Nicolas Civel, La fleur de France. Les seigneurs d’Île-de-France au XIIe siècle, Turnhout, Brepols, 2006, 602 p. (« Histoires de famille. La parenté au Moyen Âge », 5).
- Par Bruno Lemesle
Pages 383j à 486j
Citer cet article
- LEMESLE, Bruno,
- Lemesle, Bruno.
- Lemesle, B.
https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383j
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- Lemesle, B.
- Lemesle, Bruno.
- LEMESLE, Bruno,
https://doi.org/10.3917/rhis.082.0383j
1 Qu’un livre soit consacré à la noblesse d’Île-de-France au XIIe siècle est une bonne nouvelle, tant la question est mal connue. Si les travaux sur l’aristocratie francilienne sont rares, c’est que cette région, qui n’est pas comme les autres, n’a pas bénéficié du réveil des régionalismes. Nicolas Civel s’est donc lancé dans la bataille, utilisant et croisant tous les types de documents (diplomatiques, littéraires, iconographiques, sigillographiques, héraldiques) et prenant appui sur une bibliographie abondante. Il en tire un livre riche, une synthèse qui se révèle une mise au point nécessaire avec des développements précis sur des thèmes choisis. Les chapitres au texte dense, parfois touffu, sont parfaitement encadrés par des conclusions fermes. De belles et indispensables annexes couronnent l’ouvrage, livrant notamment 23 tableaux généalogiques, 19 cartes de belle facture, un index armorum dont l’auteur prévient qu’il ne saurait être considéré comme définitif, une iconographie, enfin des index des noms de lieux et de personnes.
2 Dès les premières pages, l’auteur retrace l’évolution du terme Francia qui s’applique au XIIe siècle à cette région à laquelle les rois capétiens ont donné naissance en s’y fixant. Ensuite, une étude fouillée et systématique des ensembles fortifiés tente de surmonter les carences et les imprécisions de la documentation existante. Croisant celle-ci avec des publications nombreuses mais éclatées, N. Civel parvient à établir une géographie du système castral et de son évolution. Il essaie en même temps de débrouiller la généalogie et les alliances de plusieurs familles (Meulan, Mantes), les rapports de fidélité particulièrement complexes qui les unissent. Il établit ainsi une cartographie précise des inégalités de la répartition des sites fortifiés : les grands vassaux sont maîtres des vallées secondaires de la périphérie, à l’écart des zones de densité que se partagent le roi (maître de la vallée de la Seine) et les grands établissements religieux.
3 Puis l’auteur étudie la société seigneuriale et ses pouvoirs, offrant des vues sur l’évolution des rapports hiérarchiques, montrant la prise de contrôle des grandes seigneuries par le souverain et la réorganisation à son profit de la féodalité ; cela s’accompagne d’études fines sur le vocabulaire désignant l’aristocratie, sur l’onomastique, les alliances matrimoniales, sur les relations entre certains grands lignages et la littérature (l’aristocratie d’Île-de-France ayant fourni de nombreux trouvères). N. Civel passe plus vite sur la fortune des seigneurs et sur le prélèvement seigneurial, mais sa documentation, comme celle de la plupart des autres régions à cette époque, offre des défis à une analyse systématique et à l’économétrie. Les développements sur la justice du roi, par contre, retiennent l’attention. N. Civel fournit l’exposé de plusieurs affaires, mettant à profit avec une grande maîtrise les textes narratifs (Orderic Vital, Suger) ; il y détaille l’habileté manipulatrice du roi à renforcer ses positions à la frontière normande, à accroître son autorité et son patrimoine, par exemple en s’ingérant pour son plus grand profit dans des querelles que les intéressés avaient les moyens de résoudre par eux-mêmes (meurtre du seigneur de La Roche-Guyon).
4 Une très belle partie consacrée aux images du pouvoir seigneurial fait une mise au point sur la sigillographie et sur l’héraldique de l’aristocratie francilienne. N. Civel retrace d’abord la genèse et la diffusion de l’usage des sceaux dans l’aristocratie ; on voit que, si elle adopte tardivement la pratique royale et épiscopale, son programme iconographique, le sceau de type équestre, lui permet d’affirmer son identité seigneuriale en le différenciant des modèles royal et ecclésiastique, mais aussi, à partir du XIIIe siècle, de ceux des bourgeois et des paysans.
5 La dernière partie, où l’auteur analyse les rapports entre l’aristocratie et les établissements religieux, n’est pas, à mon avis, la meilleure. Il remarque que les études sur la répartition géographique des possessions foncières des églises les plus fortunées sont rares et parfois approximatives. Il commence donc par livrer un tableau des grands domaines ecclésiastiques avant de décrire l’évolution des fondations monastiques par les nobles. Bien que les analyses demeurent fines, l’auteur use plusieurs fois de raccourcis curieux ( « Pour l’aristocratie, la piété est un instrument de domination » ) contredits parfois par ses propres analyses. L’étude des donations, qui précède des pages sur les sépultures et les départs à la croisade, n’offre pas de conclusions neuves ; on regrettera, là encore, le manque de nuances : l’auteur, préoccupé de rompre des lances, ne prend peut-être pas assez en compte les spécificités de sa documentation et ignore les travaux des historiens américains (C. Bouchard, B. Rosenwein, S. White) qui ont pourtant beaucoup investi ce domaine de recherche. Une phrase telle que : « Les ecclésiastiques qui renouvellent des avertissements et les admonestations répondent sans doute à une demande sociale » n’emporte pas la conviction ; c’est trop faire de la fameuse « demande sociale » une explication passe-partout.
6 Ces dernières remarques n’ôtent pourtant rien aux très grandes qualités de ce beau livre foisonnant ; c’est une entreprise digne d’éloges, riche en informations comme en idées, et un outil de référence.
7 Bruno LEMESLE.