L'histoire politique face à l'histoire culturelle : état des lieux et perspectives
Pages 355 à 368
Citer cet article
- HAZAREESINGH, Sudhir,
- Hazareesingh, Sudhir.
- Hazareesingh, S.
https://doi.org/10.3917/rhis.072.0355
Citer cet article
- Hazareesingh, S.
- Hazareesingh, Sudhir.
- HAZAREESINGH, Sudhir,
https://doi.org/10.3917/rhis.072.0355
Notes
-
[1]
Voir notamment Daniel Cefaï, Cultures politiques, Paris, PUF, 2001 ; Pierre Bréchon, Annie Laurent, Pascal Perrineau (dir.), Les cultures politiques des Français, Paris, Presses de Sciences Po, 2000 ; Serge Berstein (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Le Seuil, 1999.
-
[2]
L’approche est problématisée par Yves Déloye et Bernard Voutat, Faire de la science politique : pour une analyse sociohistorique du politique, Paris, Belin, 2002.
-
[3]
Pierre Rosanvallon, Pour une histoire conceptuelle du politique, Paris, Le Seuil, 2003.
-
[4]
Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996.
-
[5]
Voir à ce sujet le numéro spécial de la Journal of Modern History, 76, no 2, juin 2004, consacré aux « pratiques culturelles ».
-
[6]
Jean-François Sirinelli, De la demeure à l’agora : pour une histoire culturelle du politique, dans Serge Berstein et Pierre Milza (dir.), Axes et méthodes de l’histoire politique, Paris, PUF, 1998.
-
[7]
Stéphane Van Damme, Comprendre les cultural studies, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 51, no 4, p. 50.
-
[8]
wwwww. adhc. asso. fr/ .
-
[9]
No 20, 2006.
-
[10]
Voir notamment Roger Chartier, Les origines culturelles de la Révoluton française, Paris, Le Seuil, 1990 ; Bertrand Taithe, Defeated Flesh : Welfare, Warfare and the Making of Modern France, Manchester, Manchester University Press, 1999 ; Robert Tombs, The Paris Commune, 1871, Londres, Longman, 1999 ; Jean-Jacques Becker (dir.), Histoire culturelle de la Grande Guerre, Paris, Armand Colin, 2005 ; Stéphanie Corcy, La vie culturelle sous l’Occupation, Paris, Perrin, 2005.
-
[11]
Sur les complexités des rapports entre mémoire et histoire, voir Christian Amalvi, 1975-2005 : les Trente Glorieuses des historiens ?, in Christian Amalvi (dir.), Les lieux de l’histoire, Paris, Armand Colin, 2005.
-
[12]
Philippe Poirrier, Les enjeux de l’histoire culturelle, Paris, Le Seuil, 2004, p. 290.
-
[13]
Voir à ce sujet les contributions « ego-historiennes » dans l’ouvrage dirigé par Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, Pour une histoire culturelle, Paris, Le Seuil, 1997.
-
[14]
Pascal Ory, L’histoire culturelle, Paris, PUF, 2004, P. 13.
-
[15]
Pierre Rosanvallon, Leçon inaugurale au Collège de France, Paris, Collège de France, 2002, p. 9.
-
[16]
Roger-Henri Guerrand, Le confident des dames. Le bidet du XVIIIe au XXe siècle, Paris, La Découverte, 1997 ; Robert Muchembled, Une histoire du diable, Paris, Le Seuil, 2000 ; Anthony Rowley, Une histoire mondiale de la table, Paris, Odile Jacob, 2006.
-
[17]
Voir Jeff Weintraub, The theory and politics of the public/private distinction, dans Jeff Weintraub et Krishan Kumar (dir.), Public and Private in Thought and Practice, Chicago, University of Chicago Press, 1997, p. 1-42.
-
[18]
Nous ne prétendons nullement à l’exhaustivité ici ; il s’agit simplement, en prenant quelques exemples marquants, d’esquisser les grandes lignes d’une historiographie en cours de développement.
-
[19]
Comme il l’affirme lui-même : « Je n’ai jamais décidé d’écrire de l’histoire culturelle », Pour une histoire culturelle, p. 117.
-
[20]
Maurice Agulhon, Marianne au combat, Paris, Flammarion, 1979, p. 236.
-
[21]
Christophe Prochasson et Vincent Duclert (dir.), Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2002.
-
[22]
Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992.
-
[23]
Voir notamment Marie-Claire Lavabre, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris, Presses de la FNSP, 1994 ; Philippe Marlière, La mémoire socialiste. Un cas d’étude sociologique du passé, Paris, L’Harmattan, 2006.
-
[24]
Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Le Seuil, 2000.
-
[25]
Association pour la Mémoire des résistances républicaines, wwwww. 1851. fr/ .
-
[26]
Alain Chappet, Roger Martin et Alain Pigeard (dir.), Le Guide Napoléon, Paris, Tallandier, 2005.
-
[27]
Voir les Actes du Colloque La Barricade, publiés sous la direction d’Alain Corbin et Jean-Marie Mayeur, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997.
-
[28]
Danielle Tartakowski, Le pouvoir est dans la rue. Crises politiques et manifestations en France, Paris, Aubier, 1998.
-
[29]
Mona Ozouf, La fête révolutionnaire, Paris, Gallimard, 1976.
-
[30]
Olivier Ihl, La fête républicaine, Paris, Gallimard, 1996 ; voir aussi son prochain ouvrage, L’ordre des mérites, Paris, Gallimard, à paraître en 2007.
-
[31]
Sudhir Hazareesingh, The Saint-Napoleon. Celebrations of Sovereignty in 19th Century, France, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2004. Une version française de cet ouvrage sera publiée par les Éditions Tallandier en 2007.
-
[32]
Rémi Dalisson, Les trois couleurs, Marianne & l’Empereur, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2004.
-
[33]
Alain Corbin (dir.), Les usages politiques des fêtes, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994.
-
[34]
Avner Ben-Amos, Funerals, Politics, and Memory in Modern France, Oxford, Oxford University Press, 2000 ; Danielle Tartakowski, Nous irons chanter sur vos tombes, Paris, Aubier, 1999.
-
[35]
Voir Claire Andrieu, Marie-Claire Lavabre et Danielle Tartakowki (dir.), Politiques du passé, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006.
-
[36]
Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France, Paris, Armand Colin, 1986 (rééd., 2004) ; Christophe Charle, Naissance des intellectuels, 1880-1900, Paris, Éd. de Minuit, 1990.
-
[37]
Voir notamment Christophe Prochasson, Au nom de la patrie : les intellectuels et la Première guerre mondiale, Paris, La Découverte, 1996 ; Bernard Brillant, Les clercs de 68, Paris, PUF, 2003 ; Emmanuelle Loyer, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil (1940-1947), Paris, Grasset, 2006.
-
[38]
Ses deux ouvrages les plus « politiques » sont Le village des cannibales, Paris, Flammarion, 1990, et Les cloches de la terre, Paris, Albin Michel, 1994.
-
[39]
Voir notamment Nicole Edelman, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France, 1785-1914, Paris, Albin Michel, 1995.
-
[40]
Ruth Harris, Lourdes : la grande histoire des apparitions, des pèlerinages et des guérisons, Paris, Jean-Claude Lattès, 2001.
-
[41]
François Ploux, De bouche à oreille. Naissance et propagation des rumeurs dans la France du XIXe siècle, Paris, Aubier, 2003.
-
[42]
René Rémond, Les droites en France, Paris, Aubier, 1982.
-
[43]
Jean Touchard, La gauche en France depuis 1800, Paris, Le Seuil, 1981.
-
[44]
Jean-François Sirinelli (dir.), L’histoire des droites, 3 t., Paris, Gallimard, 1992.
-
[45]
Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (dir.), L’histoire des gauches, Paris, La Découverte, 2004.
-
[46]
Ainsi, le troisième volume d’Histoire des droites est entièrement consacré aux « sensibilités ».
-
[47]
Michel Foucault, Dits et écrits, II, Paris, Gallimard, 1994, p. 224-225.
-
[48]
Phrase citée par Pierre Rosanvallon, Le modèle politique français, p. 37.
-
[49]
Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, L’ambition et le remords. Les socialistes français et le pouvoir, Paris, Fayard, 2005.
-
[50]
Voir notamment Christine Bard, Les filles de Marianne. Histoire des féminismes, 1914-1940, Paris, Fayard, 1995 ; Gay L. Gullickson, Unruly Women of Paris. Images of the Commune, Ithaca, Cornell University Press, 1996 ; Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 2001.
-
[51]
Jean-Clément Martin, Histoire, mémoire et oubli : pour un autre régime d’historicité, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 47, no 4, octobre-décembre 2000, p. 792.
-
[52]
Voir Jean-Claude Caron, L’été rouge, Paris, Aubier, 2002.
-
[53]
Voir Lisa Tiersten, Marianne in the Market. Envisioning Consumer Society in fin-de-siècle France, Berkeley, University of California Press, 2001.
-
[54]
Voir notamment Philip Nord, The Republican Moment, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1995 ; Sudhir Hazareesingh, Intellectual Founders of the Republic, Oxford, Oxford University Press, 2001.
-
[55]
Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Paris, Hachette, 1999.
-
[56]
Pascal Ory, L’histoire des politiques symboliques modernes : un questionnement, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 47, no 3, juillet-septembre 2000, p. 536.
-
[57]
Le souvenir de la guerre d’Algérie connaît une renaissance depuis les années 1990, avec notamment la publication d’une foule de récits individuels. Voir Henri Alleg, Mémoire algérienne : souvenirs de luttes et d’espérances, Paris, Stock, 2005.
-
[58]
Voir notamment Judith Lyon-Caen, Saisir, décrire, déchiffrer : les mises en texte du social sous la monarchie de Juillet, Revue historique, 630, avril 2004, p. 303-331.
-
[59]
Sarah Maza, The Myth of the French Bourgeoisie, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2003.
-
[60]
Jo Burr Margadant, Gender, vice, and the political imaginary in post-revolutionary France : Reinterpreting the failure of the July Monarchy, American Historical Review, décembre 1999.
-
[61]
Venita Datta, L’appel au soldat : Visions of the Napoleonic legend in the popular culture of the Belle Époque, French Historical Studies, 28, no 1, hiver 2005.
-
[62]
Voir notamment Carole Reynaud-Paligot, La République raciale, 1860-1930, Paris, PUF, 2006.
-
[63]
La thèse de l’ouvrage de Claude Ribbe, Le crime de Napoléon, Paris, Éd. Privé, 2005.
-
[64]
Voir sur ce sujet l’ouvrage que nous avons consacré à la Légende de Napoléon, Paris, Tallandier, 2005.
-
[65]
Un très bel exemple : l’ouvrage de Nicolas Rouvière, Astérix ou les lumières de la civilisation, Paris, PUF, 2006, où l’approche politologique est croisée avec une lecture psychologique.
-
[66]
Alain Corbin, « Le vertige des foisonnements » : esquisse panoramique d’une histoire sans nom, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 39, janvier-mars 1992, p. 124-125.
-
[67]
Mais on pourra sans doute objecter à l’auteur d’une histoire de la légende napoléonienne qu’il est singulièrement mal placé pour jeter la première pierre ici...
-
[68]
René Rémond, Du politique, dans Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1988, p. 380.
-
[69]
Charles de Gaulle, Du Prestige, dans Lettres, notes et carnets, 1919-juin 1940, Paris, Plon, 1980, p. 256.
-
[70]
Voir notamment le numéro spécial de la Revue d’histoire du XIXe siècle, 28, no 1, 2004, sous la direction de Jacqueline Lalouette et Michèle Riot-Sarcey : Religion, politique et culture au XIXe siècle. Sur le genre, voir deux récents ouvrages sur Vichy : Cyril Olivier, Le vice ou la vertu : Vichy et les politiques de la sexualité, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2006 ; Marc Boninchi, Vichy et l’ordre moral, Paris, PUF, 2006.
-
[71]
Sur l’absence relative de perspectives « culturelles » dans l’histoire du communisme français, voir Laird Boswell, L’historiographie du communisme français est-elle dans une impasse ?, Revue française de science politique, 55, no 5-6, octobre-décembre 2005, p. 919-933.
1L’histoire politique est en plein essor en France, que ce soit dans ses fiefs naturels (l’histoire des institutions, de la sociologie politique, ou des idées), ou dans des approches qui ont bénéficié de lancements (ou de relances) plus récentes, telles que la culture politique [1], la sociohistoire [2] et l’histoire conceptuelle du politique [3]. Parallèlement à ce cheminement interne, l’histoire politique s’est également développée à travers le « décloisonnement » de la discipline historique depuis les trente dernières années [4]. Cette ouverture a notamment permis de poser des passerelles avec l’histoire culturelle, qui connaît depuis quelque temps de grands succès en France, devenant (comme en Angleterre et en Allemagne, et surtout aux États-Unis) l’un des axes dominants de la recherche historique [5]. En France, ce face-à-face entre l’histoire politique et l’histoire culturelle a été stimulant, donnant lieu à une imprégnation des problématiques culturelles dans la recherche sur l’histoire politique contemporaine, avec l’émergence d’un champ qui pourrait être caractérisé comme une « histoire culturelle du politique » [6]. Cet article se propose d’en faire un bref état des lieux, avant d’évaluer ce que ces nouvelles orientations ont apporté à nos connaissances de la res publica.
2Si nous faisions une histoire culturelle de l’histoire culturelle en France, nous constaterions que ces approches ont commencé à se manifester à partir du début des années 1980, au moment où l’influence idéologique du marxisme commençait à péricliter et où une foule de revendications « identitaires » se faisaient jour dans l’Hexagone (et ailleurs). Il faut, par ailleurs, distinguer ce qu’on appelle l’histoire culturelle en France et les cultural studies du monde anglo-saxon, qui restent beaucoup plus marqués par des préoccupations normatives et idéologiques et occupent un espace plus restreint dans le champ de la recherche [7]. En effet, l’histoire culturelle est à présent solidement ancrée dans les études historiques françaises ; nous pourrions même dire qu’elle en constitue aujourd’hui, pour remettre à jour la vieille formule sartrienne, « l’horizon indépassable ». Elle s’active dans les sujets de colloques et les groupes de recherche spécialisés (notamment l’Association pour le développement de l’histoire culturelle, qui existe depuis 1999) [8] ; dans les revues d’histoire – notamment la Revue d’histoire du XIXe siècle, dont l’un des derniers numéros est consacré à « l’histoire culturelle de la guerre » [9] ; et Vingtième siècle, où les articles traitant des sujets « culturels » sont à présent majoritaires ; et dans l’étude des grands événements de l’histoire de la France contemporaine, de la Révolution française à Mai 68, en passant par la guerre franco-prussienne, la Commune, la Grande Guerre, le Front populaire et l’histoire de Vichy [10].
3Surtout, il est frappant de constater à quel point les notions empruntées à l’histoire culturelle ont pénétré le discours public en France. L’histoire culturelle occupe désormais une place prépondérante dans les publications (livres et revues) destinées au grand public, ainsi que dans les émissions de France Culture. Qui plus est, le concept de « mémoire » est non seulement devenu un lieu commun, mais aussi un enjeu politique et social : on se mobilise désormais pour ou contre certaines mémoires, certains oublis. Ces mobilisations collectives s’adressent très souvent à l’État, dont le rôle dans la définition d’une déontologie commémorative pour la nation devient à la fois plus marqué et plus contesté – comme l’ont démontré les récentes polémiques au sujet de la bataille d’Austerlitz, pour ne rien dire du caractère « positif » de la colonisation française [11].
4L’histoire culturelle a influé de manière considérable sur le regard que nous portons sur la chose politique en France. Cette « fécondation » [12] s’est manifestée de deux manières : d’abord par l’élargissement du champ historique, et l’introduction d’un certain nombre de problématiques nouvelles, que les historiens du politique ont dû prendre en considération ; ensuite par le renouvellement de certains thèmes classiques de l’histoire politique. Souvent ces deux mouvements, analytiquement distincts, se rejoignent dans le parcours intellectuel du même chercheur. Car il ne faut pas oublier que bon nombre d’historiens « culturels » ont inauguré leurs parcours de recherche sous d’autres chapelles, intégrant progressivement, à des rythmes et à des degrés divers, des conceptualisations « culturelles » dans leurs approches méthodologiques [13].
5Qu’est-ce, d’abord, que l’histoire culturelle ? Prenons une définition courte, celle de Pascal Ory : l’histoire culturelle est « l’histoire sociale des représentations » [14]. Tout est dit dans ces quatre mots : l’histoire culturelle s’intéresse à la pensée, au symbole, et à la pratique de la vie publique et privée (donc une définition très large de la « représentation »), mais elle est « sociale » parce qu’elle prend pour objet non pas l’individu mais la société, non pas l’élite mais toute la collectivité, non seulement la production culturelle au sens étroit mais aussi sa distribution et sa réception (c’est dans ce domaine, notamment, que l’histoire culturelle se démarque le plus nettement de l’histoire des idées ou l’histoire des idéologies). Quant au politique, il s’agit de l’ensemble des institutions, des idées et des valeurs qui définissent la vie bonne, et qui gèrent les principes et les règles de la vie commune d’une société. Le politique, comme le rappelle Pierre Rosanvallon, « renvoie au fait de l’existence d’une “société” qui apparaît aux yeux de ses membres comme formant un tout qui fait sens » [15].
6On ne peut donc aborder l’histoire culturelle sans évoquer la société ; on ne peut parler du politique sans traiter du pouvoir. La société, le pouvoir : le champ potentiel de l’histoire culturelle, comme celui de l’histoire politique, est donc immense. Dans bon nombre de cas, il y a donc forcément cohabitation entre les deux (et cette cohabitation est nécessaire, comme nous le verrons dans un moment). Cela dit, la distinction fondamentale entre le culturel et le politique ne doit pas être perdue de vue. Tout ce qui est politique n’est pas culturel : l’histoire des institutions, la vie publique des grands hommes, l’analyse des textes politiques, philosophiques et juridiques, le comportement électoral des classes sociales – pour ne prendre que quelques exemples – ne sont pas des matières qui intéressent au premier abord l’histoire culturelle (et l’exemple de la sociologie politique du vote nous rappelle aussi que tout ce qui est « social » n’est pas nécessairement « culturel » : les historiens culturels n’ont pas le monopole du social). Autre manière de dire la même chose : l’histoire culturelle a tendance à exclure le vrai. Ou, plutôt, toute vérité est relative : ce qui compte, c’est la perception, la représentation d’un phénomène, plutôt que sa réalité « objective ». En même temps, tout ce qui est culturel n’est pas politique : l’histoire du bidet, de la gastronomie, ou encore du diable [16] – autant de sujets fascinants pour la connaissance de la société, ses rites et ses codes, et sa représentation d’elle-même, mais qui n’ont aucune incidence mesurable sur les principes et les pratiques de la vie de la cité. L’histoire culturelle a sans doute permis de brouiller la frontière entre le public et le privé (notamment par le biais de concepts psychologiques et anthropologiques [17]) – mais l’historien du politique ne pourrait, sans préjudices, accepter que cette frontière ne devienne complètement poreuse.
7Bien qu’inspirés par des problématiques distinctes (la représentation du social, d’un côté ; le pouvoir, de l’autre), les objets de recherche de l’histoire culturelle et de l’histoire politique se recoupent parfois, et même souvent. Ce carrefour de l’histoire culturelle du politique se définit autour des représentations du pouvoir dans la société (ce qui, en passant, nous permet de botter en touche l’objection bourdivine selon laquelle l’histoire culturelle ne s’intéresserait pas au pouvoir). Quels sont donc les espaces, les sites privilégiés où s’effectuent ces croisements ? Cinq grands thèmes se dégagent ; résumons les brièvement [18].
8En premier lieu, il y a l’histoire de la symbolique politique : champ défriché par Maurice Agulhon, qui faisait de l’histoire culturelle avant même que le terme n’entre en vogue [19]. Marianne au combat est publié en 1979, et la proposition fondamentale de l’ouvrage (comme des deux volumes qui suivront) est que « l’imagerie a beaucoup compté dans les luttes politiques » [20]. Nous pouvons constater le chemin parcouru dans ce domaine en feuilletant le Dictionnaire critique de la République (2002), divisé en 7 sections, dont au moins quatre se rapportent à des aspects « culturels ». L’une d’entre elles est consacrée aux « symboles et savoirs » : la représentation de la République dans des objets aussi variés que l’architecture, les expositions, les chansons, le protocole et les timbres-poste [21].
9Ensuite, l’histoire culturelle du politique s’est développée dans la sphère de la mémoire collective. La collection pionnière est celle des Lieux de mémoire, vaste entreprise en 7 volumes publiés entre 1984 et 1992, et rassemblant plus d’une centaine de contributeurs sous la direction de Pierre Nora [22]. L’objet principal est d’analyser comment l’identité de la France moderne a pu être façonnée à travers le temps et l’espace par la représentation du passé : d’abord celle de l’État républicain, qui a joué le rôle d’unificateur de la nation, mais aussi celle des groupes sociaux et politiques. La recherche scientifique a été très fortement influencée par cette notion de mémoire, avec au moins trois approches mémorielles distinctes : la perspective historique que développe Nora ; un champ de recherches plus sociologique, qui se structure autour de la notion de « cadre de mémoire » [23] ; et, enfin, une approche plus philosophique, utilisant la notion de mémoire dans un sens plus normatif [24]. Le succès remarquable de cette notion de « mémoire » déborde largement le cadre universitaire. Prenons deux exemples contrastés : l’Association 1851, qui œuvre vaillamment pour redécouvrir la mémoire des résistances républicaines [25] ; et Le Guide Napoléon, un dictionnaire qui recense tous les lieux de mémoire connus de l’histoire napoléonienne, pas seulement en France mais aussi en Europe, en Amérique et jusqu’à l’île Maurice [26]. Tout y figure : les musées, les sites des batailles, les grands monuments, mais aussi les plaques commémoratives dans les rues, les maisons et les cimetières (chaque inscription tombale est minutieusement répertoriée).
10En troisième lieu, nous avons l’histoire du rite politique. L’histoire culturelle du politique nous a entraîné dans la rue, avec l’histoire des barricades [27] et des manifestations [28] ; dans l’espace festif, avec l’histoire des commémorations de l’État révolutionnaire [29], républicain [30] et napoléonien [31]. Notons aussi le travail de Rémi Dalisson sur les fêtes officielles des quatre régimes qui se sont succédé en France de 1815 à 1870 [32], ainsi que l’ouvrage collectif dirigé par Alain Corbin sur les dimensions politiques des fêtes nationales et partisanes [33]. Le rite se comprend également sous ses aspects funéraires [34]. Derrière l’analyse de la mémoire et du rite, c’est toute la problématique de l’utilisation politique du passé qui se profile [35].
11Au-delà du symbole, de la mémoire collective et du rite, l’histoire culturelle du politique a également pris corps autour de ce que nous pourrions appeler l’histoire de la médiation. Pris au sens large, il s’agit ici de l’étude de tous ceux et celles qui ont pour fonction de « représenter » la société : l’artiste, l’écrivain, l’universitaire, le collectionneur, et surtout le scribe. Le champ d’étude de l’histoire des intellectuels, qui s’est développé autour des travaux pionniers de Christophe Charle et de Pascal Ory et Jean-François Sirinelli [36], est en pleine expansion, notamment autour d’études sur l’affaire Dreyfus, le Front populaire, les deux guerres mondiales ou sur des années 1960 [37]. Enfin, nous avons le champ de l’histoire de l’imaginaire et de la sensibilité : vaste domaine qui va des travaux d’Alain Corbin, qui nous a entraîné à la découverte de la sensibilité politique à travers l’histoire de l’ouïe et de la déraison collective [38], en passant par l’histoire sociale du corps (notamment à travers l’histoire de la médecine), l’histoire de la religiosité et du cultisme [39] (l’histoire des apparitions religieuses, à Lourdes notamment [40]), sans oublier l’histoire des rumeurs [41].
12Les chantiers où se pratiquent des histoires culturelles du politique se multiplient donc aujourd’hui en France. Insistons sur le pluriel, car il ne s’agit pas d’une école, mais plutôt d’un champ fleuri où chacun cultive des produits d’apparence fort distincts, mais qui tous (d’une manière ou d’une autre) abordent la question de la représentation du pouvoir dans la société. L’effet dynamisant de ces histoires culturelles du politique se constate non seulement par l’émergence de ces cinq thématiques, mais aussi par la prolifération de chantiers au sein de chacune d’entre elles.
13Le bilan de cette « révolution culturelle » est globalement positif, et se décline autour de cinq propositions. La première est l’élargissement et la diversification du champ du politique : cette démocratisation fait que l’histoire politique est une histoire qui pullule d’acteurs, de thèmes et de problématiques. Pour illustrer cet apport, il suffit de comparer deux grands classiques de l’histoire politique, Les droites en France [42] et La gauche en France [43], avec deux collections plus récentes : L’histoire des droites [44] et L’histoire des gauches [45]. Le genre n’a pas changé : nous sommes toujours dans le domaine de l’histoire des cultures politiques. Mais les « représentations » occupent aujourd’hui une place importante, prépondérante même, dans un champ qui était autrefois marqué par l’analyse purement institutionnelle, idéologique ou conceptuelle. Les deux collections plus récentes portent non seulement sur les mouvements et les idées politiques, mais aussi sur la symbolique, la mémoire, le rite, la médiation, et la sensibilité de gauche et de droite – en bref, sur toutes les problématiques centrales de l’histoire culturelle [46].
14En même temps, l’histoire culturelle du politique a permis de jeter un éclairage nouveau sur cette notion centrale, fondamentale, essentielle pour le politiste : le pouvoir. Grâce (en grande partie) à l’histoire culturelle, le verdict de Michel Foucault selon lequel « l’histoire des luttes pour le pouvoir, donc des conditions réelles de son exercice et de son maintien, reste presque entièrement immergée, le savoir n’y touche pas » [47], n’est plus d’actualité. L’histoire culturelle du politique a donné lieu à une riche phénoménologie du pouvoir, qui s’organise et se manifeste concrètement dans la société, autour d’idées, de valeurs, de symboles et de rites ; il est porté par certains groupes, certaines élites, certains réseaux. Il peut aussi s’exercer de manière discursive, voire par l’imagination. Les révolutionnaires l’avaient bien compris, comme le montre cette phrase de Fabre d’Églantine en 1793 : « Il faut se saisir de l’imagination des hommes et la gouverner. » [48] Mais l’imagination peut aussi inspirer le refus du pouvoir, l’incivisme, voire la rébellion : de la mémoire napoléonienne à l’esprit de révolte des années 1960, l’imaginaire politique en France a longtemps soutenu la dissidence. Le poids de cet imaginaire « révolutionnaire » reste très marquant dans la culture politique contemporaine, notamment chez les socialistes [49].
15Troisièmement, l’histoire culturelle du politique a donné la voix à ceux et celles qui furent longtemps exclu(e)s du « pouvoir » : en premier lieu, pour ce qui est de la période entre la Révolution et la Seconde Guerre mondiale, les femmes [50], mais aussi les minorités régionales, ainsi que les ouvriers, les déclassés, et les paysans [51] ; soulignons ici la « réhabilitation » des populations des campagnes, trop longtemps reléguées au statut de potiches par une historiographie dominée (à travers les prismes du républicanisme et du marxisme) par le rationalisme des villes [52]. Ces acteurs jettent une lumière nouvelle sur des sujets aussi fondamentaux que la politisation, la formation du sentiment national, la modernisation sociale, ou la citoyenneté, à travers l’histoire des pratiques culturelles et notamment l’émergence d’une société de consommation en France [53].
16L’histoire culturelle a également ouvert la porte au dépassement des coupures purement institutionnelles et idéologiques. Le champ de la recherche historique en France a souvent – trop souvent – été limité par des frontières chronologiques trop étroites : les historiens de la Révolution ne « font » pas l’Empire ; le Second Empire est délaissé autant par les historiens de 1848 que par les spécialistes de la IIIe République ; et ainsi de suite (avec parfois des ambiguïtés, notamment sur la définition de la Belle Époque). Ces approches traditionnelles encouragent ainsi un cloisonnement de l’histoire, trop souvent pensée en termes de « rupture », concept éminemment français ; l’histoire culturelle invite, au contraire, à réfléchir aux continuités. Continuités entre régimes, notamment, comme par exemple la vision émergente d’une IIIe République qui apparaît non pas comme le couronnement d’une tradition révolutionnaire inaugurée par 1789, mais comme le produit d’un ensemble hétérogène d’influences historiques, institutionnelles et idéologiques [54] ; le débat sur les origines de Vichy a, de ce point de vue, également bénéficié d’une approche plus diachronique [55]. Mais aussi continuité dans les formes symboliques : comme le souligne Pascal Ory, l’analyse culturelle permet de démontrer que, « loin d’être une caractéristique de notre époque, la spectacularisation du politique est intrinsèquement associée à l’exercice même de la fonction publique » [56].
17Enfin, et c’est peut-être là son apport le plus fondamental, l’histoire culturelle du politique a permis d’insister sur la dimension affective de la vie de cité. Comment expliquer la force (ou la faiblesse) du lien entre l’individu et l’État ? L’économie politique voudrait nous faire tout comprendre par le biais de l’intérêt ; l’histoire institutionnelle, par les notions de coercition et de contrainte ; et l’analyse idéologique ou conceptuelle, au travers du discours « rationnel » des élites. Mais à côté de ces trois vecteurs de l’identité politique, certes importants, il y a aussi tout ce qui est construit par la subjectivité : la croyance, la sensibilité, l’émotion, voire l’irrationnel. C’est tout cet ensemble que nous fait découvrir l’histoire culturelle du politique, à travers le rite festif ou funéraire, le symbolisme, l’imagination et, surtout, la mémoire – mémoire célébratrice (comme celle de la Révolution, de Napoléon, et aujourd’hui de De Gaulle) ou mémoire endeuillée (comme celle de la Vendée, de la Commune, de la Grande Guerre, ou encore de la guerre d’Algérie [57]).
18Tout en faisant preuve d’ouverture (et de modestie), l’historien du politique doit rester lucide face à l’histoire culturelle et, surtout, éviter les nombreux écueils qui risquent de faire sombrer son entreprise ; et la première des lucidités est de conserver les principaux repères qui sont constitutifs du territoire politique. Le plus grand danger, en effet, c’est le surinvestissement, qui peut conduire à une déréalisation du phénomène étudié. Dans chacun des cinq domaines qui viennent d’être énumérés, l’historien politique peut facilement perdre pied : le pluralisme peut conduire à la fragmentation et à l’émiettement du sujet ; l’absence de repères chronologiques peut conduire à une histoire déconnectée du temps et de l’espace ; la marginalité peut devenir le paradigme dominant de l’explication sociale (nous ne sommes pas encore sortis de l’asile foucaldien) ; et l’imaginaire peut se substituer au réel. Autant il est légitime, et même nécessaire, de s’interroger sur la représentation sociale de la réalité par le roman [58], autant il importe de ne pas confondre fantaisie et réalité, notamment en soutenant qu’une forme sociale comme la bourgeoisie n’a pu exister que dans l’imaginaire collectif [59].
19Le second danger qui guette l’historien culturel du politique, c’est la surinterprétation. Cet écueil menace tout adepte des sciences sociales, mais dans la sphère culturelle il représente un risque constant, car il s’agit de donner sens à des « représentations » sociales parfois très limitées dans le temps ou l’espace : quelques lignes d’un rapport d’un maire ou d’un sous-préfet, une chanson populaire, une inscription sur un monument, une forme iconographique, un simple geste, ou même une rumeur. Le risque de dérapage est ici d’autant plus grand que nous ne disposons parfois que de sources très parcellaires. Mais il y a bel et bien dérapage quand ces lacunes empiriques sont comblées par des problématisations trop essentialistes : on en arrive ainsi à déduire l’illégitimité politique d’un régime à partir d’une collection d’images [60] ou à penser la représentation de personnages historiques exclusivement en termes de concepts privés, tels que la « masculinité » [61]. La notion la plus enrichissante, mais aussi la plus périlleuse, est celle de « race » : déployée avec finesse et rigueur, elle peut jeter une lumière intéressante sur les mentalités et les représentations d’une ère [62] ; dans le cas contraire, elle emporte tout sur son passage, avec la subtilité d’un raz-de-marée – Napoléon devenant ainsi un raciste génocidaire, et un précurseur de Hitler [63] ; la IIIe République, un régime colonialiste ; Vichy, un simple instrument de la Shoah ; et ainsi de suite. L’expérience américaine souligne les multiples périls qui guettent une telle « communautarisation » de l’histoire.
20Le troisième piège est la surévaluation. Même lorsque nous disposons de sources considérables sur une activité ou un objet culturel à caractère « politique » – une fête nationale, une manifestation, les statuts ou les archives d’une association –, il est souvent difficile d’en déterminer la densité sociale et idéologique. D’où une tendance, notamment chez les historiens français du « long » XIXe siècle, à surévaluer le poids de la tradition républicaine (parce que les républicains étaient plus discursifs, ils ont donc forcément laissé des traces plus facilement repérables), et à minorer celui des traditions politiques royalistes et catholiques. De même, et probablement pour les mêmes raisons, l’histoire de la première moitié du XIXe siècle a-t-elle sans doute surestimé le poids d’un « libéralisme » fort discursif, certes, mais peu enraciné dans la société française – alors qu’elle a sous-estimé le poids d’un bonapartisme souvent peu discursif mais profondément ancré dans la mémoire nationale [64]. Cette question de l’évaluation du poids et de la densité sociale de mouvements politiques reste importante pour l’histoire du XXe siècle – notamment en ce qui concerne l’histoire du nationalisme, du fascisme et du communisme en France.
21La surthéorisation est le quatrième écueil qui guette l’historien culturel du politique. L’histoire culturelle produit un volume théorique d’autant plus conséquent qu’elle s’inspire librement des disciplines voisines telles que la sociologie, l’anthropologie, la théorie du roman, la philosophie et la psychologie. Ces brassages ont souvent le mérite d’apporter des réflexions stimulantes et novatrices, et d’enrichir les champs d’investigation du politique [65]. En même temps, le politiste doit ici garder un sens de la mesure et, surtout (s’il s’intéresse à des questions politiques) conserver ses lignes directrices, et ne pas se laisser aller vers trop d’éclectisme. Un autre piège, lorsqu’on puise indistinctement dans différents types de source, est le relativisme. Il est très dangereux de traiter, comme le font souvent les historiens culturels, les sources littéraires comme équivalentes aux sources politiques. Un rapport de police sur une célébration populaire napoléonienne n’a pas le même statut épistémologique qu’un passage d’un roman de Balzac. La mise en garde d’Alain Corbin reste d’actualité : « Il faut se garder de confondre information sur le réel et illusion du vrai ; éviter par exemple de se laisser engluer dans le système de crédibilité du roman naturaliste. L’historien ne doit jamais oublier que la littérature parle d’abord d’elle-même, de ses modèles, des codes et des normes qui la régissent, de la réception visée par l’auteur. » [66]
22Enfin, le politiste doit prendre garde à la suresthétisation. L’histoire culturelle du politique est une histoire du geste, où tout est ritualisé, du vote à l’enterrement, des lieux publics aux espaces privés. Mais la narration d’un rite ne doit pas être confondue avec sa signification (et encore moins avec son assise populaire) : ici nous retrouvons le clivage classique entre le beau (qui est du domaine culturel) et le vrai (qui est du ressort des sciences sociales). L’autre polarité importante, dans ce contexte, oppose le bon et le beau. L’histoire n’est pas un tribunal, et l’historien n’est pas un juge. Mais il ne peut pas, non plus, abandonner toute considération morale lorsqu’il traite son sujet. La métaphore théâtrale, qu’affectionnent particulièrement les historiens culturels, peut ainsi voiler le jugement éthique et conduire à la banalisation (voire à la glorification) de la violence [67].
23Il ne saurait, bien évidemment, être question d’asséner des conclusions péremptoires à la fin d’un exercice qui a eu pour but essentiel de répertorier un champ d’études en pleine expansion, et d’accompagner les réflexions des historiens eux-mêmes dans leurs pratiques quotidiennes. Mais plusieurs contributions marquantes de cette « histoire culturelle du politique » peuvent déjà être soulignées. En premier lieu, elle a permis de renforcer l’idée que toute explication de l’action politique ou sociale ne peut faire l’économie d’une analyse de la sensibilité. Pour dire la même chose autrement, s’il est nécessaire de conceptualiser l’homo politicus comme un « être de raison » [68], une telle perspective est loin d’être suffisante. Charles de Gaulle, en bon disciple de Péguy, le rappelait déjà en 1925 : « Les hommes n’agissent pas, en fait, sous l’impulsion de la logique rationnelle, mais bien sous celle de la logique des sentiments, ou, pour mieux dire, se forge avec leurs sentiments et leurs organes une sorte de logique qu’ils considèrent comme rationnelle. » [69]
24Deuxièmement, l’histoire culturelle a ouvert la porte à l’analyse d’objets trop longtemps ignorés par la recherche historique des politistes – notamment l’histoire des identités (définies soit par le genre, le territoire, la culture, ou encore la religion [70]). D’autres chantiers également négligés, et tout aussi susceptibles à l’enrichissement par le biais de l’histoire culturelle, mériteraient d’être ouverts (ou rouverts) – notamment l’histoire des traditions royalistes au XIXe siècle, et l’histoire de la culture politique du mouvement ouvrier au XXe [71]. Enfin, l’histoire culturelle rend une densité diachronique à une histoire politique qui, en France, est trop souvent captive de ce qu’on pourrait appeler l’ « événementialisme » – notamment en y introduisant des perspectives plus anthropologiques qui permettent de (re)mettre en évidence le poids de la longue durée dans la culture politique nationale. Ce rappel du poids de l’histoire est d’autant plus nécessaire que la France – et les turbulences politiques et sociales de ces derniers temps ne font que le confirmer – reste le pays où les morts vivent le plus longtemps.
Mots-clés éditeurs : Cultural History, France, Histoire contemporaine, histoire culturelle, histoire politique, Key-words : Contemporary History, mémoire, Memory, Political History
Date de mise en ligne : 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/rhis.072.0355