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Compte rendu

Jean-Louis Cabanès, Pierre-Jean Dufief, Robert Kopp, Jean-Yves Mollier (éd.), Les Goncourt dans leur siècle. Un siècle de « Goncourt », Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2005, 462 p.

Pages 719w à 768w

Citer cet article


  • Vallotton, F.
(2006). Jean-Louis Cabanès, Pierre-Jean Dufief, Robert Kopp, Jean-Yves Mollier (éd.), Les Goncourt dans leur siècle. Un siècle de « Goncourt », Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2005, 462 p. Revue historique, 639(3), 719w-768w. https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719w.

  • Vallotton, François.
« Jean-Louis Cabanès, Pierre-Jean Dufief, Robert Kopp, Jean-Yves Mollier (éd.), Les Goncourt dans leur siècle. Un siècle de “Goncourt”, Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2005, 462 p. ». Revue historique, 2006/3 n° 639, 2006. p.719w-768w. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2006-3-page-719w?lang=fr.

  • VALLOTTON, François,
2006. Jean-Louis Cabanès, Pierre-Jean Dufief, Robert Kopp, Jean-Yves Mollier (éd.), Les Goncourt dans leur siècle. Un siècle de « Goncourt », Villeneuve-d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2005, 462 p. Revue historique, 2006/3 n° 639, p.719w-768w. DOI : 10.3917/rhis.063.0719w. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2006-3-page-719w?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719w


1 Depuis une quinzaine d’années, on assiste à une véritable redécouverte de l’œuvre et de l’activité des frères Goncourt. La constitution en 1993 de la Société des Amis des frères Goncourt, la multiplication d’études universitaires importantes, enfin la réédition en cours du Journal et de la Correspondance générale chez Champion constituent les marques les plus spectaculaires de ce phénomène. Le centenaire du prix Goncourt en 2003 ne pouvait que confirmer cette tendance et inviter les spécialistes – littéraires, historiens de l’art et historiens – à sacrifier au culte du « veau romancier à deux têtes », pour reprendre l’expression de Léon Bloy. Deux colloques figuraient entre autres au programme des festivités. Le premier, organisé par Robert Kopp sur le site François-Mitterrand, s’intitulait « Les Goncourt dans leur siècle » ; le second, au Sénat, était dirigé par Jean-Yves Mollier, Sylvie Ducas-Späes, Jean-Louis Cabanès et Pierre-Jean Dufief, et consacré plus spécifiquement à l’analyse et au fonctionnement du cénacle de la place Gaillon. Les Actes de ces deux rencontres ont été réunis en un seul volume, qui comprend trente-six articles, couronnés par un précieux index nominal.

2 Les contributions s’intéressant à la production des deux frères veulent replacer celle-ci dans son contexte de production tout en embrassant, sans exclusive, les multiples facettes de l’œuvre littéraire et historique. Quatre corpus sont plus spécialement abordés : les textes à caractère historique, le Journal, les romans, enfin les écrits ou réflexions sur l’art. En premier lieu, l’œuvre historique fait l’objet de divers éclairages. Les études sur les maîtresses de Louis XV ou celle de « La femme au XVIIIe siècle » sont présentées comme la réhabilitation d’une période longtemps déconsidérée dans l’historiographie (Marc Fumaroli). D’autres contributions mettent pour leur part l’accent sur le rôle de ces travaux dans le renouvellement de la discipline. Les Goncourt accordent une attention particulière à certaines sources qui participent du registre de l’intime, comme les correspondances, mémoires et autres confessions (Béatrice Didier). En outre, l’intérêt porté aux pratiques religieuses, à l’histoire de l’hygiène, de l’alimentation, des mœurs de table, de l’histoire de l’éducation contribue à situer leurs approches comme une sorte de préfiguration de l’histoire des mentalités (Jean-Paul Clément). Le Journal, ce monument qui a contribué à la postérité des deux frères, constitue le fil rouge de plusieurs articles. Au-delà du témoignage sur la vie artistique et mondaine de la seconde moitié du XIXe siècle, il est analysé ici en tant qu’observatoire de certaines transformations fondamentales, que l’on se réfère au statut de l’écrivain ou au champ littéraire contemporain. On peut y lire, entre autres, le renversement du rapport de force, au détriment des auteurs, entre écrivain et éditeur (Jean-Yves Mollier). En permettant au lecteur la fréquentation des grands écrivains du moment, il offre d’autre part une forme compensatoire d’une certaine sociabilité lettrée incarnée au XVIIIe siècle par les salons (Luc Fraisse). Dans le prolongement des rééditions récentes des textes de fiction des Goncourt, quelques contributions tentent de relire l’œuvre romanesque, longtemps négligée, comme témoignage de première main pour une histoire des représentations du siècle passé. L’antisémitisme de Manette Salomon (Michel Winock), la figure de la femme hystérique de Germinie Lacerteux à Madame Gervaisais (Nicole Edelman) témoignent de cette approche. Enfin, une série d’articles porte plus spécialement sur l’activité de collectionneurs et d’amateurs d’art du tandem : un texte comme La Maison d’un artiste est relu à l’aune du mouvement de renaissance des arts décoratifs (Dominique Pety) alors que le rôle des Goncourt dans les transformations du goût contemporain est relativisé dans un article portant sur leur relation au japonisme (Laurent Houssais). On soulignera, au-delà de la diversité des approches, un souci commun des contributeurs de présenter la grande cohérence de l’œuvre, voire l’interdépendance existant entre ces différents domaines d’activité. Aux yeux des deux frères, l’écrivain contemporain – et c’est en cela qu’il se distingue du journaliste ou de l’ « écrivaillon » – se doit de proposer des formes nouvelles, tant au niveau générique qu’au niveau stylistique : une préoccupation que l’on retrouve au cœur de leur pratique tant de l’histoire, du roman que de la critique. L’œuvre « goncourtienne » marque en ce sens à la fois un processus d’autonomisation de la littérature tout en soignant une logique de distinction face à l’émergence de la société capitaliste industrielle.

3 La partie consacrée plus spécifiquement à l’Académie Goncourt s’inscrit dans une série de travaux récents sur les instances et processus de consécration littéraire. Plusieurs contributions tiennent à prendre leur distance avec des interprétations reliant unilatéralement l’attribution des prix au lobbying des grandes écuries éditoriales (l’hydre GalliGraSeuil) ou aux stratégies manipulatrices des caciques du monde médiatique et/ou critique parisien. Abordé dans la longue durée, le palmarès correspond à une certaine logique, fidèle à la position des maisons d’édition récompensées au sein du champ littéraire (Jean-Yves Mollier). Diverses contributions tendent par ailleurs à montrer le caractère parfois atypique des ouvrages couronnés par les Dix (Michel Leymarie, Philippe Baudorre, Sylvie Ducas). Celui-ci est sans doute patent moins au niveau de l’innovation littéraire et esthétique proprement dite qu’en tant que révélateur des transformations en cours de l’horizon d’attente de la critique et du public. On ne saurait pourtant en conclure que l’autonomie de l’Académie ait pu être maintenue selon les vœux d’Edmond de Goncourt. Mais ces liens de dépendance ont évolué avec le temps. Si la presse joue un rôle considérable durant la première moitié du XXe siècle, d’autres liens d’allégeance se sont créés par la suite de par le capital symbolique accru des jurés, d’une part, de la recrudescence des enjeux commerciaux et éditoriaux, d’autre part (Gisèle Sapiro). Il est également intéressant d’observer le jeu de réciprocité existant entre la consécration d’un auteur et la valorisation de l’Académie elle-même. L’attribution du Goncourt 1933 à La Condition humaine – suite à l’affaire Céline de 1932 – (Jean-Claude Larrat) ou encore celui de 1987 pour distinguer Tahar Ben Jelloun (Jacques Noiray) illustrent de manière emblématique ce phénomène.

4 En conclusion, on ne peut que recommander la lecture d’un ouvrage important tant pour l’histoire littéraire que pour l’histoire culturelle. Il témoigne du rapprochement et du dialogue très fructueux entre ces deux approches depuis quelques années qui se marque ici par l’analyse globale de l’ensemble des composantes d’une œuvre et par l’étude sociologique des modalités de consécration dans le champ littéraire.

5 François VALLOTTON.


Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719w