S'abonner
Compte rendu

Jean-Marie Constant, La noblesse en liberté, XVIe-XVIIe siècles, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2004, 295 p.

Pages 719n à 768n

Citer cet article


  • Solignat, A.-V.
(2006). Jean-Marie Constant, La noblesse en liberté, XVIe-XVIIe siècles, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2004, 295 p. Revue historique, 639(3), 719n-768n. https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719n.

  • Solignat, Anne-Valérie.
« Jean-Marie Constant, La noblesse en liberté, XVIe-XVIIe siècles, Rennes, PUR, coll. “Histoire”, 2004, 295 p. ». Revue historique, 2006/3 n° 639, 2006. p.719n-768n. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2006-3-page-719n?lang=fr.

  • SOLIGNAT, Anne-Valérie,
2006. Jean-Marie Constant, La noblesse en liberté, XVIe-XVIIe siècles, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2004, 295 p. Revue historique, 2006/3 n° 639, p.719n-768n. DOI : 10.3917/rhis.063.0719n. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2006-3-page-719n?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719n


1 Mal connue pendant longtemps, la noblesse française des XVIe et XVIIe siècles a, depuis plusieurs années, attiré l’attention d’historiens qui en ont profondément renouvelé la connaissance. À bien des égards, Jean-Marie Constant apparaît comme l’un des instigateurs de ces apports scientifiques qui donnent à voir un modèle nobiliaire de la Renaissance et des temps baroques bien différent de l’image traditionnelle véhiculée à la fin du XVIIIe siècle. Le titre du recueil d’articles publié par les Presses Universitaires de Rennes en 2004, finement provocateur, insiste justement sur le caractère hétéroclite et dynamique de cette noblesse de la première modernité. Classe dirigeante ouverte, en perpétuel renouvellement, constituée de va-t-en guerre passionnés, d’habiles gestionnaires fonciers, elle porte en elle toutes les espérances d’un pays neuf : la France du Beau XVIe siècle.

2 Auteur d’une soixantaine d’articles et d’une dizaine d’ouvrages, dont Nobles et paysans en Beauce aux XVIe et XVIIe siècles, Les Guise, La Ligue et Les Conjurateurs, Jean-Marie Constant a fait le choix d’éditer les textes qui lui ont semblé représentatifs des recherches qu’il a menées au cours des trente dernières années. Aidé par cinq de ses anciens élèves – Annie Antoine, Laurent Bourquin, Nicolas Le Roux, Cédric Michon et Frédérique Pitou –, il a réussi la gageure de nous livrer un ouvrage cohérent malgré la diversité des thèmes abordés. L’intérêt du recueil est double : en rassemblant des textes dispersés, il les rend accessibles à un public plus large, notamment celui des étudiants. Il permet également de suivre l’itinéraire scientifique de Jean-Marie Constant tout au long de sa carrière, de mettre en lumière l’évolution de ses axes de recherche, la mise en place de concepts clés comme celui de « noblesse seconde ». C’est précisément cette dimension qui donne tout son sens à l’ouvrage, car il montre que la recherche historique n’est pas un chemin linéaire : elle peut être ponctuée d’échecs, de hasards, et l’empirisme n’est pas étranger à cette construction intellectuelle. Points extrêmes de cet itinéraire intellectuel, trente années séparent l’étude de l’économie seigneuriale, développée en 1974 à travers l’exemple de la gestion de la baronnie d’Auneau (chap. IX, p. 123), de l’examen de la culture politique des nobles lors de la Cabale des Importants de 1643, analysée par le biais du discours nobiliaire, à l’aide de méthodes inspirées de l’anthropologie (chap. XVIII, p. 265).

3 Les articles ne sont classés ni par date de publication ni en fonction de la période sur laquelle ils portent, mais sont regroupés par thèmes.

4 La première partie, intitulée « Regards obliques sur l’identité noble », est constituée de cinq chapitres qui mettent en lumière les éléments de définition de l’ordre nobiliaire dans sa globalité. Tout d’abord, l’A. se penche sur la notion de densité nobiliaire, instrument d’évaluation du poids social des nobles dans le royaume de France. Puis, dans un article de 1974, s’appuyant sur l’Enquête de noblesse de 1667, il précise les fonctions de la noblesse et s’interroge sur son intégration au reste de la société beauceronne d’Ancien Régime. Par là même, Constant aborde de plain-pied l’épineux problème de l’agrégation à la noblesse, qu’il développe dans le chapitre suivant, en confrontant le paradigme beauceron à l’élection de Bayeux étudiée par James Wood. Il en conclut que, si l’ « anoblissement taisible » demeure, jusqu’au milieu du XVIIe siècle, le moyen privilégié d’accès au second ordre, il existe tout de même des nuances régionales. Poursuivant dans une même veine comparatiste mais en élargissant son horizon d’étude, l’A. révoque en doute l’idée d’une noblesse française fermée, contrairement à son alter ego anglais. Cette première partie s’achève sur la question complexe de l’évolution de l’univers mental de la noblesse au cours du XVIIe siècle et montre qu’il conditionne son rapport à la loi et à la guerre.

5 La deuxième partie est consacrée à la notion de « noblesse seconde » forgée par Jean-Marie Constant à partir de celle de « bourgeoisie seconde » étudiée par Henri Drouot. Cette expression apparue en 1984 a permis à l’A. d’expliciter le rôle d’un groupe social et politique, inférieur dans la hiérarchie noble aux princes et aux Grands mais supérieur à la masse des gentilshommes provinciaux. Ces lignages, choisis par le roi pour exercer une autorité locale en son nom, en raison de leur influence sur le terrain, relaient l’autorité monarchique auprès des notables urbains ou des seigneurs campagnards. Après un article général sur les contours de ce groupe social et sur son rôle au cours de la première modernité, notamment lors de l’assemblée de noblesse de 1651, J.-M. Constant s’intéresse à la conduite des barons français pendant les guerres de Religion en s’appuyant sur des sources négligées par les historiens de la noblesse : le Catalogue des Chevaliers de l’Ordre de Saint-Michel et les documents du Cabinet des Titres de la Bibliothèque nationale. Après avoir ainsi mis en place une typologie des comportements et des fidélités nobles, l’A. se livre à une étude de cas sur la maison Du Bueil, depuis la guerre de Cent ans jusqu’au règne de Louis XIV, retraçant ainsi les destinées d’une famille de la noblesse seconde. L’étude de la gestion de la baronnie d’Auneau, qui présente la seigneurie d’un noble second d’importance, Charles de Sourdis, remet en cause le topos du noble dispendieux en soulignant au contraire le souci de bonne administration des domaines nobiliaires par leurs détenteurs. Bien plus originales, les deux dernières contributions mettent en exergue l’intérêt de l’A. pour l’anthropologie. En effet, il utilise des méthodes empruntées à cette discipline pour reconstruire l’imaginaire des nobles en confrontant deux textes littéraires, dont les auteurs appartiennent à la noblesse seconde, L’Astrée d’Honoré d’Urfé et les Bergeries du poète Racan, œuvres qui mettent en scène un monde immuable au sein duquel le château serait le refuge des libertés nobiliaires. Puis, s’interrogeant sur le rôle politique de l’amitié au sein de la noblesse, l’A. apporte une contribution essentielle à ce débat de l’historiographie politique moderne. Dépendant de la sphère publique, l’amitié jouerait un rôle décisif dans la solidité des réseaux nobiliaires au cours de la première modernité. Puissant levier politique, c’est elle qui aurait permis de mobiliser des troupes au service d’une cause, fût-elle royale ou témoignage d’une dissidence nobiliaire.

6 La dernière partie, constituée de sept contributions, traite justement de cette constante propension des nobles des XVIe et XVIIe siècles à la révolte. Dissidences contre l’autorité monarchique, contre la construction de cet État moderne personnalisé par les cardinaux-ministres, les guerres civiles et les prises d’armes constituent des moments paroxystiques qui permettent de saisir avec plus de finesse les clivages et les sensibilités de l’ « outillage mental » des nobles. Deux articles sur la noblesse protestante de la seconde moitié du XVIe siècle tissent un lien étonnant entre l’imaginaire nobiliaire protestant et l’imaginaire ligueur, dont les idéaux politiques reposent pareillement sur les villes, moteurs d’un pouvoir de proximité. Ce modèle de gouvernement nobiliaire est approfondi grâce à l’étude de l’ouvrage du protestant Jean de La Taille, Le Prince nécessaire (1572), dans lequel le rôle de conseil de la noblesse est réaffirmé. Une courte analyse de la culture politique d’Henri de Guise, perçue à travers son comportement, éclaire l’incompréhension des nobles face aux mutations du pouvoir royal et clôt l’enquête sur le temps des guerres de Religion. Les trois derniers articles évoquent la période 1643-1659 et insistent sur les ultimes tentatives de la noblesse de se présenter comme groupe politique indépendant face à la montée en puissance de l’État absolutiste. Étudiant les assemblées de noblesse de 1649 et 1651 et la dernière révolte nobiliaire de l’Ancien Régime (1658-1659), Constant y voit un moyen pour la noblesse seconde d’occuper le champ politique indépendamment des Grands et du reste des gentilshommes. Ces tentatives, qui se soldèrent par des impasses, montrent que le second ordre a essayé de promouvoir une autre forme de monarchie au sein de laquelle il serait pleinement associé au pouvoir royal.

7 Témoignage du renouvellement profond de l’histoire de la noblesse, cet ouvrage offre aux chercheurs un vaste champ de réflexion et de nombreuses pistes à explorer.

8 Anne-Valérie SOLIGNAT.


Date de mise en ligne : 01/01/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719n