Pierre Monnet, Villes d’Allemagne au Moyen Âge, Paris, Picard, coll. « Les Médiévistes français », 4, 2004, 256 p.
- Par Odile Kammerer
Pages 627j à 703j
Citer cet article
- KAMMERER, Odile,
- Kammerer, Odile.
- Kammerer, O.
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627j
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- KAMMERER, Odile,
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0627j
1 Saluons la collection « Les Médiévistes français » qui tient ses promesses avec sa quatrième livraison sur les villes d’Allemagne en la confiant au meilleur spécialiste français actuel, Pierre Monnet. L’ouvrage rassemble des articles fondamentaux de l’A. ( « Les villes allemandes au XIIIe siècle et à la fin du Moyen Âge » ) et, pour un public plus spécialiste, des articles approfondis présentant les axes de recherche actuels parfaitement articulés sur l’historiographie urbaine allemande et française (les élites, leurs conflits, la justice et le droit, les chroniques et la fête). L’ensemble offre une parfaite homogénéité par sa qualité pédagogique dans l’exposition – du général au particulier – et dans la formulation riche et précise adossée à une bibliographie généreuse. Le chemin parcouru par l’A. depuis 1995 (premier article) montre clairement la progressive formulation d’hypothèses fondamentales : à l’origine des villes allemandes, avec un net décalage chronologique par rapport aux villes italiennes, était la tension vers la paix et le bien commun, puis leur construction par la mise en place de pouvoirs et de leur mémoire par les élites, enfin la communication et l’image pour obtenir un consensus participatif de l’ensemble des citadins. Ce schéma grossier au regard de la finesse des analyses se vérifie dans les exemples fort divers mis en scène par l’auteur qui réussit à dépasser le clivage commodément retenu par les historiens entre les villes septentrionales et les villes méridionales. Francfort joue les vedettes sans doute parce que l’auteur en connaît parfaitement les chroniques mais aussi parce que, située à la jointure de ces Allemagnes du Nord et du Sud, cette cité, au cœur du mythe impérial, offre des éléments de réponse aux questions de l’historien des villes : qui dirige ? Comment se manifestent la supériorité, le pouvoir, le savoir, la richesse ? P. M. démontre que la domination la plus efficace repose sur la renommée et la mémoire d’appartenir aux Meilleurs de la cité.
2 Dans une première partie intitulée « Les horizons urbains », P. M. reprend deux synthèses fondamentales sur les villes allemandes écrites en 1995 pour un large public d’étudiants et en 1998 pour les professeurs d’histoire et géographie du secondaire. L’originalité de sa présentation tient à la hiérarchisation qu’il opère en articulant les facettes de la vie citadine, à l’intérieur comme à l’extérieur des murs, sur la culture urbaine. Il commence par la réputation de la ville pour finir par les institutions.
3 La deuxième partie du volume reprend le thème bien labouré des élites par un exposé étoffé des axes de recherche actuels qui, en utilisant le terme anachronique de « patriciat », posent néanmoins le problème du mode de formation des groupes sociaux et la question de savoir comment les maîtres de la cité ont réussi, en légitimant leur pouvoir, à passer d’un état de fait à un état de droit. Richesse et pouvoir ne sont que des moyens pour réussir à perpétuer une position dominante. L’analyse serrée de l’exemple francfortois met en valeur la domination complète du club des maîtres de la ville, le cercle de l’Alt-Limpurg, acquise grâce à une politique d’instrumentalisation des métiers (fait rare dans les villes allemandes), de prestige d’appartenir aux élites de droit (avant même la richesse et le pouvoir politique), des curatèles systématiques sur les hôpitaux ou fondations, enfin une pratique familiale du pouvoir. L’absence de troubles sociaux permet de vérifier l’acceptation d’une communauté civique dans laquelle tous les citadins reconnaissent la légitimité des élites à gouverner et rester aux affaires pour établir la paix nécessaire à tous et fixer les règles de partage, même si les parts ne sont pas égales.
4 Les conflits urbains constituent un autre champ de recherche en cours de renouvellement. Pour les contemporains de ces tensions si fréquentes à la fin du Moyen Âge, il s’agit d’une incapacité des élites à régler les faides, les dettes de la ville ou les guerres extérieures. Les historiens ont longtemps fait une lecture directe de ces troubles en y voyant la division entre le patriciat et les métiers pour le partage du pouvoir. Depuis la relecture des témoignages d’écriture citadine par Menke, il apparaît que la mémoire urbaine est surtout la mémoire des conflits, épinglés et dénoncés pour aller à l’encontre de la notion de « commune », c’est-à-dire de la fonction intégratrice du corps urbain. Derrière le discours des sources qui oppose les puissants et le commun, se développe, en réalité, une pensée politique de juste répartition : les puissants gouvernent avec leur capital et leur savoir, le commun travaille et défend par ses armes et ses ressources la ville en danger. Le règlement des conflits est donc une affaire entre factions, entre oligarchies.
5 Les recherches sur la constitution des élites et l’histoire de leurs conflits ne peuvent esquiver la question fondamentale des sources. L’auteur présente alors le cas de Francfort dans cet espace haut-allemand de production substantielle de chroniques. Deux écoles d’écriture urbaine y ont perpétué la mémoire du conseil, du patriciat et des grands marchands par un discours de conscience civique « militante », enracinée dans la paix, l’ordre et la justice. Les chanoines de la collégiale impériale Saint-Barthélémy ont produit des Annales jusqu’au dernier tiers du XIVe siècle puis des laïcs ont poursuivi l’entreprise, « école du conseil et du comptoir » avec, entre autres, les chroniques de Job et Bernhard Rohrbach dont P. M. a fait son miel. Ces productions accompagnent, et ce ne peut être le fruit du hasard, la conquête de l’indépendance administrative de la collégiale et les réformes successives du droit qui, avec l’achat de la charge d’écoutète par le conseil en 1372, sanctionnent l’indépendance et l’immédiateté de la cité. Le conseil devient le tribunal dépositaire du droit de l’empereur avec tout le prestige que lui confère sa désignation comme siège officiel de l’élection royale.
6 Si la conscience aiguë du droit et de la justice comme gardiens de la cohésion civique s’exprime clairement dans l’écriture des élites, il n’en demeure pas moins nécessaire d’obtenir, pour assurer la paix sociale, un consensus participatif de l’ensemble de la communauté citadine. C’est le rôle des fêtes, entre le sacré et le pouvoir. Subtilement, l’auteur analyse en réalité la recomposition de ces fêtes par les chroniqueurs, appropriation de la mémoire urbaine par les élites. Mais à Francfort les festivités publiques sont peu à peu détournées à des fins privées. Au XVe siècle, la fête entre soi, avec le déploiement des programmes, des couleurs, des quartiers et des cours familiales, marque l’aboutissement de la domination patricienne par le choix fait d’un lieu soustrait à l’espace public.
7 Dans une dernière partie, « Identités urbaines : espace, territoire et mémoire », P. M. décortique l’intérêt des villes pour leur forêt. La nécessité de l’approvisionnement en bois relève de l’évidence ; en revanche, l’importance de la forêt qui fait progresser l’administration de l’espace urbain, la gestion et les techniques de plantation, le concept de forêt de ville, enrichit une nouvelle direction de recherche... quand la documentation le permet ! L’espace de la ville se révèle également par la route et la maîtrise des communications ou par la ville des autobiographies où se disent la nostalgie de la ville natale ou l’attachement à la ville d’adoption – bref, la conscience de soi dans un espace choisi, retravaillé et souvent reconstruit. P. M. propose de « combiner l’espace des mémoires et le temps du récit ».
8 Familier ou non de l’espace germanique, tout lecteur de cet ouvrage verra ses horizons s’élargir et sa recherche s’enrichir. Un livre incontournable.
9 Odile KAMMERER.