Martin Heale, The Dependent Priories of Medieval English Monasteries, Woodbridge, The Boydell Press (Studies in the History of Medieval Religion, 22), 2004, 378 p.
- Par Denyse Riche
Pages 719g à 768g
Citer cet article
- RICHE, Denyse,
- Riche, Denyse.
- Riche, D.
https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719g
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- Riche, D.
- Riche, Denyse.
- RICHE, Denyse,
https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719g
1 Considérant que ce sont surtout les monastères anglais rattachés aux grandes abbayes du royaume de France (Cluny, Cîteaux, Prémontré) qui ont retenu l’attention des historiens, Martin Heale a choisi d’étudier les prieurés bénédictins et augustins dépendant de monastères installés en Angleterre et au Pays de Galles. Outre l’évolution de ces dépendances, le plus souvent de taille modeste, il souhaite réévaluer leur rôle au sein du monachisme anglais.
2 Plutôt que le terme de « celle » (cella), pris dans une acception très large : un établissement religieux dépendant, quelles que soient sa taille et sa fonction, qui se distingue de la grange à finalité économique et hors du contrôle de l’évêque – définition qui mériterait sans doute d’être affinée –, M. Heale préfère l’expression « prieuré dépendant ». Avec, pour critère de sélection, la présence permanente d’au moins deux moines ou chanoines, ce sont 143 prieurés bénédictins et augustins qui sont retenus ; sont exclues de cette étude, outre les dépendances d’abbayes étrangères, les granges, les cures desservies par des chanoines et les maisons de moniales. Cette enquête s’inscrit dans un cadre chronologique ample : de la Conquête par les Normands, en 1066, à l’Acte de Dissolution des monastères en 1536, même si, pour des raisons de documentation, la période postérieure à 1300 est privilégiée.
3 Dans la première partie, consacrée aux prieurés en tant que maisons filles, M. Heale s’attache à préciser la notion de dépendance ; après avoir analysé les raisons et les modalités des fondations, l’A. examine les problèmes de juridiction entre maisons mères et maisons filles et montre que ces prieurés n’ont pas été une source de faiblesse pour le monachisme anglais.
4 Non prévue dans la Règle de saint Benoît, mais fréquente dans le monachisme irlandais, l’existence de dépendances monastiques se manifeste précocement et s’amplifie après 1066. C’est sous les règnes d’Henri Ier (1100-1135) et d’Étienne Ier (1135-1154) que les fondations bénédictines sont les plus nombreuses, elles diminuent dès le XIIIe siècle ; les fondations des Augustins sont plus tardives, plus de la moitié apparaissent après 1150. En Irlande, les fondations sont le plus souvent consécutives à l’invasion anglo-normande de 1169. Très logiquement les dépendances se créent dans les zones contrôlées par les maisons mères : les Bénédictins sont présents surtout dans l’East Anglia, les Fenlands et la vallée de la Severn, tandis que les Augustins s’imposent dans les Midlands.
5 Si 36 monastères bénédictins et 27 augustins ont au moins une dépendance, l’Angleterre n’offre pas de réseaux monastiques comparables à ceux qui existent sur le continent ; seules quelques abbayes : Durham, St. Albans, Gloucester, Norwich, Nostell et St. Mary’s d’York – certaines exercent également la fonction de cathédrale –, sont à la tête d’un petit réseau de 5 à 9 prieurés. Plusieurs grandes maisons : Bury St. Edmunds, St. Augustine’s de Canterbury, Cirencester, Merton, Peterborough, Winchester, n’ont eu aucune dépendance.
6 Ces fondations répondent à des finalités diverses, plus souvent spirituelles qu’économiques : affirmer la présence des moines et leur rôle d’intercesseurs par la prière, exercer des fonctions pastorales, développer un pèlerinage. Outre la qualité de ses abbés et sa rigueur d’observance, St. Albans a la chance d’avoir un saint patron qui attire les faveurs de l’aristocratie et des conquérants normands. Plus de la moitié des prieurés sont établis à l’initiative de seigneurs laïques qui, outre des prières et l’accueil de leur sépulture, souhaitent voir assurer le service dans les chapelles de leurs châteaux ou dans les paroisses, surtout avant la Réforme grégorienne. Plutôt que de la maintenir indépendante, ils préfèrent affilier leur fondation à un monastère puissant, notamment dans les zones disputées ou peu sûres. Sans être absentes, les raisons économiques sont réduites du fait de la proximité fréquente entre maisons mères et maisons filles. Ces dépendances offrent des situations diverses, celles qui sont pauvres lors de leur fondation le restent ; néanmoins, même modestes, elles présentent un intérêt pour les monastères (redevance annuelle, prestige, influence). L’étude des fondateurs fait apparaître une évolution chez les barons normands qui se détachent des abbayes normandes à partir de 1100-1135.
7 Entre maisons mères et maisons filles, les liens ne sont guère précisés, d’où des différences quant aux redevances, au choix des prieurs, à l’exercice du droit de visite, ce qui crée des litiges, les prieurés réclamant plus d’autonomie. Les évêques réaffirment leur droit de visite ou d’intervention lors des nominations et des déplacements de prieurs, y compris dans les dépendances d’abbayes exemptes (au début du XIIIe siècle, six abbayes anglaises bénéficient de l’exemption). Il arrive que le pape ou le roi soient sollicités. Si les prieurés tentent de réduire les liens de sujétion, rares sont ceux – plus souvent augustins – qui acquièrent leur indépendance, la soumission apporte aussi des avantages. Comme dans l’ensemble du monachisme, on observe, notamment au XIIIe siècle, un renforcement des moyens de contrôle : vérification annuelle des comptes, chapitres généraux et visite de l’abbé, tandis qu’un serment de fidélité est imposé aux prieurs et aux moines. Au XIVe siècle, la résistance vis-à-vis de la maison mère s’affirme, des prieurs tentent d’obtenir des privilèges pontificaux.
8 Si l’acte de dissolution de 1536 fit valoir que ces maisons étaient une des raisons du déclin spirituel de la vie monastique, argument repris par certains historiens, M. Heale conteste ce point de vue. Le désir d’acquérir des dépendances, et de les protéger, atteste qu’elles ne sont pas seulement une charge ; au XVe siècle, voire au début du XVIe siècle, il y a des tentatives pour transformer des abbayes anciennes en prieurés. S’il y a des problèmes de discipline, ils sont moindres que dans les petits monastères indépendants ; la plupart des moines et des chanoines des prieurés sont prêtres.
9 La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à l’étude interne des prieurés. Trois chapitres traitent successivement de la vie des religieux, de leurs relations avec l’extérieur et des difficultés économiques qui s’accroissent à la fin du Moyen Âge.
10 La vie monastique semble plus difficile dans les prieurés que dans la maison mère. Avec des effectifs modestes, les fluctuations sont réduites, mais non sans conséquence ; la diminution commence souvent avant la Peste Noire. Les moines se consacrent à l’opus Dei et assurent les offices en l’honneur des bienfaiteurs défunts. Rares sont les moines ou les prieurs qui sortent de l’anonymat, mais il arrive que l’on perçoive leur rôle à l’extérieur ; quelques-uns, surtout ceux de St. Albans, sont nommés juges-délégués pontificaux, d’autres accèdent à l’épiscopat.
11 M. Heale s’inscrit en faux contre l’idée que la dissolution des monastères aurait été facilitée par l’impopularité du monachisme ; bien au contraire, les moines reçurent souvent un soutien manifeste de la part de la population. S’il y eut des conflits avec l’entourage, ils sont plus liés à la contestation de droits qu’à l’impopularité des moines. La situation est cependant plus difficile au Pays de Galles et en Irlande. Nonobstant un rôle très faible dans l’éducation, les moines tiennent une place importante dans le paysage social, mais là encore la diversité prévaut : les maisons les plus modestes n’attirent guère les faveurs des laïcs et, trop pauvres, elles ne peuvent assumer leur fonction d’assistance et de charité. Ce sont les dépendances des monastères les plus aisés, tel le petit réseau dépendant de Durham, qui exercent le plus d’influence. Les prieurés contribuent au développement du culte des saints. Cette ouverture vers l’extérieur s’explique par le fait que nombre de fondations ont été installées dans des églises paroissiales préexistantes ; 62 % des prieurés bénédictins et 50 % des prieurés augustins sont dans ce cas.
12 Quant aux aspects économiques, ils offrent des similitudes avec ce que l’on peut observer dans de nombreux monastères au même moment. Les informations concernent surtout les XIIe-XIIIe siècles, la désorganisation consécutive à la Peste Noire ne permet pas d’en mesurer tous les effets. Sauf de rares exceptions, les prieurés sont confrontés à l’endettement, face à des revenus qui stagnent ou diminuent le poids de la fiscalité s’accroît, quelques-uns parviennent cependant à réagir.
13 M. Heale nous offre une étude précise et bien documentée ; outre l’index et la bibliographie, les lecteurs apprécieront les cartes, les tableaux et les appendices qui permettent de récapituler les données. On aurait pu souhaiter, notamment pour les lecteurs moins familiers avec le monachisme anglais, un approfondissement de certaines notions, comme l’ambiguïté du statut de prieuré semi-conventuel ou la spécificité du prieuré cathédral, propre à l’Angleterre. À la difficulté de suivre un aussi grand nombre de maisons, s’ajoute l’inégalité de la documentation qui déséquilibre parfois l’étude ; les dépendances de St. Albans, Durham et Norwich méritaient une présentation particulière, d’autant que le plan suivi conduit à une accumulation d’exemples, à une abondance de renseignements, certes fort utiles, mais parmi lesquels le lecteur a parfois du mal à discerner ce qui relève de l’inégalité des sources ou du choix de l’A. Les réseaux, aussi ténus soient-ils, et la différence d’évolution entre prieurés bénédictins et prieurés augustins pouvaient être davantage mis en valeur.
14 Denyse RICHE.