Michael Kempe, Wissenschaft, Theologie, Aufklärung. Johann Jakob Scheuchzer (1672-1733) und die Sintfluttheorie, Epfendorf, Bibliotheca Academica Verlag, 2003, 477 p.
- Par Marie Drut-Hours
Pages 627t à 703t
Citer cet article
- DRUT-HOURS, Marie,
- Drut-Hours, Marie.
- Drut-Hours, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627t
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- Drut-Hours, M.
- Drut-Hours, Marie.
- DRUT-HOURS, Marie,
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627t
1 Version remaniée d’une thèse soutenue à l’Université de Constance en 2000, cet ouvrage révèle une figure et des débats très représentatifs de la première génération de l’Aufklärung et fort mal connus en France.
2 Médecin, puis professeur de mathématiques au Collegium Carolinum de Zurich, mais aussi conservateur des collections d’art et d’histoire naturelle de la ville, J. J. Scheuchzer est le type même de l’érudit polygraphe de la Frühaufklärung, illustrant par la diversité d’une production particulièrement prolixe l’aspiration à un savoir universel et à une explication globale du monde qui caractérise la vie intellectuelle européenne au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles. Membre de la principale société savante de Zurich (le Collegium der Wohlgesinnten), mais aussi de cinq grandes académies européennes (parmi lesquelles Londres, Paris et Berlin), il est parfaitement intégré dans le système de communication des Lumières, comme en témoigne le réseau de ses correspondants. L’A. met plus particulièrement en évidence les relations étroites qui le lient aux principales figures de la Royal Society de Londres (Woodward, Newton) et le rôle de cette « connexion anglo-suisse » dans la genèse des travaux et l’élaboration des théories qui constituent l’objet central de l’étude. Il montre aussi comment Scheuchzer a été, en son temps, le relais principal des intellectuels anglais en Suisse et un maillon essentiel de leurs relations avec le reste de l’Europe continentale : cette illustration concrète du fonctionnement de la « société des Aufklärer » n’est pas le moindre des intérêts du travail de M. Kempe.
3 L’objet principal en est l’analyse de l’œuvre majeure de Scheuchzer, la Physica sacra (1728), ouvrage représentatif de la physico-théologie en vogue au temps de la « crise de la conscience européenne », dont l’analyse a valeur paradigmatique pour l’étude de la genèse de la pensée scientifique, philosophique et théologique des premiers Aufklärer. Les recherches de Scheuchzer s’inscrivent dans le contexte des controverses ardentes soulevées dans les milieux intellectuels européens par la parution, en 1681-1689, de la Telluris theoria sacra de Thomas Burnet : voyant dans le déluge le tournant majeur de l’histoire de la Terre et de l’humanité, le théologien anglican propose une explication théologico-scientifique globale du monde fondée sur la synthèse entre l’histoire du Salut selon la Bible et l’histoire scientifique de la Nature. Fleurissent alors autour de 1700 les essais d’explication savante du Déluge, suscitant d’intenses interrogations sur l’origine des fossiles, la genèse des montagnes et, plus largement, de la Terre et de l’Homme. Parmi ceux-ci émerge celui de John Woodward, membre de la Royal Society, qui propose en 1695 une véritable géogonie alternative à celle de Burnet en établissant un lien entre déluge et processus de fossilisation et sédimentation. Adhérant avec enthousiasme à cette thèse qui rencontre une large adhésion dans le monde scientifique jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, Scheuchzer amorce alors une longue et fructueuse collaboration avec son collègue londonien. Son grand œuvre de 1728 apparaît comme le couronnement des vingt années de recherches personnelles stimulées par ces échanges.
4 Confirmant, dans un premier temps, la thèse de Woodward par les résultats de ses propres observations, Scheuchzer va bien au-delà : il est l’un des premiers à formuler clairement le rôle des mouvements tectoniques dans la genèse des reliefs et élabore une périodisation globale de l’évolution de la Terre qui annonce la distinction des grandes ères géologiques toujours en vigueur. L’A. montre aussi comment sa vision d’un monde régi par des règles d’équilibre conduit le savant à pressentir l’existence d’un cycle de l’eau et à formuler le principe d’équilibre entre ressources et êtres vivants, à concevoir la notion de chaîne alimentaire. Ainsi l’étude de M. Kempe met-elle en lumière le rôle pionnier des théories du déluge dans l’essor de la géologie et de la paléontologie, mais aussi de l’écologie moderne.
5 Mais, au-delà de la portée scientifique de l’œuvre du savant suisse, ce sont ses extrapolations philosophiques et théologiques visant à intégrer ses découvertes dans une explication globale du monde compatible avec sa foi, qui retiennent principalement l’attention de l’A. Si l’idée selon laquelle la Nature est un lieu de la Révélation n’est pas nouvelle, Scheuchzer rompt cependant avec tous ceux qui pensaient ne pouvoir lire le « livre de la Nature » qu’à la lumière de la Bible ; il revendique un développement autonome de la science tout en y voyant un moyen d’établir les preuves de l’existence de Dieu et pense possible de transposer les méthodes des sciences de la Nature dans l’interprétation de la Bible, poussé en cela par l’essor de l’exégèse moderne. Conforter la Bible par les apports de la science, tel est le projet apologétique qui sous-tend la Physica sacra condamnant à la fois les théologiens ignorants des sciences et les contempteurs de l’Écriture. Rejetant les conceptions subjectivistes qui poussent à présenter tout phénomène naturel inexpliqué comme une « curiosité » due aux caprices de la Nature, Scheuchzer défend une conception mécaniste et téléologique de la Nature perçue comme une machine parfaitement réglée selon des lois voulues par Dieu et dans laquelle chaque objet ou créature a une place définie par le Créateur selon sa fonction. Il développe ainsi une vision du monde proche de celle de Leibniz (auquel il est d’ailleurs lié), dans laquelle le Mal est paré de vertus créatrices : le monde obéissant à une harmonie voulue par Dieu, le Mal est toujours utile en dépit des apparences, il a sa raison d’être dans l’ordre de la Nature et Scheuchzer s’attache à le démontrer en évoquant toutes les grandes « catastrophes naturelles ». Récusant l’herméneutique traditionnelle qui en faisait des manifestations de la colère de Dieu contre le péché des hommes, le savant s’insurge contre ces interprétations superstitieuses nourries par la croyance en l’intervention divine permanente et l’ignorance des explications naturelles. Le déluge n’est donc plus, pour lui, synonyme de destruction comme chez Burnet, c’est au contraire l’événement créateur par lequel l’Homme sort de l’inaction primitive (état de nature) pour façonner lui-même le monde (état de culture) afin de redonner à la Création sa perfection originelle : cette lecture de l’Histoire universelle est donc dominée par une foi solide dans le Progrès appelée à rallier bien des suffrages au temps des Lumières.
6 Une autre contribution de Scheuchzer à l’esprit du siècle retient l’attention en marge de l’analyse centrale. Appuyant toutes ses démonstrations sur l’observation empirique, le savant suisse peut, en effet, être considéré comme le fondateur des recherches scientifiques alpines qu’il a popularisées en publiant les récits de ses nombreuses expéditions dans les massifs suisses et les découvertes faites dans tous les domaines auxquels s’ouvrait sa curiosité encyclopédique, couvrant non seulement tout le champ de l’histoire naturelle, mais aussi collectionnant les observations ethnographiques et les informations historiques. Il est ainsi à l’origine de cet engouement pour la découverte des Alpes qui est à compter parmi les modes chères au XVIIIe siècle. Par ailleurs, sa vision téléologique du monde l’amène à dresser un tableau ethnographique qui rejoint en tous points l’anthropologie déterministe typique de la première moitié du XVIIIe siècle dans son souci de montrer l’adéquation des peuples aux milieux dans lesquels ils vivent. Dans ce contexte émerge l’Homo Alpinus, prototype du « bon sauvage » paré de toutes les vertus physiques, morales, mais aussi politiques : la Suisse est ainsi l’espace naturel de la démocratie ! Aussi Scheuchzer peut-il aussi être considéré comme l’un des pionniers de l’helvétisme et de la vogue philo-suisse dont on connaît le succès jusqu’à la fin du siècle.
7 L’ouvrage de M. Kempe est donc passionnant à plus d’un titre. En dépit d’une progression parfois un peu lente et répétitive de l’analyse, il apporte un éclairage original sur les modes de fonctionnement de la pensée à l’aube du siècle des Lumières ; bousculant quelques idées reçues, il montre clairement, à la lumière du cas étudié, que la volonté de faire concorder science et foi a été source d’un dynamisme intellectuel novateur dans la genèse de la pensée et de la science modernes.
8 Marie DRUT-HOURS.