Denise Turrel, Le blanc de France. La construction des signes identitaires pendant les guerres de Religion (1562-1629), Genève, Droz, 2005, 256 p., ill. en noir.
- Par Annie Duprat
Pages 719s à 768s
Citer cet article
- DUPRAT, Annie,
- Duprat, Annie.
- Duprat, A.
https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719s
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- Duprat, A.
- Duprat, Annie.
- DUPRAT, Annie,
https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719s
1 Le sous-titre de ce bel ouvrage en dit parfaitement l’objet : repérer et comprendre les modalités par lesquelles « le blanc », donc la couleur blanche qui identifiait les troupes des réformés au XVIe siècle, est devenu, au siècle suivant, le signe distinctif des troupes de la monarchie catholique sur tous les théâtres européens de la guerre, au point que, lors des fameuses journées qui ont immédiatement précédé la prise de la Bastille, le blanc a servi pour l’établissement de la cocarde tricolore des patriotes, en association avec le rouge et le bleu de la ville de Paris. Moment d’affrontement, les guerres de Religion apparaissent dans cet ouvrage comme le moment du retournement d’un signe identitaire majeur. Mais dans ce projet, que Denise Turrel construit avec une grande maîtrise des sources tant écrites (on peut y distinguer trois ensembles : les témoignages, les histoires et les textes de propagande) qu’iconographiques (les gravures, mais aussi quelques peintures), apparaît une difficulté de taille : quelle place accorder au bleu comme couleur de la monarchie française ?
2 L’étude est divisée en trois parties, examinant successivement la couleur comme un signe emblématique, puis la confrontation du blanc devenu marque royale (donc catholique) face à la croix, enfin les différentes valeurs prises par le blanc durant toute la période d’observation.
3 Couleur unique des vêtements des armées huguenotes sur les tapisseries du musée d’Écouen (réalisées entre 1570 et 1585) dont la description ouvre le livre, le blanc s’affronte à des unités catholiques qui, elles, arborent le rouge, le bleu, le vert ou encore le noir, mais presque toujours avec des croix blanches. Mais lorsque, en mai 1588, Henri III arbore une écharpe blanche pour accueillir Henri de Navarre qui lui apporte le soutien de ses troupes face à celles de la Ligue commandées par le duc de Mayenne, on assiste à un transfert de sens : le blanc est devenu couleur royale. L’affrontement religieux fait place à une logique d’union politique de tous les Français autour de la personne royale, avec le blanc pour emblème. Henri IV commande nombre de tableaux et de gravures pour présenter à l’Europe entière à la fois sa personne et sa couleur (le célèbre « panache blanc »). Mais cette appropriation s’est faite dans l’affrontement avec la profusion de couleurs arborées par les Ligueurs (qui prennent tantôt le rouge espagnol, tantôt le vert de Lorraine, ou le noir du deuil) face à la diabolisation de l’écharpe blanche, rapportée par Pierre de l’Estoile (les diables portent des écharpes blanches) ou encore aux parodies (voir les pages 61-72). L’écharpe blanche devenue emblème royal fait partie intégrante du Dialogue d’entre le Maheustre et le Manant pour qualifier le Maheustre (partisan de Henri IV).
4 La marque blanche, devenue marque royale, participe de tous les rituels des cérémonies des villes, mais entre aussi en lutte avec la marque de la croix, comme le montre la deuxième partie du livre. Plus facile à confectionner que la croix, elle se voit de loin, et l’on peut dater son appropriation totale par les communautés d’habitants de la remarque du ligueur Louis Dorléans ironisant sur l’incapacité pour un roi encore protestant de recevoir le cordon bleu de l’ordre et suggérant de fonder un « ordre des chevaliers de la blanche écharpe et du blanc jupon »... Les multiples croix, dont la diffusion était portée par le mouvement de la réforme catholique, se trouvent alors dans une posture paradoxale, car les Ligueurs catholiques l’emploient dans leur combat contre le roi catholique Henri III (qui, en créant l’ordre du Saint-Esprit en 1578, introduit la croix de Malte).
5 La dernière partie examine les réactions des contemporains à la couleur blanche en reprenant à nouveau, de façon certes un peu répétitive, des références prises dans le parti des huguenots, puis dans les réactions catholiques (particulièrement lors du siège de La Rochelle). Les deux derniers chapitres rappellent encore comment le blanc est devenu catholique et royal entre 1589 et les années 1630. À part une réserve mineure, concernant la construction de la dernière partie du livre, nous pouvons conclure en saluant un travail original, mené avec érudition et conviction, sur un sujet qui n’est pas encore épuisé, car, si les secrets politiques et religieux du blanc nous ont été révélés grâce à Denise Turrel, le bleu, autre couleur de la monarchie, et le rouge et le bleu du drapeau tricolore attendent encore leur historien. Pour cette dernière question, en effet, l’affirmation coutumière qu’il s’agissait d’associer les couleurs de la ville de Paris au blanc de la monarchie ne rend pas compte de l’observation de la présence bien antérieure de tricolore, dans l’iconographie mariale par exemple, ou dans les vêtements d’Anne d’Autriche peinte par Laurent La Hyre en 1647 ou encore dans les rues de Paris, sur les vêtements des partisans des Insurgents américains, à la fin du XVIIIe siècle. Espérons que le livre de Denise Turrel serve de modèle à tous ceux qui n’en restent pas à des informations simplificatrices sur la question des usages de couleurs en histoire.
6 Annie DUPRAT.