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Compte rendu

Grégory Quenet, Les tremblements de terre aux XVIIe et XVIIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 587 p.

Pages 379za à 501za

Citer cet article


  • Cabantous, A.
(2007). Grégory Quenet, Les tremblements de terre aux XVIIe et XVIIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 587 p. Revue historique, 642(2), 379za-501za. https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379za.

  • Cabantous, Alain.
« Grégory Quenet, Les tremblements de terre aux XVIIe et XVIIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 587 p. ». Revue historique, 2007/2 n° 642, 2007. p.379za-501za. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2007-2-page-379za?lang=fr.

  • CABANTOUS, Alain,
2007. Grégory Quenet, Les tremblements de terre aux XVIIe et XVIIIe siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2005, 587 p. Revue historique, 2007/2 n° 642, p.379za-501za. DOI : 10.3917/rhis.072.0379za. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2007-2-page-379za?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379za


1 Voilà un travail lourd d’informations, soutenu par des analyses subtiles, un livre érudit en dépit de quelques redondances et d’une complexification de la pensée parfois un peu vaine. Bref, une belle thèse qui interroge le tremblement de terre en France à la fois pour lui-même, sorte d’événement local en quelque sorte, comme y invite le chapitre 4 sur le désastre de Manosque en 1708, mais aussi comme une donnée culturelle majeure en raison de ses larges implications. À travers le tremblement de terre, en effet, se révèlent des enjeux intellectuels liés à l’évolution des interrogations et des explications scientifiques, un enjeu social avec les réactions des communautés, voire un enjeu politique dans une prise en compte assez timide des séquelles du séisme de la part de l’État. Il permet ainsi à Grégory Quénet d’inscrire le phénomène comme une contribution majeure à l’histoire du (des) risque(s) au cours de l’époque moderne et de saisir ainsi une autre facette des relations complexes de l’homme et de la nature.

2 L’ouvrage propose d’emblée d’analyser le processus informatif qui conduit un événement naturel à devenir une catastrophe, contribuant à faire du risque une construction sociale dont « il faut examiner (...) les catégories d’acteurs et d’organisations impliquées, les stratégies et procédures mobilisées, les instrumentations mises en œuvre, les modélisations effectuées, le rôle des représentations et des conceptualisations du risque constituées et véhiculées, la hiérarchisation entre les différents risques, l’évaluation du rôle des représentations et des perceptions » (p. 66). Cet ambitieux programme, qui se fonde essentiellement sur quatre grandes sources (les procès-verbaux de l’Académie des sciences, les gazettes, les textes littéraires et les écrits des curés à la fois mémoriels, gestionnaires et médiateurs, subtilement traités ici), a privilégié un dialogue fructueux avec les scientifiques et a permis de répertorier plus de 750 séismes entre 1600 et 1800 en France. Il a surtout mis en valeur l’évolution décalée des perceptions grâce à l’adoption d’un plan chronologique.

3 Au début de la période considérée, l’interprétation se nourrit d’abord de l’imaginaire des phénomènes prodigieux, se réfère à une dimension religieuse explicative nécessairement punitive, volontiers prophétique et dont l’exégèse se trouve ainsi aisément récupérée par la culture politique. Le second temps, qui court du milieu du XVIIe siècle au tremblement de Lisbonne, constitue le temps de la mise à distance où se répondent, sans se combattre vraiment, les interprétations religieuses, qui privilégient désormais les bienfaits de la catastrophe comme truchement du salut, et les approches scientifiques et laïques alors que se maintient une lecture politique à l’exemple du séisme pyrénéen de juin 1660 tenu pour le présage d’un règne difficile. La dernière phase commence après la tragédie lusitanienne de novembre 1755, moment privilégié sans doute mais qui ne fait qu’amplifier des changements déjà à l’œuvre. Comme le souligne clairement l’auteur, même si Lisbonne interroge la fonction providentielle du divin et la place du mal, ce n’est pas elle qui laïcise la catastrophe. Dès avant cette date, la recherche des causes et la mesure des effets des tremblements de terre plus que leur signification l’emportaient déjà. La mobilisation technique et scientifique mit en œuvre de nouveaux protocoles d’observations et de mesures diffusés par les gazettes et inscrivit le séisme comme un dérèglement naturel d’intensité plus ou moins variable. Jadis tenu pour une rupture unique, le tremblement de terre participait désormais à un cycle d’évolution tellurique. Néanmoins ces inflexions n’évinçaient pour autant des lectures morales et religieuses, à l’image de la Lettre sur la Providence de Rousseau en 1756, ni n’effaçaient de l’horizon intellectuel l’inquiétude pérenne du siècle des Lumières.

4 Le bref rappel de ce parcours aux chevauchements composites souligne indirectement la part prise par certains acteurs dans les appréhensions et les modifications du phénomène : clercs, scientifiques, politiques, journalistes ou écrivains. Restait à savoir comment la société dans son ensemble vivait et percevait le séisme. La mise en place d’un nécessaire jeu d’échelle restait délicate et menaçait de renvoyer à l’opposition bien connue mais souvent peu opératoire entre le peuple et les élites (p. 417). Grégory Quénet se demande justement si, au XVIIIe siècle, les différentes gestions de la catastrophe, la confrontation des multiples lectures de l’événement ne permettent pas d’illustrer une facette de ce clivage manichéen. La démonstration difficile et réitérée (p. 398-402, 424-430) révèle, bien sûr, l’émergence d’une distinction sociale après 1740 entre la parole des experts et les interprétations de la nature de la part des populations concernées autant que par celles... qui ne l’étaient pas. Elle demeure cependant hésitante et généralisante. Et, après la bonne analyse du récit de Jacques-Louis Ménétra sur les secousses ressenties à Bordeaux pendant l’été 1759, les conclusions du paragraphe consacré à « la complexité des attitudes “populaires” » et appuyées sur ce seul témoignage ne convainquent pas totalement. Après tout, le malaise métaphysique et le souci matériel des « élites » face au tremblement de terre du XVIIIe siècle ne seraient-ils pas une autre manière de traduire la crainte obligatoirement superstitieuse et fataliste du « peuple » ?

5 Bien des développements intéressants de ce travail permettent cependant de s’interroger, et en l’inscrivant dans un contexte plus vaste, sur les figures originales du tremblement de terre dans la construction d’une culture du risque. Ainsi, la fonction religieuse bienfaisante de la catastrophe dans l’économie du salut se retrouve dans les récits de confrontation avec les tempêtes océanes. Il en est de même pour l’influence de la physico-théologie à travers une lecture renouvelée du spectacle de la nature beaucoup trop rapidement évoquée ici (quelques lignes confuses, p. 422). On pourrait questionner pareillement le rôle joué ici par la communication dans la transformation de l’événement naturel en catastrophe (p. 125). La condition d’une telle métamorphose ne vaut-elle pas en réalité pour tout événement, ce fait porteur de sens (Paul Ricœur) et, par là, producteur potentiel d’un discours ? Par ailleurs, et en dépit des utiles précautions liminaires de l’A. (p. 69-70), les ambiguïtés propres au mouvement de laïcisation ne sont pas toutes levées. Peut-être en raison d’une analyse un peu succincte des savoirs empiriques, comme explication complémentaire au providentialisme, ou du rôle non seulement scripturaire mais public et pastoral tenu par ces curés-écrivains dans l’affirmation du processus (le sermon du curé Marchais de 1783 fournissant alors un contre- exemple). Enfin, au sujet de l’efficacité relative de l’État, auquel on recourt pourtant plus fréquemment, ne peut-on plaider aussi la faiblesse quantitative d’un phénomène qui n’aura quand même suscité aucun saint protecteur ?...

6 Ces courtes observations veulent toutefois contribuer à souligner combien la grille de lecture élaborée à propos du tremblement de terre constituera désormais un outil indispensable pour toute recherche sur l’histoire sociale et culturelle du risque naturel.

7 Alain CABANTOUS.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/rhis.072.0379za