Lucien Jerphagnon, Les divins Césars. Idéologie et pouvoir dans la Rome impériale, Paris, Taillandier, 2004, 585 p.
- Par Stéphane Benoist
Pages 719b à 768b
Citer cet article
- BENOIST, Stéphane,
- Benoist, Stéphane.
- Benoist, S.
https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719b
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https://doi.org/10.3917/rhis.063.0719b
1 Cette seconde édition, abandonnant le titre au singulier, Le divin César, qui pouvait prêter à confusion (p. 16-17), pour un pluriel plus significatif, offre au lecteur une version quelque peu remaniée d’un essai à bien des égards attachant tant il livre, en un propos qui s’adresse à la complicité de celui qui chemine en cette Antiquité que l’auteur fréquente assidûment depuis si longtemps, de son amour de la philosophie antique, de son attachement à un monde évoluant sensiblement de l’Olympe à la Cité de Dieu, mais également de ses jugements sévères à l’égard de certains des maîtres de l’Empire. Même si la préface intitulée « À la recherche des temps perdus ? » (p. 13-17) annonce que la présente version est enrichie des dernières parutions, tel n’est pas l’objectif premier d’un ouvrage engagé reflétant la démarche du « philosophe » se faisant « historien » mais, comme le dit joliment l’A., laissant aux vedettes de telles étiquettes et préférant affubler ces deux identités de guillemets plus modestes (p. 23). Que l’on ne se trompe pourtant pas, cette réflexion confrontant le quotidien vécu aux destins des grands empires, la pratique de la philosophie comme art de vivre à la conduite du pouvoir, est un livre d’amateur au sens le plus noble du terme. Il est loisible de repérer les quelques manques parmi une bibliographie de toute façon sélective et parfois certes un peu trop datée (les notes sont regroupées p. 541-569), de relever ainsi des jugements somme toute rapides sur le fonctionnement institutionnel de l’Empire romain, mais là n’est pas l’essentiel. L. J., qui a le sens de la formule, nous propose une promenade dans cette Rome antique et son vaste territoire impérial, d’Auguste à Justinien, en 15 chapitres : 9 d’Auguste aux Tétrarques, 6 de Constantin à Justinien, les deux grandes parties portant les titres séduisants de « La main de l’Olympe » (p. 19-300) et du « doigt de Dieu » (p. 301-524). Le « charme discret des beaux sentiments » (chap. VI, partie I) aborde le siècle des Antonins ; « le prince qui s’était trompé d’époque » (chap. III, partie II) s’intéresse au règne de Julien. Comme on peut en juger, l’expression est souvent heureuse, sinon toujours pleinement juste, par exemple à propos du tournant tétrarchique ainsi dépeint : « L’Empire était mort avec Dioclétien et il ne le savait pas. Un autre monde déjà naissait de ses cendres » (p. 307). Mais la lecture d’un tel livre permet assurément de saisir en notre présent trop souvent désorienté l’apport essentiel d’un humanisme maîtrisé – une liste des empereurs et usurpateurs, une carte de l’Empire et un plan de Rome, des indices des noms anciens et modernes rendant la lecture plus aisée au non-spécialiste.
2 Tissant portraits d’empereurs, exposés sur les œuvres philosophiques et littéraires du temps et tableaux d’époques, l’A. s’engage sur la voie d’une analyse des discours et représentations du pouvoir, de ces idéologies que les Modernes ont souvent du mal à sortir d’une gangue par trop contemporaine. Il est vrai que le terme de « propagande » ne suffit certes pas à rendre compte du contenu de certaines pensées (p. 33, 96). On prend néanmoins plaisir à cet exposé général qui donne esprit et chair aux galeries de portraits de nos classiques, biographies de Suétone et de l’Histoire Auguste, traits mordants d’un Tacite et saillies des poètes des Iers siècles av. et apr. n. è., même si l’on ne peut toujours accorder foi aux anecdotes de sources qui sont souvent fort peu « historiques ». Ainsi, le renouvellement de nos connaissances, fondé sur les apports de l’épigraphie ou de la papyrologie, permettrait de nuancer certaines formulations sur l’absolutisme, le centralisme ou le despotisme de certains règnes (de Domitien à Dioclétien, p. 29, 135, 203, 306). L’état de l’Empire à certaines époques peut sembler un peu stéréotypé, sinon caricaturé (n. 25, p. 556, faut-il être « dans le vent » pour rejeter l’idée de décadence ?), même si la mémoire collective est satisfaite de retrouver l’image rassurante de ces mauvais empereurs et de leur folie, Pierre Dac ou Buñuel étant appelés en renfort pour caractériser les conduites volontiers « surréalistes » d’un Caligula ! Les règnes de Domitien et Commode, l’ensemble du IIIe siècle (p. 225-254) ou bien les perspectives des réformes de Dioclétien mériteraient nuances et révisions des schémas datés d’une historiographie du siècle dernier. Mais l’apport d’un tel livre est ailleurs : de bons passages sur les réflexions à propos du monarque idéal et des nombreux discours sur la royauté, élaborés du Ier siècle à Synésios de Cyrène, afin de justifier le bon prince au sein de la respublica ; on ne sera pas étonné de même que l’éditeur d’Augustin dans « La Pléiade » nous livre de belles pages sur l’évêque d’Hippone et la situation de l’Occident latin à la fin du IVe siècle et au premier tiers du Ve siècle (p. 449-458, parmi les « lumières du couchant »). La contextualisation des œuvres philosophiques est essentielle à la compréhension des liens entretenus tout au long de l’Empire entre pouvoir et philosophie, empereurs et gens de lettres, quand les uns et les autres ne se confondent pas comme avec Marc Aurèle ou Julien. Elle donne ainsi matière à réunir, dans cette aventure au long cours, les contenus d’une histoire tant politique que littéraire, tentant une synthèse, toujours préservée au sein du monde anglo-saxon, de ces études « classiques » qui ont été éclatées dans notre parcours universitaire entre littéraires et historiens. Sous nos yeux, les contradictions et les rêves de l’homme romain des temps païens puis chrétiens nous apparaissent d’autant plus sensibles qu’ils éclairent souvent nos propres errances ou contradictions, le parcours de Julien est joliment comparé à cet été de la Saint-Martin : « Cela dura ce que dure un rayon de soleil à la mi-novembre » (p. 407) ; mais notre attention, quant à elle, se maintient, une fois la lecture achevée, dans la méditation des ors et crépuscules des Antiques...
3 Stéphane BENOIST.