C. G. John Röhls, Wilhelm II. The Kaiser’s Personal Monarchy, 1888-1900, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, XXI-1 287 p.
- Par François Roth
Pages 423zh à 506zh
Citer cet article
- ROTH, François,
- Roth, François.
- Roth, F.
https://doi.org/10.3917/rhis.062.0423zh
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https://doi.org/10.3917/rhis.062.0423zh
1 En l’espace de deux générations, la connaissance de l’Empire allemand a été complètement renouvelée. Les historiens ont multiplié les recherches dans les domaines les plus divers, principalement l’histoire sociale et les groupes sociaux, les associations et les représentations. Le personnel dirigeant, les chanceliers et les souverains et leur entourage sont restés à l’arrière-plan dans les recherches et publications de l’école structurelle dont Hans Ulrich Wehler est le chef de file. Avec les biographies de Lothar Gall et d’Ernst Engelbert dont seule la première a été traduite en français, les études bismarckiennes ont aussi progressé. En ce qui concerne Guillaume II, les historiens avaient plus mis l’accent sur ses responsabilités dans la crise de juillet 1914 et sur l’affaiblissement de son rôle durant la Première Guerre mondiale que sur ses premières années de règne.
2 Depuis une trentaine d’années, C. G. J. Röhls a multiplié les publications en allemand et en anglais sur Guillaume II dont il est devenu le spécialiste mondial incontesté. Il a entrepris une biographie monumentale du personnage. Le premier tome, consacré à l’enfance, à la formation et à la jeunesse du prince Guillaume, a paru en 1993. Le livre dont nous rendons compte ici est la traduction anglaise du second volume dont l’édition allemande a été publiée en 2001 sous le titre Der Aufbau der persönlichen Monarchie. L’auteur analyse les douze premières années du règne du jeune empereur, de son avènement en 1888 jusqu’en 1900. Cette tranche de douze années de règne est divisée en 33 chapitres selon un plan principalement chronologique. L’auteur se fonde sur un inventaire aussi exhaustif que possible des sources imprimées, archives publiques et privées. Il s’appuie sur de nombreux documents privés : la version originale du journal de Waldersee, les papiers de Philip Eulenburg, l’ami très proche, ceux de la mère de Guillaume, l’impératrice, désolée d’avoir un tel fils, les correspondances entre Guillaume et la famille royale anglaise. De tous ces textes dont beaucoup sont inédits, Röhls fait de longues citations. Les 165 pages de notes et de références prouvent l’ampleur de la recherche érudite. Une iconographie de qualité (55 illustrations en noir) montre le Kaiser dans ses différentes activités et vêtu des uniformes très variés qu’il affectionnait de porter.
3 Le début de règne est marqué par un événement politique majeur où Guillaume II joue un rôle déterminant : le renvoi de Bismarck. Les 300 premières pages sont consacrées à la naissance du conflit entre le jeune empereur de 30 ans et le vieux chancelier qu’il poursuit d’une haine tenace, à ses développements complexes et à la chute du chancelier en mars 1890. Le rôle de l’entourage est clairement analysé et les multiples raisons qui conduisent au « débarquement du pilote » peuvent se résumer en une seule : la volonté de l’empereur d’exercer seul le pouvoir et de ne supporter aucune tutelle. La « monarchie personnelle » est en route. Avec Caprivi, le premier successeur de Bismarck, on peut parler de « dualisme », au moins au début ; le chancelier doit gérer les relations avec les assemblées et les parlementaires que, pour sa part, le Kaiser ignore superbement. Avec Hohenlohe, un vieillard fragile que l’empereur traite comme un chambellan ou une marionnette, la chancellerie est démantelée. Hohenlohe est dépourvu d’autorité sur les secrétaires d’État comme Bulow, Posadowski et Tirpitz qui ont noué des relations directes avec l’empereur et son entourage. Guillaume s’est arrogé la maîtrise absolue des nominations civiles et militaires, ce dont Röhls donne de nombreux exemples. De temps en temps, parfois pour une raison futile, un conflit surgit et le fidèle serviteur placé en porte à faux est désavoué par le souverain et contraint de démissionner ; les victimes civiles et militaires sont nombreuses : le chef d’état-major Waldersee, pourtant longtemps l’un de ses proches ; le chancelier Caprivi, qui n’avait pas démérité ; le ministre de la Guerre Bronsart von Schellendorf ; le secrétaire d’État Marshall. Parmi ceux qui avaient des responsabilités moindres (comme Koeller), on pourrait allonger la liste de ceux qui ont été sacrifiés à l’humeur du souverain. Ce pouvoir personnel de type autocratique sans limite et sans contrepoids atteint son apogée après le renvoi de Bronsart. En 1898, selon Holstein qui le rapporte, il se serait, un jour, exclamé : « Je ne connais pas de constitution. Je connais seulement ce que je veux. » Tout le problème est de savoir si Guillaume II a les capacités de gérer l’héritage bismarckien et d’imprimer au-delà des mots un vrai « nouveau cours » à l’Empire allemand. La réponse est rapidement fournie : en dépit des apparences qui peuvent un temps faire illusion, Guillaume II est inapte à gouverner sérieusement ; s’il peut donner des impulsions ou prendre des décisions rapidement, ce touche-à-tout superficiel et inconséquent est incapable de suivre une affaire ou un dossier dans la durée. Dans la coulisse, Philip Eulenburg, l’ami le plus proche du souverain, joue un rôle occulte souvent décisif. L’un des rouages clés de ce gouvernement personnel est le cabinet impérial, avec ses deux têtes principales, le cabinet civil confié au fidèle et discret Lucanus et le cabinet militaire dirigé par le général von Hanke. Tout ce qui concerne l’armée échappe aux ministres civils ; les affaires se règlent sous l’autorité impériale entre le chef d’état-major, le ministre prussien de la Guerre et le cabinet militaire. Ce n’est pas nouveau. Il en était déjà ainsi au temps de Guillaume Ier.
4 Par rapport à la période bismarckienne, le changement est radical dans la conduite de la politique étrangère. Désormais l’empereur intervient et décide. Au cours des années 1890, il prend deux décisions majeures : le passage de la politique continentale à la politique mondiale et la construction d’une flotte de guerre. Guillaume II intervient par des déclarations publiques, des discours ou des conversations privées lors de ses rencontres avec les autres souverains. Ses initiatives, dont souvent il n’a prévenu personne, contrarient parfois la politique officielle de la Wilhelmstrasse dirigée successivement par Marschall puis Bülow et dont le conseiller référendaire Holstein est longtemps un rouage essentiel. Le chancelier et les secrétaires d’État sont des exécutants auxquels il incombe de faire voter par le Reichstag les crédits nécessaires. Au début du règne, les relations avec la Grande-Bretagne, pourtant à l’extérieur du système allemand d’alliance, sont une grande préoccupation à laquelle Röhls consacre deux chapitres très informés. Guillaume caresse le projet d’une alliance avec la Grande-Bretagne. Devant les réticences anglaises, il prend la décision de construire une flotte de guerre, ce qui est perçu par les Anglais comme une menace. Ce projet poursuivi dans la durée et quelques gesticulations intempestives comme le télégramme à Kruger, président des Boers, éloignent la Grande-Bretagne et favorisent une nouvelle configuration de l’Europe, défavorable à l’Allemagne. Avec la Russie qui avait été un sujet de désaccord avec Bismarck, les relations sont complexes ; militairement elle est perçue comme un ennemi potentiel comme le prouvent les fortifications de la frontière de l’est et les dispositions du plan Schlieffen. L’Allemagne ne réussit pas à empêcher le traité franco-russe ; pour en neutraliser les effets, Guillaume compte sur les éléments germanophiles qui gardent des positions dans les milieux dirigeants russes ; il se montre très attentionné à l’égard du jeune tsar Nicolas II, marié à une princesse allemande et qu’il tente de prendre sous son aile. Les relations franco-allemandes sont le parent pauvre de ce livre, un peu plus de deux pages seulement (de 501 à 503).
5 Röhls consacre de nombreuses pages aux affaires familiales de Guillaume II, à ses multiples interventions dans les familles princières comme chef de famille, à ses démêlés avec sa mère l’impératrice. Dans cette Europe monarchique où la République française est une exception, les relations entre souverains et familles régnantes occupent une place que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui. Grâce aux archives anglaises, Röhls éclaire les relations difficiles de Guillaume avec sa grand-mère Victoria et son oncle le prince de Galles, le futur Édouard VII.
6 Plusieurs questions majeures traversent ce livre : tout d’abord, le processus de mise en place de cette « monarchie personnelle », ses modalités, ses pratiques et ses limites ; ensuite, les rapports de Guillaume avec ses collaborateurs et ses ministres, les orientations qu’il donne à l’Allemagne ; enfin, sa perception par les Allemands et par les peuples étrangers. On ne s’étonnera pas que, malgré la propagande et le culte officiel de l’empereur, cette perception soit devenue rapidement plutôt négative. On s’interroge sur le caractère et le tempérament de l’empereur, sur ses sautes d’humeur, sa brusquerie, ses déclarations intempestives, et pas seulement les adversaires de la monarchie et de la dynastie des Hohenzollern. Les plus proches sont aussi inquiets et déconcertés. Le dernier chapitre du livre de Röhls est un inventaire très précis avec de très nombreux témoignages venant d’horizons les plus divers ; il avance des hypothèses sur la maladie mentale dont serait affecté Guillaume II. Cette maladie du métabolisme, appelée porphyrie, serait un héritage génétique venant du roi anglais Georges III et aurait touché également son dernier fils Joachim qui s’est suicidé en 1919. Quel que soit le diagnostic exact, l’état mental de l’empereur avec ses phases d’excitabilité et de dépression pèse sur le gouvernement de l’Allemagne.
7 Au début du XXe siècle, Guillaume II a plus de 40 ans ; il a encore un avenir qu’il ignore et que nous, aujourd’hui, nous connaissons. Au moment où s’achève ce second volume s’ouvre le XXe siècle. Les journaux bruissent des péripéties de l’expédition militaire internationale envoyée en Chine pour délivrer les légations occidentales assiégées à Pékin par les Boxers. Guillaume II a joué un rôle important dans la décision d’intervention des puissances ; il a obtenu que les différents contingents soient commandés par le maréchal allemand Waldersee ; il ponctue enfin la réussite de l’opération militaire par un discours étonnant, le « discours des Huns », où il s’érige en défenseur de la civilisation européenne contre la « barbarie » asiatique sans cesse renaissante. À l’automne 1900, il appelle à la chancellerie du Reich le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Bernard de Bülow, dont il avait dit : un jour, « Bülow sera mon Bismarck. » Aucune de ces attentes ne se sont réalisées : Guillaume II et l’Allemagne n’ont pas pris la tête de l’Europe, pas plus que Bülow n’a été un fondateur comme Bismarck l’avait été en son temps. Bien au contraire, ce sont les années postérieures à celles auxquelles ce livre est consacré, qui ont façonné l’image très négative du Kaiser, celle que l’histoire a retenue. Il faut féliciter C. G. J. Röhls d’avoir fait beaucoup d’efforts pour échapper à ce déterminisme ; il a pris le Kaiser au début de son parcours de souverain allemand et cependant il a posé avec pertinence et sans concession les questions indispensables permettant d’éclairer les comportements d’une personnalité aussi fantasque que déconcertante.
8 Au terme d’une telle somme érudite et d’une biographie aussi monumentale qui est un très long parcours pour le lecteur, on est convaincu que Guillaume II ne s’est pas marginalisé, qu’il est loin d’être un « empereur de l’ombre », qu’il est la « figure centrale » de la politique allemande, quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur ses orientations et ses actes. N’oublions jamais que la Weltpolitik avait rencontré un écho favorable dans la fraction « nationale » de la bourgeoisie allemande et dans les milieux liés à l’industrie et au monde des affaires. Au cours de la lecture, deux interrogations viennent à l’esprit. La première concerne la conception de la biographie. La biographie doit-elle être analytique, doit-elle suivre pas à pas son personnage et rendre compte de ses moindres faits et gestes ? Si l’historien doit apporter des preuves critiquées de ce qu’il avance, et sur ce point l’auteur est irréprochable, l’accumulation érudite est-elle la voie privilégiée d’une meilleure approche de son personnage ? On peut préférer une autre démarche. La seconde interrogation concerne l’environnement du personnage ; dans son cas, c’est l’Allemagne et le peuple allemand, dans sa diversité religieuse et sociale mais aussi dans son aspiration à être reconnu comme une grande puissance européenne et mondiale. La rédaction de C. G. J. Röhls laisse l’Allemagne et les Allemands trop à l’arrière-plan. Enfin, on constate un fossé croissant entre une pratique du pouvoir qui reste autocratique, militaire et de droit divin, et une société qui se modernise et qui est traversée par d’autres aspirations dont celle de se rapprocher des autres sociétés européennes avancées comme celle de la Grande-Bretagne. Sur cette donnée décisive, malgré certaines facettes « modernes » de sa personnalité, Guillaume II n’a rien compris, et sans en avoir conscience, il a été la figure allemande sur le chemin fatal qui de Bismarck conduit à Hitler. Ce constat que nous pouvons faire aujourd’hui est un jugement d’historien un siècle après. Qui, en 1900, au moment du discours des Huns, de l’inauguration du canal de Kiel et de l’arrivée de Bülow à la chancellerie, aurait été en mesure d’imaginer un tel enchaînement ? Pas même les pires adversaires de Guillaume II et du régime impérial.
9 François ROTH.