César Olivera Serrano, Beatriz de Portugal. La pugna dinástica Avís-Trastámara, Saint-Jacques de Compostelle, Consejo superior de investigaciones científicas Xunta de Galicia Instituto de Estudios gallegos « Padre Sarmiento », Cuadernos de Estudios gallegos Anexo XXXV, 2005, 590 p.
Pages 927u à 1010u
Citer cet article
- PÉQUIGNOT, Stéphane,
- Péquignot, Stéphane.
- Péquignot, S.
https://doi.org/10.3917/rhis.074.0927u
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- Péquignot, S.
- Péquignot, Stéphane.
- PÉQUIGNOT, Stéphane,
https://doi.org/10.3917/rhis.074.0927u
1 En 1383, le roi de Castille Jean Ier épouse Beatriz, fille du monarque portugais Ferdinand Ier. À la mort de ce dernier, Jean Ier attaque le Portugal pour faire valoir les droits au trône de sa jeune épouse. Après deux années de conflits qui divisent une grande partie de la société portugaise, la tentative castillane se solde par un échec et les structures politiques du royaume sont profondément transformées. Jean Ier d’Avis est en effet élu roi en 1385 par les Cortes de Coimbra et une nouvelle dynastie remplace les Bourgogne qui avaient occupé le trône depuis sa création plus de deux siècles auparavant. Dans cette période maintes fois examinée par les historiens du Portugal médiéval, C. Olivera Serrano a choisi d’étudier la figure énigmatique de Beatriz. Sa légitimité reconnue, puis contestée, son rôle entre les différents partis, sa position de victime des luttes entre les Avis et les Trastamare de Castille feraient d’elle « la clef de la complexe scène politique luso-castillane des XIVe et XVe siècles » (p. 26) de même qu’un remarquable cas d’étude sur les problèmes de légitimité dynastique.
2 L’auteur entrelace tout d’abord (chapitres I-III) la biographie de Beatriz avec le récit des relations luso-castillanes depuis 1369 jusqu’à la signature en 1431 du traité de paix de Medina del Campo-Almeirim. Née en 1373 durant l’une des « guerres ferdinandines » opposant Portugal et Castille, Beatriz fait l’objet de multiples tractations matrimoniales – les seules traces de son enfance. Deux projets de mariage castillan sont évoqués, puis, après qu’elle a été désignée héritière du trône dans le testament de son père Ferdinand en 1378, on envisage en 1381 de la marier au comte de Cambridge. Là encore, l’affaire tourne court. L’hypothèse d’une alliance avec le fils du roi de Castille Jean Ier est avancée, mais la mort de l’épouse du monarque scelle le destin de Beatriz : elle épouse Jean Ier en 1383 et part en Castille. Suite à la mort de son père, nombreux sont ceux qui la reconnaissent comme titulaire de la couronne portugaise entre 1383 et 1385, même si, trop jeune, elle n’exerce pas encore le pouvoir de manière effective. Avec la bataille d’Aljubarrota (1385) et l’élection de Jean Ier d’Avis, la revendication par Beatriz du trône portugais devient de plus en plus illusoire. Néanmoins, on ne peut encore parler de « système stable » entre la Castille et le Portugal, puisque les trêves, entrecoupées d’épisodes belliqueux, succèdent aux trêves sans reconnaissance mutuelle. Après la mort de son époux Jean Ier en 1390, la position de Beatriz est de plus en plus fragilisée (chap. III). Elle signe toujours ses actes comme reine de Castille et du Portugal, mais sa marge de manœuvre diminue considérablement quand le roi de Castille Henri III s’engage en 1393 à ne plus la soutenir. Selon l’auteur, malgré son isolement, elle poursuit néanmoins avec acharnement la défense de sa cause en usant de sa proximité avec Ferdinand de Antequera et le pape Benoît XIII. En 1411, une trêve durable est signée entre les parties, et les exilés doivent s’engager à renoncer à leurs prétentions. Cependant, le « problème de fond » (p. 155) semble demeurer. Si l’on perd la trace de Beatriz, qui apparaît pour la dernière fois vivante dans... une demande de sépulture adressée au pape Martin V en 1419, il faut en effet attendre 1431 pour que soit signée entre Avis et Trastamare une paix définitive dans laquelle les Castillans reconnaissent que la mort de la reine ne leur permet plus de formuler des revendications successorales sur le trône du Portugal.
3 Après ce récit, les chapitres suivants (IV-V) abordent le patrimoine et la maison de la reine, ainsi que les parents et les exilés qui ont pu servir sa cause. De l’itinéraire patrimonial « hasardeux et éreintant » (p. 213) de Beatriz, on peut retenir qu’elle réside d’abord à Ciudad Real dont elle retire l’essentiel de ses revenus, puis à Toro dont elle a la seigneurie. Il est plus difficile de saisir les contours de sa maison, très instable et peu documentée, à l’exception de sa chapelle où les anciens clémentistes dominent. Plus nettement, la « reine » joue un rôle important dans la structuration des différents partis portugais exilés en Castille. « Univers bigarré (universo variopinto) de personnages et de familles » (p. 252), ses soutiens se trouvent, bien sûr, à Toro, mais aussi à Valladolid, à Salamanque ou à Zamora, et l’auteur fournit 18 notices biographiques à l’appui de son propos. En revanche, le fonctionnement interne de ces « réseaux » et l’appui effectif de Ferdinand de Antequera et celui de Benoît XIII paraissent bien difficiles à démontrer.
4 Dans un troisième temps (chap. VI-VIII), C. Olivera Serrano s’intéresse à la postérité littéraire et historiographique de la reine. Chez Fernão Lopes, chroniqueur officiel de la dynastie Avis, Beatriz est peu présente, tandis que Pedro López de Ayala, défenseur de la légitimité Trastamare, met en avant les droits de la fille de Ferdinand Ier. À la différence d’autres membres de sa famille, elle n’est toutefois que très rarement évoquée dans les œuvres littéraires, tout au plus dans le Cancionero de Baena et, peut-être, dans le Libro de las consolaciones de la vida humana de Benoît XIII. D’où la thèse de l’auteur : « Beatriz représentait un énorme échec qu’il fallait oublier » (p. 360). Comme les différents projets visant à l’intégration du Portugal et de la Castille échouent tous avant la fin du XVIe siècle, le traumatisme historique auquel était liée de manière indissoluble la figure de Beatriz la condamnait à une damnatio memoriae tacite.
5 Avec 47 documents transcrits en annexe et d’utiles arbres généalogiques, ce livre comble un vide historiographique sur la figure de Beatriz et son entourage. La tâche était complexe, car les textes qui éclairent la vie de cette reine sont peu nombreux et très dispersés. Cependant, la méthode adoptée par l’auteur prête parfois le flanc à la critique. La parcimonie des sources le conduit à plusieurs reprises à une argumentation a silentio quelque peu déroutante. Par exemple, l’absence de documents sur une éventuelle implication de Beatriz dans des conspirations en Castille dans les années 1390 est due, selon l’auteur, « non pas tant à l’incapacité ou à l’éventuelle pusillanimité de la souveraine, qu’à une volonté délibérée de se trouver à l’endroit le plus approprié pour la défense de ses véritables intérêts. Même si nous ne sommes pas informé de son point de vue, les faits paraissent parler d’eux-mêmes » (p. 113). Confronté à une documentation décidément fuyante, l’auteur recourt alors parfois à des sources largement postérieures pour les inclure sans distance dans son récit. Tel est le cas des Anales de Jerónimo Zurita, fréquemment utilisées sans la mise en perspective critique requise pour un texte qui, certes, puise dans les archives royales de Barcelone, mais est rédigé par un historien aragonais du XVIe siècle (p. 51, n. 14 ; p. 111, n. 1, p. 179-181, p. 183-185). D’autre part, au récit s’entremêlent plusieurs jugements moraux ou psychologisants qui ne font guère progresser l’analyse : « Ferdinand se sentait en 1369 plein de raisons pour donner des leçons de légitimité, et l’on donne des leçons de légitimité lorsque l’on est convaincu d’avoir raison » (p. 49) ; « on peut cependant avoir tout à fait raison et ne pas avoir ensuite de chance en défendant les principes » (p. 49) ; « l’estime de soi de Jean Ier devait s’accroître à pas de géant » (p. 71), etc. La reconstitution de la trame des événements et le rassemblement des indices épars sur la vie de Beatriz font donc de cet ouvrage un instrument de travail utile pour les spécialistes qui y trouveront notamment de nombreuses fiches biographiques sur les exilés portugais en Castille. En revanche, pour le lecteur attiré par la réflexion annoncée sur les problèmes de légitimité dynastique, très développée dans le domaine hispanique (I. Alfonso, J. Escalona et G. Martin (dir.), Lucha política : condena y legitimación en la España medieval, 2004 ; I. Alfonso, J. Escalona, H. Kennedy (eds), Building Legitimacy : Political Discourses and Forms of Legitimacy in Medieval Societies, 2004), il faudra sans doute rester sur sa faim.
6 Stéphane PéQUIGNOT.