originalité du projet méziérien. Ce qui, pour un esprit non averti, passerait pour des mesures révolutionnaires, est en fait très conservateur. Une restauration plutôt qu’une révolution ! Cela n’enlève rien à l’originalité du Songe, au contraire [80]. Mais cette primauté de la croisade, de l’eschatologie a eu une influence sur le choix des grilles dionysiennes par l’auteur du Songe.

32L’Échiquier et la Croix : une configuration symbolique originale qui illustre la complexité du projet de réforme méziérien. Dans cette vaste envolée à la fois symbolique, allégorique et mystique que constitue l’œuvre de Mézières, les règles habituelles des contraintes sociales sont dépassées et remplacées par une architecture théologico-symbolique qui donne au projet méziérien sa véritable portée. Les signes de la distinction sociale sont remplacés, on l’a vu pour l’honneur, par une mystique religieuse, un messianisme polémique, une eschatologie qui trouve dans le modèle dionysien un accomplissement. Si l’honneur est une pure convention sociale, définie par et pour une société d’ordres, il disparaît chez Mézières, dissous dans l’ « honneur du Christ » [81] ! La conception aristotélicienne de l’honneur comme vertu, récompense, sentiment et quête [82] disparaît au profit d’une conception à la fois cosmologique et psychologique qui lui confère un degré supplémentaire d’universalité ; la dimension sociale de l’honneur connaît les développements les plus marqués dans les sociétés à hiérarchie sociale et à régime monarchique... Mais, dans une théocratie monarchique comme la rêve Mézières, qui voit les princes de l’Europe se fondre dans une entité, la Croix, à l’horizon de Jérusalem (on ne sait plus d’ailleurs si, chez Mézières, il s’agit de la vraie Jérusalem ou de la Jérusalem céleste), l’incarnation authentique du personnage est en vérité l’humanité elle-même. C’est un honneur collectif qui survit associé au salut. Ce développement s’accompagne d’un déclassement de tous les autres sens d’honneur. Une forme suprême de l’honneur est peut-être son opposition, c’est-à-dire l’humilité.

33Les effets de l’adoption de la grille dionysienne par Mézières sont donc potentiellement très forts. Dans la mesure où tout chrétien est atteint dans son honneur, l’honneur est chez lui collectif. Peut-on parler d’honneur sans parler de vengeance [83] ? Oui, dans le modèle décrit par Mézières où la régulation des conflits est globalement faite par le Christ, et où la vengeance devient, dans la croisade, l’honneur de tous. Dans la mesure enfin où la scène de la Passion, de la Crucifixion est rejouée à tous instants, tout est subordonné à ce principe, dont l’ « efficacité sacrificielle » [84] est assurée.

34Reste une dernière interrogation, un peu iconoclaste : Mézières croit-il vraiment jusqu’au bout à cette espérance fondatrice ? Mézières ne se joue-t-il pas à lui-même une « tragédie », dont il est acteur et spectateur ? N’oublions pas que Mézières est un homme de théâtre et que, comme tout bon nominaliste, sous les différents masques dont il s’affuble (tragedicus, vieil pelerin, veteranus solitarius...), il sait user et abuser des instruments rhétoriques les plus remarquables [85]. Cela peut être intéressant à développer, car on met l’accent sur la dimension tactique de la démarche méziérienne, tactique beaucoup plus que philosophique. Mais il est vrai que nous sommes plus à l’aise sur le terrain du nominalisme...


Mots-clés éditeurs : alchimie morale, hiérarchie, honneur, Philippe de Mézières, Pseudo-Denys, XIVe siècle

Date de mise en ligne : 17/02/2009

https://doi.org/10.3917/rhis.084.0789