Martin Aurell, Noël-Yves Tonnerre (éd.), Plantagenêts et Capétiens : confrontations et héritages, Turnhout, Brepols, coll. « Famille et parentés », 2006, 524 p.
- Par Aude Mairey
Pages 99j à 227j
Citer cet article
- MAIREY, Aude,
- Mairey, Aude.
- Mairey, A.
https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099j
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https://doi.org/10.3917/rhis.081.0099j
1 Ce volume imposant de la collection « Famille et parenté » est issu d’un colloque international organisé en 2004 au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale de Poitiers, à l’occasion du 800e anniversaire de la mort d’Aliénor d’Aquitaine et de la perte de la Normandie. Les thèmes abordés sont nombreux ; s’ils s’organisent en partie autour des deux repères évoqués ci-dessus, ils pointent tous vers une réflexion sur la nature de l’ « empire Plantagenêt » dans toutes ses dimensions, y compris son opposition au royaume de France. L’éclairage se veut multiple et reflet des courants historiographiques internationaux, comme le souligne Martin Aurell dans son introduction. Les interventions ont été réparties en trois grandes parties : « Aliénor d’Aquitaine ou le pouvoir d’une reine », « Les fiefs français dans le conflit » et « Culture et mécénat ».
2 Dans la première partie, plusieurs contributions affirment explicitement leur volonté de jeter un regard neuf sur Aliénor d’Aquitaine. L’article de Nicholas Vincent sur les chartes qu’elle a émises tout au long de sa vie (en tant que duchesse et en tant que reine) étudie tout d’abord de manière très fouillée leur contenu comme leur forme, dans l’objectif de réévaluer son action, et en particulier son patronage. L’auteur insiste également sur la spécificité de son entourage, très marqué par la présence du clergé séculier (il se prononce notamment en faveur de l’existence d’une chancellerie propre à Aliénor). Cette étude est complétée par l’article plus ciblé de Marie Hivergnaux sur l’entourage aquitain d’Aliénor, qui s’appuie aussi sur ses chartes. L’analyse d’Ursula Vones-Liebentstein sur la révolte de 1173 replace cet éclairage dans le cadre plus vaste de l’ « Empire ». Dans les contributions suivantes, Aliénor constitue davantage un point de départ permettant de soulever certaines questions historiographiques actuelles, comme l’histoire du genre, abordé par Elisabeth Van Houts au prisme des connaissances livresques sur les natures masculine et féminine, et par Géraldine Damon dans l’optique du pouvoir des dames poitevines ; ou l’histoire des sentiments, envisagée par Hannah Vollrath (mais cette dernière se penche finalement davantage sur les représentations des sentiments d’Henri II pour son fils aîné que sur celles de la reine).
3 La seconde partie s’interroge sur la place des fiefs continentaux des Plantagenêts dans le conflit qui oppose ces derniers aux rois de France, ainsi que sur les modalités de ce conflit. Une partie des contributions est constituée d’études régionales balayant les différents territoires continentaux de l’ « Empire », en partie centrées sur les causes du retournement de 1204. Deux d’entre elles sont consacrées à la Normandie, dont celle de Maïté Billoré, qui questionne la réalité de l’ « oppression » des Plantagenêts sur l’aristocratie normande et conclut que, si les contraintes sur cette dernière ont effectivement été fortes, elles n’ont pas été la cause principale de la défection. Daniel Power, qui étudie les dernières années de la domination Plantagenêt, et notamment l’attitude des Normands face aux manifestations du pouvoir ducal, va globalement dans le même sens : ce qui frappe, selon lui, c’est finalement une certaine indifférence des Normands vis-à-vis de ce pouvoir. Le cas de l’Anjou, étudié par Noël-Yves Tonnerre, n’est, malgré les apparences, pas si éloigné, puisque, en dépit de leur attachement personnel à la dynastie princière, les Angevins, relativement autonomes, sont passés tout aussi aisément dans l’orbite capétienne. Deux autres contributions s’intéressent aux marches et aux frontières, internes et externes. Annie Renoux s’est penchée sur le cas du seigneur Juhel de Mayenne (territoire hautement stratégique dans le conflit) et de ses revirements apparemment opportunistes. Ses comportements seraient en fait assez typiques de ceux des seigneurs des Marches, s’attachant surtout à préserver leur autonomie et un territoire frontalier et donc objet de convoitises. Quant à Kimberly Loprete, elle analyse la position et les motivations de la famille des Thibaud de Blois-Champagne, dont les territoires jouxtaient en partie ceux des Plantagenêts. Elle insiste sur l’importance de Tours dans leur politique, au moins jusqu’au XIIIe siècle, lorsque la famille s’est définitivement déplacée en Champagne. Une autre approche des marges est également présente, celle de la place des Juifs normands sous la tutelle successive des Plantagenêts et des Capétiens, étudiée par William Norton. Enfin, plusieurs aspects idéologiques du conflit sont abordés. Bernard Bachrach, dans sa contribution sur l’art de la guerre angevin, évoque l’influence probable des écrits classiques (en particulier le De re militari de Végèce) mais aussi historiographiques sur les stratégies des princes angevins. Cette influence aurait été sous-estimée : les princes de la dynastie ont en effet généralement évité les batailles ouvertes, ce qui ne les a pas empêchés d’être de grands chefs militaires, et de nombreux indices suggèrent qu’ils étaient imprégnés de cette littérature théorique et historique. Marie-Pierre Baudry, pour sa part, fait le point sur les enjeux des constructions de châteaux pour les Capétiens comme pour les Plantagenêts, enjeux tout autant pragmatiques que symboliques d’un pouvoir en affirmation. En dernier lieu, Klaus Van Eickels revisite la question controversée de la signification de l’hommage des rois anglais aux rois français. Il insiste sur son évolution progressive : dans un premier temps, cet hommage aurait surtout été recherché par les rois-ducs pour leur fils aîné comme gage de légitimation, et ce n’est que dans un second temps qu’il se serait transformé pour eux en contrainte.
4 La dernière partie de l’ouvrage regroupe des études sur différents aspects de la culture et du patronage des Plantagenêts, tant sur le continent qu’en Angleterre, même si la contribution de Jörg Peltzer, qui s’interroge sur les relations entre les évêques des différents territoires et les princes Plantagenêts, relève peut-être davantage de la deuxième partie de ce volume (d’autant plus que l’objectif de l’auteur est notamment d’estimer le degré de corrélation entre contrôle royal et soutien des évêques, le premier précédant selon lui le second). Quatre contributions portent sur l’écriture de l’histoire. John Gillingham revisite l’interprétation des notices biographiques des rois anglais dans la compilation juridique du « Collectionneur de Londres » composée au début du XIIIe siècle et montre que l’auteur dépasse les stéréotypes de la royauté pour nous ramener aux réactions des contemporains sur la perte de la Normandie. Peter Damian-Grint décortique les rapports de la Chronique des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure avec l’idéologie des Plantagenêts, et souligne que cette traduction, très fidèle à sa source, sert sans doute au moins autant le projet didactique de Benoît que le projet politique d’Henri II. Scott Waugh insiste également sur cet aspect didactique dans son étude des portraits des bons rois dans l’historiographie vernaculaire et l’hagiographie. Pour lui, ce sont avant tout les qualités pratiques et imitables des rois qui ont été retenues par les différents auteurs, ce qui a eu une influence essentielle pour la formation des idées politiques anglaises. De son côté, Bruno Lemesle évoque la place nouvelle prise par le peuple dans la Vie de Geoffroy de l’Angevin Jean de Noirmoutiers, en tant que témoin des agissements des grands. De manière plus générale, Judith Green évoque l’influence de la cour d’Henri Ier sur celles de ses successeurs, dans les domaines de l’architecture et de la littérature, mais aussi du mode de vie curial. Les deux dernières études, enfin, s’interrogent sur la place des intellectuels dans la société – et en particulier dans la société politique. Alors que Pierre de Blois, selon Ergbert Türk, a choisi, semble-t-il, de rester à l’écart des plus hautes sphères du pouvoir après deux expériences amères dans les cours de Sicile et d’Angleterre, Julie Barrau démontre les ambiguïtés présentes dans la correspondance de Jean de Salisbury durant son exil avec Thomas Becket. Selon elle, ces ambiguïtés suggèrent tout autant la volonté de défendre les intérêts de l’archevêque de Canterbury que de mettre en avant sa position sociale.
5 Dans ses conclusions, John Baldwin fait la synthèse des pistes de réflexion ouvertes par le volume en insistant sur les convergences et les divergences existantes entre Plantagenêts et Capétiens. Si les premières sont grandes, les secondes ne doivent pas être négligées, notamment dans le domaine de la place des femmes et des intellectuels dans la société politique, ainsi que des conceptions en matière de royauté et de gouvernement.
6 La diversité des contributions de ce volume qui se place, malgré son titre, davantage du point de vue Plantagenêt que du point de vue capétien, reflète donc une partie des tendances historiographiques actuelles, et pas seulement françaises. On peut d’ailleurs regretter l’absence d’index et de table des figures et des cartes, qui auraient permis de mieux appréhender cette variété. Mais deux convergences apparaissent remarquables : la première est l’intérêt toujours présent pour une approche renouvelée des sources historiques. Quel que soit le type de source envisagé, les contributeurs s’attachent souvent à l’aborder dans sa globalité, tant sur le fond que sur la forme (l’étude de Nicholas Vincent est, à cet égard, exemplaire). La seconde est l’attention prêtée aux débats historiographiques, ce qui apparaît d’autant plus précieux que certains aspects des thèmes traités ont une (très) longue tradition historiographique. Ces deux convergences contribuent grandement à l’unité de ce volume.
7 Aude MAIREY.