Les Cisterciens et la croisade de Livonie
Pages 521 à 560
Citer cet article
- BOURGEOIS, Nicolas,
- Bourgeois, Nicolas.
- Bourgeois, N.
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0521
Citer cet article
- Bourgeois, N.
- Bourgeois, Nicolas.
- BOURGEOIS, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0521
Notes
-
[1]
Friedrich Benninghoven, Der Orden der Schwertbrüder, Cologne, 1965 ; Manfred Hellmann, Die Anfänge christlicher Mission, dans Studien über die Anfange der Mission in Livland, Manfred Hellmann (éd.), Sigmaringen, 1989, p. 7-36 ; Tadeusz Manteuffel, La mission balte de l’ordre de Cîteaux, dans La Pologne au Xe Congrès international des sciences historiques à Rome, Varsovie, 1953 ; ou encore Tore Nyberg, Deutsche, dänische und schwedische Christianisierungsversuche östlich der Ostsee im Geiste des 2. und 3. Kreuzzuges, dans Die Rolle der Ritterorden in der Christianisierung und Kolonisierung des Ostseegebietes, Zenon Hubert Nowak (éd.), Toru7, 1983, p. 93-114, pour ne citer que les principaux.
-
[2]
L’abbaye de Dünamünde était la principale bénéficiaire de ces dons ; mais ceux-ci avaient parfois pour destination des monastères extérieurs à la Livonie. Ainsi, l’abbaye Roma (ou Gutnalia) de Gotland reçut des terres en Harrien de la part du roi de Danemark après la conquête de l’Estonie (Die Estlandliste des Liber Census Daniae, éd. Paul Johansen, Copenhague, 1933, feuillets 44 r et 47 r).
-
[3]
L’ancien moine d’Aulne-sur-Sambre Baudoin, légat pontifical de 1231 à 1234, fut le plus célèbre de ces moines blancs au service de la Curie. Mais il n’est pas exceptionnel : l’abbé de Gotland en 1213 (Liv-, Esth- und Curländische Urkundenbuch nebst Regesten, éd. Friedrich Georg von Bunge, Dorpat, Reval & Riga, 1853-1910, dorénavant abrévié UB, I, no 31, p. 38), le prieur de Riddaghausen en 1224 (UB I, 58, 60) apparaissent avoir été actifs de cette façon.
-
[4]
Une bulle pontificale datée de 1204 évoque tres religiosorum ordines, Cisterciensem videlicet, monachorum et canonicorum regularium, qui, disciplinae insistentes pariter et doctrinae, spiritualibus armis contra bestias terrae pugnent, et fidelium laicorum, qui sub templariorum habitu... (UB I, 14, 18). La dernière mention renvoie vraisemblablement aux Porte-Glaive, dont la règle était copiée sur celle du Temple. La fondation de l’ordre des Porte-Glaive a été contemporaine de celle du monastère de Dünamünde (cf. Friedrich Benninghoven, Der Orden... p. 37-53) ; quant aux chanoines réguliers, ils étaient présents depuis les débuts de l’évangélisation. Meinard, premier évêque des Lives, était ainsi un chanoine augustin de Segeberg (Heinrichs Livländische Chronik, éd. et trad. all. Leonid Arbusow et Albert Bauer, Hanovre, 1955, dorénavant abréviée HL, livre I, chap. 2, e.a.). La famille du troisième évêque Albert illustre encore mieux l’étroite intrication entre les chapitres d’Allemagne du Nord et le clergé livonien : si l’évêque était issu du chapitre cathédral de Brême, ses frères Engelbert, premier prévôt du chapitre de Riga (1202-1209, cf. UB 6, 2 et 13, 3), et Rothman, premier prévôt du chapitre de Dorpat en 1224 (HL IX, 6, et XXVIII, 8), étaient d’anciens chanoines augustins originaires l’un de Neumünster, l’autre de Segeberg. Un autre de ses frères, Hermann, premier évêque de Dorpat (1220-1248), avait auparavant dirigé l’abbaye bénédictine Saint-Paul de Brême (HL XXIII, 11). Le deuxième prévôt de Riga, Jean, était un ancien Prémontré de Scheda (HL XIII, 3) ; il obtint d’ailleurs pour le chapitre cathédral la règle de son ordre (UB I, 56, 59). De leur côté, les Porte-Glaive tentèrent, avec moins de succès que plus tard les Teutoniques, d’obtenir des évêques propres dans les terres sous leur contrôle (UB I, 24, 32 e.a.).
-
[5]
La principale pierre d’achoppement était le droit de prêcher, que l’ordre était extrêmement réticent à accorder à ses membres à partir de la fin du XIIe siècle. Sur cette question de la licentia praedicandi, cf. Marie-Humbert Vicaire, Vie commune et apostolat missionnaire. Innocent III et la mission de Livonie, Dominique et ses Prêcheurs, Fribourg, 1977, et surtout Michele Maccarone, I papi e gli inizi della cristianizzazione della Livonia, dans Gli inizi del Cristianesimo in Livonia-Lettonia. Atti del Colloquio internazionale di storia ecclesiastica in occasione dell’8 centenario della chiesa in Livonia (1186-1986), Michele Maccarone (éd.), Vatican, 1989, p. 31-80. En avril 1200, Innocent III exhorta ainsi les abbés cisterciens à ne pas refuser de laisser partir les moines désireux d’accompagner l’évêque de Livonie (Leonid Arbusow, Römischer Arbeitsbericht, I, p. 321, 322 et 336, no 9). Il faut sans doute interpréter aussi en ce sens la bulle de Célestin III autorisant Meinard à employer dans sa prédication des moines issus d’ordres variés (UB I, 11, 11).
-
[6]
Ainsi l’abbé de Riddaghusen qui refuse de laisser partir son prieur (UB I, 58, 60).
-
[7]
Marcel Pacaut, Les moines blancs, Paris, 1993, p. 142-143. Les retombées de ce schisme sur la mission livonienne seront examinées dans notre chapitre consacré à l’évangélisation de l’Estonie.
-
[8]
Éd. UB I, I, 1, et UB III, I . a, 1.
-
[9]
Wilhelm Arndt, dans Archiv für die Geschichte Liv-, Est-, und Curlands, éd. Friedrich Georg von Bunge, Dorpat, 1842, p. 84-86, et Julius Paucker, Verhandlungen des Gelehrten Esthnischen Gesellschaft, I, 2, p. 66.
-
[10]
Pour une étude détaillée des premières expéditions scandinaves, voir Eric Anderson, Early Danish Missionaries in the Baltic Countries, dans Gli inizi del Cristianesimo in Livonia-Lettonia, op. cit., p. 245-275, et Lucien Musset, Les peuples scandinaves au Moyen Âge, Paris, 1951, p. 160-165.
-
[11]
« Deshalb ist es jedoch nicht durchaus nothwendig, unsere Urkunde für unecht zu erklären, zumal in ihr der Erbauung des Klosters in Reval oder in Esthland gar nicht gedacht wird. Sie könnte daher allerdings im J. 1093 bereits ausgestellt, und -nachdem in späteren Jahren das damals nur projectirte Kloster wirklich in Reval errichtet worden – diesem Kloster als Stiftungsurkunde übergeben sein » (Reg. I, 1).
-
[12]
Ainsi Ernst Pitz, Papstreskript und Kaiserresskript im Mittelalter, Tübingen, 1971, p. 5, écrivait-il : « Die Dänen dagegen, die schon 1093 in Estland ein Zisterzienserkloster errichtet hatten... »
-
[13]
Eric Anderson, Early Danish Missionaries..., op. cit., p. 254-255.
-
[14]
Insuper sic damus eisdem sanctimonialibus quattuor mille florenos...
-
[15]
Elle est ainsi totalement absente des transactions commerciales et financières à Riga jusqu’en l’an 1352 (Das Rigische Schuldbuch (1286-1352), éd. Hermann Hildebrand, Riga, 1872).
-
[16]
Petri de Duisburg Cronica terre Prussie, IV, 35, in Scriptores rerum Prussicarum I, p. 200.
-
[17]
UB I, 283, 367.
-
[18]
Cet affrontement débute en 1104 avec l’érection de Lund en archevêché indépendant et se prolonge jusqu’au milieu du XIIIe siècle. Une tentative de reconstruction complète de ce conflit est fournie par Odilo Engels, Stauferstudien, Sigmaringen, 1996, p. 282-314.
-
[19]
La meilleure synthèse partielle en langue non scandinave à ce propos est le travail de Tore Nyberg, The Danish Church and Mission in Estonia, Nordeuropaforum, 1998, p. 49-72. La principale source sur ces événements est la Saxonis Grammatici Gesta Danorum, éd. Jan Olrik et Hans Raeder, Copenhague, 1925-1957, dorénavant abrévié Saxo.
-
[20]
Ainsi, le voyage de 1152 fut l’occasion de gagner l’appui de Bernard de Clairvaux auprès du pape. Celui de 1156 déboucha sur la création de la province d’Uppsala soumise à Lund, au détriment à la fois des prétentions d’Hartvig de Brême sur l’épiscopat suédois et de celles du siège de Linköping, soutenu par Valdemar.
-
[21]
En 1157, le cardinal Roland Bandinelli, envoyé par Adrien IV négocier la remise en liberté d’Eskil (lequel avait été fait prisonnier en Allemagne dans des circonstances mal élucidées), engagea une violente dispute avec l’Empereur, allant jusqu’à proclamer que celui-ci tenait sa couronne du pape. Deux ans plus tard, Roland, devenu pape sous le nom d’Alexandre III, ne fut pas reconnu par Frédéric qui lui préféra un autre candidat, Victor IV. Michel Parisse, Allemagne et Empire au Moyen Âge, Paris, 2002, p. 106-107.
-
[22]
Saxo, XIV, 28.
-
[23]
Pour plus de détails sur le voyage d’Eskil, voir Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit. (1), p. 11-13.
-
[24]
« Mit zisterziensischen Anregungen hängt es jedenfalls zusammen, wenn er bald darauf, noch vor 1167, den Mönch Fulco aus dem Zisterzienser Kloster La Celle in Nordfrankreich zum Bischof von Estland weihte » (Friedrich Benninghoven, Der Orden..., 1965, op. cit. (1), p. 16). « Der erste Estenbischof hie Fulco, ein Franzose aus dem Zisterzienserkloster von La Celle, der noch vor 1167 vom Erzbischof von Lund geweiht wurde » (Heinz von zur Mühlen, dans Deutsche Geschichte im Ostern Europas III : Baltische Länder, éd. Hartmut Boockmann e.a., Berlin, 1994, p. 31). « Die Mission des Zisterzienserbischofs Fulco in Estland (...) bezeugt das Verantwortungsbewutsein des dänischen Erzbischofs für das Christentum in den überseeschen Gebieten » (Tore Nyberg, Kreuzzug und Handel in der Ostsee zur dänischen Zeit Lübeck, dans Lübeck 1226. Reichsfreiheit und frühe Stadt, Lübeck, 1976, p. 178). « Fulco was a Cistercian monk of Scandinavian origin in the monastery of Celle in France » (Peep Peter Rebane, Denmark, the Papacy and the christianization of Estonia, dans Gli inizi del Critianesimo..., op. cit. (5), p. 177).
-
[25]
Pierre, abbé de Montier-la-Celle à partir de 1145, devient abbé de Saint-Rémi de Reims en 1161 ou 1162 puis évêque de Chartres en 1181. Il meurt en 1183.
-
[26]
« Die Zugehörigkeit Bischof Fulcos zum Zisterzienserorden hatte freilich auch noch eine andere Konsequenz : die Verbindung von Missionsabsicht und Kreuzzugsgedanken, wie ihn in besonderer Weise Bernhard von Clairvaux vor dem – miglückten – Wendenkreuzug von 1147 und während seines Wirkens allgemein vertreten hatte » (Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit., p. 12-13).
-
[27]
Voir Dom Laurent Henri Cottineau, Répertoire topo-bibliographique des abbayes et prieurés, Mâcon, 1939, et surtout le Cartulaire de Montier-la-Celle, éd. Charles Lalore, 1822. De même, l’abbaye Saint-Rémi de Reims, que Foulques et Pierre ont rejointe en 1161-1162, était une fondation bénédictine.
-
[28]
UB I, 2-8, p. 2-9 ; SRL I, 1, annexes, 15, a-g.
-
[29]
« [Theoderich] war – wie Fulco –, Zisterzienser und schon frühzeitig Mitarbeiter Bischof Meinhards bei der Livenmission » (Paul Johansen, Nordische Mission, Revals Gründung und Schwedensiedlung in Estland, Stockholm, 1951, p. 94).
-
[30]
Depuis la parution de cet ouvrage, cette erreur est commune à tous les spécialistes de la Livonie : Friedrich Benninghoven (1965), Peep Peter Rebane (1969), Tore Nyberg (1976), Manfred Hellmann (1989), Hartmut Boockmann (1994). Elle est cependant particulière aux seuls spécialistes de la Livonie. Les historiens de Cîteaux (Marcel Pacaut, Brian Patrick Mac Guire) ou des royaumes scandinaves (Éric Anderson) n’ont jamais compté l’abbaye de Celle comme faisant partie de l’ordre. Mais les ouvrages qui font autorité sont précisément ceux de Friedrich Benninghoven et Manfred Hellmann.
-
[31]
Cartulaire de Montier-la-Celle, op. cit., 34, p. 41.
-
[32]
The Letters of Peter of Celle, éd. et trad. Julian Haseldine, Oxford, 2001, dorénavant abrévié LPC, no 76, p. 340.
-
[33]
LPC 45-51, p. 182-234.
-
[34]
LPC 147, p. 538-541.
-
[35]
Les premières fondations cisterciennes en Scandinavie remontent aux années 1143-1144. Celles-ci essaiment à leur tour dans la seconde moitié du XIIe siècle, avec en particulier la fondation de Roma à Gotland (1164).
-
[36]
Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit., p. 11-12.
-
[37]
Sverker (1133-1155) était parent d’Absalon, ami de Valdemar et l’un de ses principaux soutiens contre Sven lors de la guerre civile (Saxo, XIV, 14). Face à lui, Eskil soutint Magnus Erikssøn, qui assassina Sverker en 1155 (Saxo, XIV, 17). Quant à l’évêque de Linköping, il était le rival de celui d’Uppsala pour la suprématie sur l’Église suédoise, et avait le soutien de Valdemar tandis qu’Eskil appuyait son adversaire (Tore Nyberg, The Danish Church..., op. cit. (19), p. 56-61).
-
[38]
LPC 52-60, p. 234-293.
-
[39]
LPC 115, p. 446-451.
-
[40]
LPC 35, p. 132-135, et LPC 114, p. 444-446.
-
[41]
Frater iste, presentium lator, per nos et per multos alios rogat mitti operarios de uobis in messem Domini. Messis enim multa in Dacia iam alba est ad metendum, sed operarii pauci, sed minor numerus qui non pottest sufficere ad edendum agnum. Non sit itaque uobis pigrum, non durum, non desperabile, mittere ex uobis qui nomen Dei et sanctum ordinem uestrum in terra illa portent... (LPC 114, p. 444).
-
[42]
Même s’il est difficile de dater avec précision ces chartes, cette antériorité ne fait pas de doute car Pierre était encore dans la première abbé de Montier-la-Celle (avant 1162, donc), dans la seconde déjà à la tête de Saint-Rémi de Reims.
-
[43]
Ex uestra dignatione in mandato ab anno preterito accepi quatinus Carthusienses fratres expeterem et de maturando negotio uestro eos commonefacerem. Erat autem negotium, sicut scitis, quatinus ad uos mitteretur frater Rogerius ad locum ordini illorum in partibus uestris perquirendum et preparandum (LPC 12, p. 30).
-
[44]
Une lettre de Pierre adressée au pape lui reproche ce refus : Nunquam ergo uobis molestum debet esse quod a uobis postulatur in auxilio propagande catholice fidei... Non a uobis hoc exigitur ut uirtus miraculorum tribuatur sed auctoritas uestra, cum ipso et in ipso operans ut facilius ei ab incredulis credatur (LPC 77, p. 344).
-
[45]
Membre d’une des premières familles du pays, les Hviderne, parent et principal conseiller de Valdemar le Grand, l’évêque Absalon, suffragant d’Eskil, était également le plus dangereux compétiteur de l’archevêque : il réussit effectivement à l’écarter et à lui succéder en 1177-1178 (Saxo, XIV, 58).
-
[46]
On vit d’ailleurs Pierre de Celle tenter de suciter de nouveau l’intérêt de l’archevêque en faisant appel aux raisons qui avaient selon lui motivé cette nomination : ad gloriam uestram respicit atque coronam quodcunque Christo adquirere potuerit. Non igitur obturandum est os boui triturandi, neque palea subtrahenda (LPC 96, p. 400). Cette lettre 96, vraisemblablement datée des années 1172-1173, est très intéressante car elle évoque une période difficile au cours de laquelle Foulques a dû rester auprès de son abbé, faute de pouvoir rejoindre son métropolitain (Retinuimus eum siquidem malo tempore). Il est tout à fait possible que cette période corresponde aux années 1170-1172, ces années précisément où Eskil avait dû faire un certain nombre de concessions à Valdemar pour obtenir une réconciliation (en particulier le couronnement de Knut VI et la canonisation de Knut Lavard), et où, par conséquent, Foulques devait être persona non grata à la cour danoise.
-
[47]
Ainsi le baptême collectif d’Arkona en 1168-1169 (Saxo, XIV, 39) avait-il permis de mettre fin à la piraterie endémique des Rugiens et d’assurer une domination danoise durable sur l’île par le biais d’une noblesse locale ralliée à la monarchie (Saxo, XIV, 42 ; XV, 1 ; XVI). Dans le second tiers du XIIe siècle, est également entreprise la colonisation monastique en Mecklembourg et Poméranie.
-
[48]
Saxo, XIV, 24 et 39 sont les plus détaillés, mais, en tout, ce sont 26 des 58 chapitres du quatorzième livre de Saxo qui font référence aux expéditions contre les Slaves ; un seul parle des pirates estes.
-
[49]
LPC 104 et 105, p. 422-427.
-
[50]
Diplomatarium Danicum, éd. Niels Skyum-Nielsen e.a., Copenhague, 1938 ; dorénavant abrévié DD I, 3, 27.
-
[51]
Alexander papa III regibus et principibus et aliis Christi fidelibus per regna Danorum, Norvegiensium, Guetoniorum et Gothorum constitutis (UB I, 5, 5). Les éditeurs du DD ont corrigé Guetoniorum en Suetoniorum ; il est également possible que cela réfère aux Gètes que l’on identifiait alors parfois aux Suédois, de même que le latin médiéval a consacré l’usage de confondre les Danois et les Daces. Dans un cas comme dans l’autre, cela renvoie au royaume de Suède.
-
[52]
Universis Dei fidelibus per Daciam constitutis (UB I, 6, 7, et DD I, 3, 28).
-
[53]
Helmut Roscher, Papst Innocenz III und die Kreuzzüge, Göttingen, 1969, p. 192-214.
-
[54]
Si on compare la bulle Non parum animus noster avec celle adressée au roi de France pour la seconde croisade un quart de siècle plus tôt, on ne décèle aucune innovation. La structure argumentative est la même, simplement la bulle d’Alexandre III est beaucoup moins riche que la précédente, signe vraisemblable du peu d’intérêt porté par le pape aux affaires de Livonie. À ce propos, voir Peep Peter Rebane, Denmark, the Papacy, op. cit. (24), p. 171-201.
-
[55]
LPC 181, 686-689.
-
[56]
Cette opposition entre les deux familles prit des formes assez violentes. Sverker Ier fut assassiné par Magnus Erikssøn, lequel succomba à son tour sous les coups du fils du précédent, Charles (Saxo, XIV, 17). La famille d’Absalon et André entreprit par la suite plusieurs expéditions militaires en Suède en faveur de Sverker II.
-
[57]
Saxo, XIV, 54.
-
[58]
Saxo, XIV, 38.
-
[59]
« En conséquence, nous accordons à ceux qui se seront battus contre ces païens avec force et courage un an de rémission pour les péchés qu’ils auront confessés et pour lesquels ils auront fait pénitence, confiants en la miséricorde divine et en les mérites des apôtres Pierre et Paul, comme nous avons l’habitude de l’accorder à ceux qui visitent le Saint-Sépulcre » (Nos enim eis, qui adversus saepedictos paganos potenter et magnanimiter decertaverint, de peccatis suis, de quibus confessi fuerint et poenitentiam acceperint, remissionem unius anni, confisi de misericordia Dei, et meritis apostolorum Petri et Pauli, concedimus, sicut his, qui sepulcrum Dominicum visitant, concedere consuevimus ; DD 1, 3, 27).
-
[60]
Saxo, XIV, 19.
-
[61]
Saxo Grammaticus nous décrit année après année les entreprises menées par les Danois sur la côte méridionale de la Baltique, dont les principaux temps forts sont la conquête de Rügen (1168-1169) et la soumission de la Poméranie (1185) (Saxo, XIV-XVI).
-
[62]
C’est-à-dire Paul Johansen et ses héritiers (Friedrich Benninghoven, Manfred Hellmann, Heinz von zur Mühlen), qui font toujours autorité. Ils sont rejoints sur ce point aussi bien par l’historiographie scandinave et anglo-saxonne (Peep Peter Rebane, Tore Nyberg, Erik Christiansen) que par les auteurs plus anciens. Les seuls à s’être opposés à cette thèse sont le Polonais Tadeusz Manteuffel, l’historien balte en exil Harald Biezais et, plus récemment, le Danois Carsten Selch Jensen.
-
[63]
Friedrich Benninghoven, Der Orden..., op. cit. (1), p. 25 : « Er ist kaum von Meinhard ausgegangen, dessen versöhnlicher, geduldiger Art der Abschied von der Friedensarbeit sehr schwer geworden sein mu. Vielmehr sind – die Parallele der Ereignisse in Spanien und Frankreich zeigt es – die beiden Zisterzienser als Urheber anzusprechen » ; Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit. (1), p. 34 : « Mit Meinhards Tod endete der erste Abschnitt der Geschichte Alt-Livlands (...) mit der kurzen Regierungszeit seines Nachfolgers, des Zisterziensers Bertold von Loccum, jedenfalls mit dessen zweiter Fahrt nach Livland die Zeit der Kreuzzüge begann. »
-
[64]
Tadeusz Manteuffel, La mission balte..., op. cit. (1), p. 107-123 ; Harald Biezais, Bischof Meinhard zwischen Visby und der Bevölkerung Livlands, Acta Visbyensia, 3, Visby, 1969, p. 77-97.
-
[65]
Les plus remarquables pour notre propos étant Lettenland im Mittelalter, Studien zur Ostbaltischen Frühzeit und lettischen Stammesgeschichte, insbesondere Lettgallens, Münster, 1954, et Livland und das Reich : das Problem ihrer gegenseitigen Beziehungen, Munich, 1989.
-
[66]
Par exemple, la riche production anglo-saxonne ou scandinave. Il n’évoque même pas Deutsche, dänische und schwedische Christianisierungsversuche östlich der Ostsee im Geiste des 2. und 3. Kreuzzuges de Tore Nyberg, op. cit. (1), pourtant rédigé en allemand, dont les thèmes recoupent largement ceux abordés dans ses articles, mais dont les conclusions sont opposées aux siennes. Il y a 81 notes de bas de page dans l’article Die Anfänge christlicher mission ; 77 d’entre elles n’évoquent que des ouvrages en langue allemande. Deux renvoient à des auteurs polonais, une à un historien balte. Le seul travail en langue anglaise cité est Ernst Kantorowicz, The Kings two Bodies.
-
[67]
« Beide Arbeiten enthalten leider Fehler » (Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit., p. 34).
-
[68]
Crusade and Conversion on the Baltic Frontier 1150-1500, Alan V. Murray (éd.), Aldershot, 2001, p. 121-138.
-
[69]
« Most seem to think that this change in the manner of the conversion happened shortly after the first bishop of Livonia had died in 1196. From that time onwards the conversion of the Livonians happened entirely with the aide of crusader armies. Hereafter the missionary work in Livonia had a profoundly violent character, dominated as it was by almost continual fighting between the crusaders and the Livonians. As examples see Haraldis Biezais, Eric Christiansen, Peter Rebane, Manfred Hellmann, Bernd Ulrick Hucker... It is the intention of this article to have another look at the early attempts to convert the Livonians » (p. 121-122).
-
[70]
Heinrichs Livländische Chronik, éd. et trad. all. Leonid Arbusow et Albert Bauer, in Scriptores rerum Germanicum in usum scholarum, Hanovre, 1955 ; dorénavant abréviée HL.
-
[71]
Livländische Reimchronik, éd. Leo Meyer, Paderborn, 1876. Nous utiliserons désormais l’abréviation RC.
-
[72]
Manfred Hellmann ne l’emploie, quant à lui, que lorsqu’elle vient étayer son propos, c’est-à-dire qu’il ne considère que ses éléments hagiographiques. Il ne fait ainsi jamais mention des passages qui pourraient remettre en cause sa théorie.
-
[73]
Hic simpliciter pro Christo et predicandi tantum causa cum comitatu mercatorum Lyvoniam venit (HL I, 2).
-
[74]
La Livländische Reimchronik confirme cette association entre Meinard et les marchands allemands (RC 229-233). La chronique slave d’Arnold de Lübeck (Arnoldi abbatis Lubecensis Chronica, éd. Johann Martin Lappenberg, Hanovre, 1879, MGH SS 21, p. 100-250) évoque de même des marchands lübeckois.
-
[75]
Theutonici enim mercatores, Lyvonibus familiaritate coniuncti, Lyvoniam frequenter navigio per Dune flumen adire solebant (HL I, 2).
-
[76]
HL I, 4.
-
[77]
... quibus castra fieri pollicetur, si filii Dei censeri et esse decreverint (HL I, 5).
-
[78]
HL 1, 2.
-
[79]
Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit., p. 15-20, établit l’influence du premier évêque d’Oldenbourg au sein du chapitre de Segeberg, très impliqué dans l’évangélisation de la Wagrie. Ce que Hellmann retient de Vicelin est sa vie exemplaire, mais ce qui est surtout frappant dans la vie du missionnaire, c’est sa capacité à jongler entre les principaux pouvoirs politiques (l’archevêque de Brême, le duc de Saxe, le prince des Abodrites et le pape) pour se tailler un évêché et le peupler de colons. Si Meinard a, comme le pense Hellmann, été nourri de l’exemple de Vicelin, il n’a certainement pas une conception de la mission détachée de la question politique.
-
[80]
Les décisions importantes de Meinard sont prises mercatorum consilio (HL I, 15).
-
[81]
La position théorique de l’Église à la fin du XIIe siècle était qu’on ne devait pas avoir recours à la violence pour obtenir la conversion, mais qu’en revanche, face à ceux qui avaient un jour adopté la foi chrétienne et l’avaient ensuite rejetée, le recours à la force armée était légitime, et la guerre entreprise en ce sens pouvait être qualifiée de sainte. À partir du pontificat d’Innocent III, cette notion évolua peu à peu jusqu’au concept de croisade de conversion (voir Helmut Roscher, Papst Innocenz III.., op. cit. (53)). L’histoire des trois premiers évêques de Livonie illustre bien comment cette distinction se voit contournée dans la pratique.
-
[82]
Perfecto demum castro baptizati recidivant, nondum renati fidem suscipere detrectant (HL I, 6).
-
[83]
Vinici Holmenses simili promissione prefatum Meynardum circumvenientes facto sibi castro de dolis lucra reportant (HL I, 7).
-
[84]
Consummato autem castro secundo oblita iuramenti mentita est iniquitas sibi, nec est usque ad unum, qui fidem suscipiat (HL I, 9).
-
[85]
RC 214-228.
-
[86]
RC 248-254.
-
[87]
Voir l’article de Mariano Arszy7ski, Sredniowieczne budownictwo warowne na obszarze Inflant, dans Inflanty w sredniowieczu. Wladstwa zakonu kryzackiego i biskupów (La Livonie au Moyen Âge. Le pouvoir de l’Ordre teutonique et des évêques), éd. Marian Biskup, Toru7, 2002, p. 78. Cet argument archéologique a été bien perçu par Carsten Selch Jensen, qui ignore en revanche le texte de la Reimchronik.
-
[88]
Duobus castris Lenewarde et Ykescola inbeneficiavit (HL V, 1). Il le confirme un peu plus loin : mittique ad castrum Ykescola Conradum de Meyendorpe, cui iam dudum castrum idem in beneficio contulerat... (HL IX, 7).
-
[89]
Iuxta villam Ykescolam munitione (HL IX, 13).
-
[90]
Deinde Semigalli (...) ecclesiam Holme cum tota villa simul exerunt et castrum diu inpugnantes et capere non valentes recedunt (HL VI, 5).
-
[91]
Eo tempore Semigalli, pagani vicini, audita lapidum constructione, ignorantes eos cemento mediante firmari, cum magnis funibus navium venientes, putabant se stulta sua opinione castrum in Dunam trahere, sed a balistariis vulnerati dampna reportantes abierunt (HL I, 6). Le fait que les autochtones ne maîtrisaient pas l’arbalète est attesté par Henri (HL X, 12), et sera une des raisons du succès des armées croisées.
-
[92]
Cette présence militaire, ignorée par les disciples de Paul Johansen, a en revanche été relevée par Harald Biezais et Carsten Selch Jensen.
-
[93]
Quinta pars castri sicut a predicatoris surgit expensis... (HL I, 6).
-
[94]
Igitur estate proxima a Gothlandia lapicide adducuntur (HL I, 6).
-
[95]
... egestatem adventus sui causam esse improperabant (HL II, 2).
-
[96]
Inter duorum predictorum castrorum constructionem a Bremensi metropolitano Meynardus in episcopum ordinatur (HL I, 7). Cette ordination est confirmée par le pape deux ans plus tard (UB I, IX, 10, et X, 11).
-
[97]
Outre les arbalétriers que nous avons déjà rencontrés, on trouve quelques références aux compagnons de Meinard : Unde cum suis captato consilio... (HL I, 11), episcopus predictus collectis clericis cum fratribus... (HL I, 11). Plus loin dans sa chronique, Henri nous apprend que le premier évêque des Lives avait installé des chanoines : ... Meynardus, primus Lyvonum episcopus, est electus, qui eos sibi conformare volens conventum ipsorum in parochia Ykescola primus instituerat (HL VI, 3).
-
[98]
Unde usque fere ad ducentas marcas ecclesia est dampnificata (HL II, 9). Pour avoir un ordre de grandeur, la maison d’un patricien en Allemagne du Nord était alors estimée à 10 marcs ; à la fin du siècle, les échanges de marchandises et les lettres de créance dépassent rarement quelques marcs (Das Rigische Schuldbuch (1286-1352), éd. Hermann Hildebrand, Riga, 1872). Évidemment, Henri, ou plutôt sa source, car la forme du récit à ce moment fait penser à une lettre de récrimination, a tout intérêt à exagérer l’ampleur des dégâts, mais le fait est que l’Église livonienne doit déjà, à ce moment, posséder une certaine fortune immobilière.
-
[99]
HL II, 7.
-
[100]
Henri de Livonie se contente d’un sommaire vir vite venerabilis à son avènement (HL I, 1) et d’un pie memorie Meynardus episcopus post multos labores et dolores à sa mort (HL I, 14). Arnold de Lübeck (Arnoldi chronica slavorum, éd. Johann Martin Lappenberg, ex MG in usum scholarum, Hanovre, 1868, p. 213) et l’auteur de la Reimchronik sont plus prolixes, à défaut d’être originaux.
-
[101]
Eratque cum eis (le roi de Danemark) Estiensis episcopus Theodoricus, in Riga quondam consecratus, qui relicta Lyvonensi ecclesia regi adhesit (HL XXIII, 1).
-
[102]
Habebat idem episcopus cooperatorem in ewangelio, fratrem Theodericum Cisterciensis ordinis, postmodum in Estonia episcopum, quem Lyvones de Thoryida diis suis immolare proponunt, eo quod fertilior seges ipsius sit in agris eorumque segetes inundacione pluvie perirent (HL I, 10).
-
[103]
Ce type d’intervention est de loin le plus fréquent, surtout dans la Reimchronik. « Il se trouve que Dieu et sa Mère, qui engagent les chrétiens, sont les plus forts. Le combat est donc inévitable ; il n’y a pas d’autre moyen de prouver à l’ennemi que ses dieux sont dans l’erreur » (Erik Christiansen, The Northern Crusades : The Baltic and the Catholic Frontier, 1100-1525, Londres, 1980, p. 157).
-
[104]
Ceux-ci sont rares dans la période de conversion proprement dite ; la surreprésentation des actions militaires, lesquelles occupent un créneau voisin, ne doit pas y être étrangère.
-
[105]
Deum Saxonum (HL II, 8). L’expression employée par Henri est révélatrice de cette logique de compétition.
-
[106]
HL I, 10.
-
[107]
Eodem tempore Lyvo quidam de Thoreida vulneratus petivit a fratre Theodorico curari, promittens se, si curatus fuerit, baptizari. Frater autem herbas contundens nec tamen herbarum effectum sciens, sed invocato nomine Domini ipsum et in corpore et in anima baptizando sanavit. (...) Infirmus eciam quidam fratrem Theodericum vocat, baptisum petit. Quem mulierum proterva prohibet pertinacia a sancto propositio. Sed invalescente egritudine vincitur muliebris incredulitas, baptizatur, orationibus Deo committitur. Cuius morientis animam neophitus quidam ad septem distans miliaria ab angelis in celum deferri vidit et agnovit (HL I, 10). Henri de Livonie maîtrise parfaitement la dualité du miracle de guérison. Dans le premier cas, la guérison se produit. En affirmant l’ignorance du moine, le chroniqueur démontre l’origine miraculeuse de celle-ci. Dans le second cas, la guérison n’a pas lieu. Ce n’est pas à cause de l’impuissance de Dieu à accomplir le miracle ou du missionnaire à obtenir Son aide, mais bien parce que le baptême a été trop tardif, l’incrédulité trop persistante. De plus, le chroniqueur ne se borne pas à justifier l’échec ; il le relativise en montrant que la récompense du baptisé est simplement différée dans l’au-delà, et pallie le manque d’effet miraculeux par une vision.
-
[108]
Unde Lyvonum astucia christianorum timet et suspicatur super se venturum exercitum, unde dolis et lacrimis et aliis multis modis prefatum ficte revocare student episcopum... (HL I, 11).
-
[109]
Credit innocens omni verbo et mercatorum consilio simulque futuri exercitus fiducia accepta cum Lyvonibus revertitur. Promiserant enim aliqui de Theutonicis et quidam de Danis et de Normannis et de singulis populis exercitum se, si opus foret, adducturus (HL I, 11).
-
[110]
Pour Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit., p. 30, l’initiative reviendrait à Théodoric (ce qu’aucune source ne permet pourtant de supposer) et à Bertold (qui n’a pourtant encore aucun lien attesté avec la Livonie), simplement parce que ce sont des cisterciens : « Man dürfte kaum fehlgehen in der Annahme, da der Zisterzienser Theoderich – und andere Zisterzienser, zum Beispiel Bertold von Loccum – Vertreter dieser Auffassung war. Sie lag ihm als Angehörigen des Ordens, dem Bernhard von Clairvaux das Gepräge gegeben hat, gewi näher als dem Augustinerchorherrn Meinhard. » Qui plus est, toujours selon Hellmann, Meinard aurait dédaigné l’offre, préférant continuer son évangélisation pacifique : « Meinhard ist sich treu geblieben : Er hat sein Absicht, allein durch Predigt das Christentum bei den Liven einwurzeln zu lassen, bis zum seinem Ende nicht geändert » (p. 31) ; ce qui est contraire à ce que vient d’affirmer Henri.
-
[111]
RC 305-436. Meinard a été consacré évêque en 1186 et confirmé par le pape en 1188.
-
[112]
HL IV, 4. Il n’est cependant pas exclu qu’il ait été baptisé auparavant.
-
[113]
1143. Toutes les dates du début de la chronique rimée sont fausses, comme l’a souligné William Urban, The Livonian Rhymed Chronicle, p. 1-8. L’explication proposée par Urban est cependant elle aussi erronée (« The date 1143 also connects the missionary work of Meinhard to an earlier failure by a monk named Fulco, who was active in Estonia at that early date. » Or, la mission de Foulques ne saurait être antérieure à 1162, cf. supra). Il n’est à mon sens pas besoin d’invoquer d’autre explication que le caractère tardif de la Reimchronik.
-
[114]
HL VII, 3. Cette hypothèse a été faite par William Urban (op. cit., p. 6).
-
[115]
Igitur domnus papa cunctis signum crucis accipientibus et contra perfidos Lyvones se armantibus remissionem indulget peccatorum, litteras super hiis eidem episcopo Bertoldo sicut et suo dirigens predecessori (HL II, 3). La bulle de Meinard comme celle de Bertold sont malheureusement perdues.
-
[116]
C’est la date proposée par l’éditeur Albert Bauer. Faute de la mention d’un événement précis, elle repose certainement sur un calcul fait à rebours de la mort de l’évêque (1196), en considérant que les événements de la fin du règne se succèdent sans temps mort ; je ne suis pas entièrement convaincu par cette thèse, à cause du caractère saisonnier de la navigation en Baltique. Il a dû se passer un hiver entre l’épisode des croisés et l’épisode de la tentative d’assassinat (cf. infra).
-
[117]
Enfin, les seuls documents pontificaux concernant Meinard sont établis entre 1188 et 1193, signe vraisemblable de son passage à Rome à cette période : (UB I, 9, 10 ; 10, 11 ; 11, 11 ; et UB III, 10 . a, 3).
-
[118]
Chez Henri de Livonie, nous disposons de 47 lignes sur l’évêque pour la période 1184-1186, de 50 lignes pour la période 1195 (?)-1196, et de rien entre les deux.
-
[119]
HL I, 11 et 12.
-
[120]
La Baltique est une mer gelée en hiver, aussi la plupart des marchands et des combattants débarquent-ils au printemps pour repartir à l’automne ; seul un petit nombre d’entre eux reste pendant la saison froide. Henri évoque ainsi illis, qui ibi hyemaverant, mercatoribus (HL I, 11). Pour organiser la défense de l’évêché à cette période, Albert obtiendra que les croisés effectuent un service d’un an complet pour obtenir rémission de leurs péchés. Ce problème est également pour une bonne part à l’origine de la naissance de l’ordre des Porte-Glaive (cf. Friedrich Benninghoven, Der Orden..., op. cit. (1), p. 37-54).
-
[121]
Unde pro captando consilio domno pape clam nuncium suum, fratrem Theodericum de Thoreyda, direxit (HL I, 12).
-
[122]
La fin de la vie de Meinard, avec la lettre encourageante du pape et la description de sa mort paisible, et surtout l’arrivée de son successeur sans armée indiquent de même qu’Henri de Livonie accentue quelque peu par la forme son récit le côté dramatique du moment. Il est certain qu’il y avait des résistances et des affrontements face à la domination épiscopale, et que les hivers étaient des moments où la lutte devenait difficile, mais aucun fait ne nous permet réellement de penser que la situation fut tragique.
-
[123]
UB I, X11, 11.
-
[124]
Summus itaque pontifex audito numero baptizatorum non eos deserendos censuit, sed ad observationem fidei, quam sponte promiserant, cogendos decrevit (HL I, 12).
-
[125]
HL I, 13.
-
[126]
Sed dum Virones de fide recipienda tractarent, dux, accepto potius tributo ab eis vela sustollens divertit in molestiam Theutonicorum (HL I, 13). Ils avaient donc l’intention de convertir la région et sans doute de s’y établir, cette conversion ayant été ouvertement obtenue par la force.
-
[127]
Iam tunc idem episcopus cum duce Suecie... (HL I, 13).
-
[128]
Voir, par exemple, Friedrich Benninghoven, Der Orden... op. cit., p. 26, Paul Johansen, Nordische Mision..., op. cit. (29), p. 98 ; Carsten Selch Jensen, The Nature..., op. cit. (68), p. 129-131. Manfred Hellmann, Die Anfänge..., op. cit., p. 31, occulte totalement le problème : « Der Lettenpriester Heinrich flicht in die Erzählung von Theodorichs Romreise ein Ereignis ein, das nichts mit Meinhard zu tun hat. » Seul Harald Biezais, Bischof Meinhard..., op. cit. (64), p. 88, fait de Meinard l’instigateur de cette attaque : « Mit diesen Worten wird der Bischof deutlich als Organisator des Feldzuges gekennzeichnet, dem sich der genannte Jarl anschloss. »
-
[129]
HL I, 12.
-
[130]
Ipse enim natus de Wironia et a paganis in puericia captus, per venerabilem Meynardum episcopum a captivitate absolutus (HL X, 7).
-
[131]
Remissionem quippe omnium peccatorum indulsit omnibus, qui ad resuscitandam illam primitivam ecclesiam accepta cruce transeant (HL I, 12).
-
[132]
Et post paululum episcopus diem clausit extremum (HL I,14).
-
[133]
Videns se moriturum Lyvonie et Thoreida convocat quosque seniores (HL I, 14).
-
[134]
Factus episcopus, primo sine exercitu Domino se comittens fortunam exploraturus Lyvoniam pergit, Ykescolam venit (HL II, 2). Le chroniqueur tient à le faire remarquer, probablement par opposition aux dernières années de l’épiscopat de Meinard, plus mouvementées, ainsi qu’à la suite des événements.
-
[135]
Difficilis quidem primitus ad eundum exhibetur, sed metropolitani victus precibus predicationis onus aggreditur (HL II, 1).
-
[136]
Hartvig II a ainsi pris soin de faire confirmer dès 1188 par le pape ses droits métropolitains sur l’évêché d’Üxküll, en même temps que sur ceux de Schwerin, Ratzebourg et Lübeck (UB I, 9, 10). Les premières décennies du XIIIe siècle allaient voir se développer les tendances centrifuges du clergé livonien et la concurrence des métropoles de Lund et Magdebourg.
-
[137]
La Scandinavie ayant définitivement échappé à l’autorité de la métropole brêmoise en 1154, l’archevêque Hartvig Ier (1148-1164) initia une politique d’expansion en direction des terres païennes de l’Est. Il vit ainsi en 1163 lui revenir les nouveaux évêchés de Lubeck, Schwerin et Ratzebourg. Hartvig II se tourna vers la Livonie, dont il nomma les trois premiers évêques, Meinard, Bertold (tous deux d’anciens ministériaux de Brême) et finalement son propre neveu, Albert de Buxhövden (1199).
-
[138]
Le chapitre HL II, 2 nous donne des détails sur ses tribulations.
-
[139]
Clam naves adiit et Gothlandiam revertitur et in Saxoniam procedens Lyvoniensis ecclesie ruinam tam domno pape quam metropolitano et Christi fidelibus conqueritur universis (HL II, 3).
-
[140]
Igitur dominus papa cunctis signum crucis accipientibus et contra perfidos Lyvones se armantibus remissionem indulget peccatorum, litteras super hiis eidem episcopo Bertoldo sicut et suo dirigens predecessori (HL II, 3). La bulle est malheureusement perdue.
-
[141]
Hic misso trans aquam nuncio querit, si fidem suscipere et susceptam servare decernant. Qui se fidem recognoscere nolle nec servare velle proclamant. Episcopus vero neglectis retro navibus ipsis nocere non potuit (HL II, 4). Holme était construite sur une petite île au milieu du fleuve.
-
[142]
Ergo cum exercitu ad locum Rige [le site de la future Riga, donc près de l’embouchure] revertitur et cum suis quid agat consiliatur (HL II, 4).
-
[143]
HL II, 7.
-
[144]
Dirigum tamen episcopo nuncium, causam exercitus superducti requirentes. Respondet episcopus causam, quod tamquam canes ad vomitum, sic a fide sepius ad paganismum redierint. Item Lyvones : « Causam hanc », inquiunt, « a nobis removebimus. Tu tantum remisso exercitu cum tuis ad episcopium tuum cum pace revertaris, eos, qui fidem susceperunt, ad eam servandam compellas, alios ad suscipiendam eam verbis non verberibus allicias ». Episcopus ab eis huius securitatis obsides filios ipsorum requirit, et illi penitus se daturos contradicunt (HL II, 5).
-
[145]
L’expression verbis non verberibus est empruntée à Cicéron, Tusc. III, 64, comme l’a relevé Albert Bauer dans son édition, p. 13, no 5.
-
[146]
HL II, 5-6.
-
[147]
Amisso etenim capite suo nimirum turbatur exercitus et tam equis quam navibus, tam igne quam gladio Lyvonum perdunt segetes (HL II, 6).
-
[148]
Quo viso Lyvones, ut maioribus dampnis occurant, pacem innovant (HL II, 7).
-
[149]
... annone mensuram de quolibet aratro ad expensas cuiusque sacerdotis satuendo (HL II, 7).
-
[150]
Par exemple, les anciens de Treyde s’en prirent à d’autres villages de la Düna ou à l’un des leurs qui avait déserté leur camp pour la maison épiscopale, Caupo.
1Jusqu’à la fin du XIIe siècle, la Livonie se situait aux confins de l’Europe, dans tous les sens du terme. Terre païenne, isolée de l’Occident par l’impénétrable Wildnis, contournée par les principales routes commerciales, bien peu connaissaient seulement son existence. Seuls les pirates et les commerçants scandinaves s’y aventuraient, parfois accompagnés de missionnaires téméraires dont l’activité n’a laissé que peu de traces.
2La situation évolua considérablement avec l’intensification de la présence allemande en Baltique. La fondation de Lübeck (1159), suivie de l’établissement de la « communauté des marchands allemands fréquentant Gotland » (1161), furent les premières étapes de ce processus. Après un quart de siècle, un premier évêque originaire de Brême, Meinard, entreprenait l’évangélisation et la soumission des peuples lives. L’objectif principal était de contrôler la Düna, vaste cours d’eau reliant la Baltique à Polotsk, carrefour des routes reliant toutes les grandes villes de la Russie septentrionale : Smolensk, Vitebsk, Novgorod, Moscou... Dès lors, tout s’accéléra. En 1201, la ville de Riga fut fondée à l’embouchure du fleuve. En 1207, l’évêque Albert recevait la Livonie en fief d’Empire. En 1227, l’évangélisation était achevée et toutes les provinces contrôlées par des chevaliers impériaux. La ville de Riga comptait à la fin du XIIIe siècle quelque 8 000 habitants et concentrait une grande partie du commerce baltique. Elle devint en alternance avec Visby un des chefs-lieux de tiers, ce qui en faisait la troisième ville hanséatique après Cologne et Lübeck.
3Quarante ans se sont écoulés entre les débuts de la mission et l’achèvement de l’évangélisation de la Livonie ; mais cette victoire n’a pu être obtenue qu’au prix d’un recours systématique à la croisade et d’une soumission de la région à quelques centaines de chevaliers saxons et westphaliens. Les historiens se sont longuement interrogés sur l’origine de cette Mission durch Schwert und Kreuz, en rupture avec les pratiques de l’évangélisation du XIIe siècle. Le parallèle avec la croisade contre les Wendes de 1147 a amené un consensus universel, chose rare quand il s’agit de la Livonie : toutes écoles de pensée confondues, c’est la responsabilité de l’ordre de Cîteaux qui est mise en avant [1].
4Il est certain que les Cisterciens ont été très activement impliqués dans le processus d’évangélisation, contribuant à la mise en valeur des terres conquises et à la formation et l’encadrement du clergé séculier. Ainsi, une grande partie des évêques livoniens de notre période furent d’anciens cisterciens : Bertold, deuxième évêque des Lives (1196-1198) ; Théodoric, premier évêque d’Estonie (1211-1219) ; Bernard, premier évêque de Sélonie (1218-1224) ; Geoffroy, premier évêque d’Ösel (1228-1234). En outre, l’érection des deux principaux évêchés livoniens fut chaque fois suivie de l’installation d’un monastère cistercien en un lieu proche du siège du pouvoir nouvellement établi : Dünamünde pour l’évêché de Riga, Falkenau pour celui de Dorpat ; pour les provinces de moindre importance, à défaut de créer un nouvel établissement, les princes ont pu distribuer des terres à des monastères cisterciens voisins [2]. Enfin, l’activité de l’ordre ne s’est pas limitée à celle des religieux sédentarisés en Livonie, puisque nous voyons des cisterciens venir participer, munis de recommandations pontificales, à la prédication ou à l’organisation ecclésiastique de la province [3].
5Cette intense activité déployée par les moines blancs, cette considérable influence obtenue par quelques personnalités issues de l’ordre, cette importance indéniable enfin des Cisterciens dans le processus missionnaire, a profondément marqué les historiens de la Livonie, qui ont vu en Cîteaux beaucoup plus qu’un simple moyen de l’évangélisation. Cîteaux, en effet, c’est Bernard de Clairvaux autorisant en 1147 les chevaliers allemands à aller combattre le slave païen plutôt que d’aller visiter le Saint-Sépulcre. C’est la milice du Christ, c’est la règle du Temple, c’est l’ordre de Calatrava. Un esprit cistercien soufflerait ainsi sur toute l’Europe, porteur d’idées nouvelles et responsable de toutes les évolutions dans la pratique de l’évangélisation, dans le sens d’une militarisation croissante. Ce paradigme, indépendamment de sa validité globale, pose malheureusement un certain nombre de problèmes quand on tente de l’appliquer à la christianisation de la Livonie.
6Premièrement, il faut garder en mémoire que, dans chacun des domaines où ils sont intervenus, les Cisterciens ont été âprement concurrencés par les représentants d’autres ordres : augustins (bientôt prémontrés), bénédictins traditionnels et Porte-Glaive occupèrent eux aussi un rôle de premier plan dès les débuts de la mission [4] ; et la compétition devint encore plus rude avec l’arrivée des ordres mendiants en Livonie dans les années 1230 puis des Teutoniques en 1237. Aussi est-il nécessaire d’être extrêmement prudent avant d’attribuer à l’influence cistercienne tel ou tel aspect de la mission en Livonie.
7Par ailleurs, il ne faut pas considérer les Cisterciens de Livonie comme trop étroitement associés aux orientations de la politique générale de l’ordre, comme faisant partie d’un ensemble monolithique. Les relations entre les frères livoniens et leurs abbayes mères étaient si distendues qu’il est aujourd’hui encore difficile de trancher avec certitude quant au lignage de Dünamünde ou de Falkenau ; pis, les actions menées par les cisterciens de Livonie, celles-là mêmes que les historiens leur ont reprochées comme caractéristiques des dérives expansionnistes de l’ordre, ont fait l’objet d’un désaveu de la part du chapitre général [5], et provoqué des heurts avec divers abbés [6]. Enfin, n’oublions pas que les divisions peuvent intervenir même au cœur de l’ordre : ainsi, le schisme victorin a mis en lumière l’importance que l’implication des moines dans la politique locale pouvait revêtir face à l’unanimité cistercienne [7].
8Le propos de ce travail n’est pas de réécrire l’histoire des Cisterciens en Livonie, mais de tenter de mieux appréhender le début de l’évangélisation en reconsidérant le rôle joué par les moines blancs. Nous nous intéresserons ainsi à la double naissance de la mission : d’une part, la transformation des expéditions danoises multiséculaires en volonté d’évangélisation et de conquête ; d’autre part, la naissance de l’évêché allemand de Livonie.
LA FONDATION DU MONASTÈRE SAINT-MICHEL DE REVAL
9La première manifestation d’une volonté danoise d’évangéliser l’Estonie apparaît dans un document daté du 16 août 1093 [8]. Il s’agit de la charte de fondation du monastère cistercien de femmes Saint-Michel de Reval par le roi Éric de Danemark. S’il était effectivement authentique, ce témoignage serait un argument de poids en faveur du rôle décisif joué par l’ordre de Cîteaux dans l’évangélisation de l’Estonie : les premiers religieux présents dans la région auraient ainsi été des moines blancs. Malheureusement, nous pouvons aujourd’hui affirmer avec certitude que ce document est un faux, puisque personne, pas même le roi de Danemark, ne saurait avoir donné la règle cistercienne à un monastère en 1093, c’est-à-dire cinq ans avant la fondation de Cîteaux.
10Sa validité était déjà contestée à l’époque où Friedrich Georg von Bunge décida de l’éditer ; aussi, le bourgmestre prit bien soin d’évoquer les thèses qui s’affrontaient. Ainsi, les partisans de la falsification s’appuyaient sur le fait que les Danois n’avaient à cette époque pas encore posé le pied en Estonie [9]. Il s’agissait là d’un raisonnement erroné, puisque, à plusieurs reprises au cours du XIe siècle, les souverains danois avaient mené des expéditions dans cette région ; Knut II s’était même proclamé duc d’Estonie en 1080 [10]. Cette contestation imparfaite laissait la porte ouverte à une double tentative de réhabilitation. La première fut celle de von Bunge, qui supposa que, au moment de sa rédaction, cette charte manifestait seulement la volonté du souverain et non une réalisation effective [11]. Pour cette raison, le document fut édité sous la date de 1093, et comme dans le recueil les chartes et les régestes étaient séparés, les historiens qui par la suite s’y intéressèrent, omettant de lire la note critique, admirent tout simplement l’existence du monastère Saint-Michel de Reval en 1093 [12]. La seconde étape fut franchie en 1989, quand un historien suédois, Eric Anderson, s’appuyant sur les sagas scandinaves, réfuta fort justement la contradiction proposée par les érudits germanobaltes en établissant la réalité de la présence danoise à cette époque, et réhabilita la charte de fondation ; il en corrigea toutefois la date de rédaction, qu’il fixa à 1095, afin de la faire concorder avec le règne du roi Eric Eiegod [13].
11En réalité, la charte a été rédigée de façon beaucoup plus tardive. En effet, la dot du monastère est exprimée en florins [14], une monnaie d’or née en 1252 et qui n’eut pas cours avant la fin du Moyen Âge dans l’espace baltique, dominé par le marc d’argent [15]. Il faut évidemment prendre garde aux noms, parfois fantaisistes, donnés aux monnaies dans les sources médiévales. Néanmoins, la charte ne saurait de toute façon être antérieure à l’apparition du terme même de « florin » : elle n’a pas pu être édictée avant la seconde moitié du XIIIe siècle, peut-être beaucoup plus tard. Cela concorde avec les autres témoignages dont nous disposons : la chronique de Pierre de Duisbourg place la fondation en 1250 [16], et la première apparition de Saint-Michel de Reval dans une charte remonte à 1255 [17]. Nous sommes ainsi contraints de rejeter le témoignage de cette source quant à l’origine de la mission en Estonie. Par conséquent, les débuts de l’évangélisation sont à rechercher dans la croisade du premier évêque des Estes, Foulques, quatre-vingts ans plus tard.
FOULQUES, UN ÉVÊQUE CISTERCIEN EN ESTONIE ?
12Le voyage de l’archevêque Eskil de Lund en France, en 1161, doit être considéré comme une péripétie d’un double conflit : d’une part, la rivalité entre le siège de Lund et celui de Brême pour les droits métropolitains en Scandinavie [18] ; d’autre part, la lutte d’influence au sein de l’aristocratie danoise entre les Thorgunnslaegt, la famille royale et les Hviderne [19].
13Ces conflits ont poussé l’archevêque Eskil à passer la plus grande partie de son temps en exil, tant pour échapper à l’affrontement avec la famille royale que pour trouver des appuis extérieurs à sa politique [20]. En ce sens, Rome était le premier objet de ses pérégrinations ; mais, à partir de 1161, Rome n’était plus dans Rome. Chassée par Frédéric Barberousse, la cour d’Alexandre III a trouvé refuge en France. C’est donc vers le royaume capétien que se dirigea dès lors Eskil. La route était au demeurant plus sûre que la traversée de l’Empire, qui avait valu à l’archevêque d’être fait prisonnier en 1157.
14Eskil entreprit son troisième voyage en 1161, alors que le schisme victorin menaçait de rompre l’équilibre des forces au Danemark en sa défaveur. Les positions du roi Valdemar et de l’archevêque de Lund quant au choix du souverain pontife étaient en effet inconciliables. Eskil ne pouvait décemment pas refuser son soutien à celui qui avait déclenché la querelle entre la papauté et l’Empire en tentant d’obtenir la libération du primat de Danemark [21], et qui était encore son appui le plus sûr contre l’archevêque de Brême. À l’inverse, Valdemar s’était personnellement rendu au concile de Metz qui avait excommunié Alexandre III [22], et avait à cette occasion prononcé un serment de fidélité à Frédéric Ier : il ne pouvait abandonner le parti de Victor IV sans une dangereuse rupture de sa politique impériale.
15Si Eskil ne parvint pas à tirer profit de son ambassade et dut finalement capituler sur les principaux points qui l’opposaient à son souverain, le périple de l’archevêque eut de toutes autres conséquences : l’ordination d’un moine champenois, Foulques, comme premier évêque d’Estonie et l’obtention d’une première bulle de croisade pour aller combattre les païens en Baltique orientale [23].
16Les historiens allemands ont, jusqu’à aujourd’hui, mis en avant l’appartenance de Foulques à l’ordre de Cîteaux [24]. Plutôt que de voir en Eskil le promoteur de la croisade, ils en ont fait un simple vecteur de la dynamique d’expansion cistercienne ; Foulques et son abbé, Pierre de Celle [25], seraient ainsi les véritables initiateurs de la mission en Estonie.
17Il faut reconnaître que cette hypothèse est séduisante par bien des aspects. Point n’est ainsi besoin de se plonger dans la difficile étude de la situation intérieure du Danemark, car les motifs de la politique archiépiscopale sont désormais de peu de poids face à la logique interne du prosélytisme cistercien. En outre, cet élément vient à l’appui de la thèse chère aux disciples de Paul Johansen, celle du Kreuzzugsgeist, qui se propagerait par toute l’Europe aux XIIe et XIIIe siècles, véhiculé par les moines blancs. La visite d’Eskil coïncidait en effet avec la fondation de l’ordre de Calatrava, et avec une reprise d’activité dans ces terres wendes jadis sillonnées, en esprit du moins, par saint Bernard. Manfred Hellmann résume remarquablement cette filiation entre l’activité du grand prédicateur et la croisade évangélisatrice en Livonie : « L’appartenance de l’évêque Foulques à l’ordre de Cîteaux avait encore une autre conséquence : le lien entre devoir missionnaire et pensée de la croisade, qui de façon plus remarquable avait été établi par Bernard de Clairvaux à propos de la – malheureuse – croisade contre les Wendes de 1147 et pendant l’ensemble de son œuvre. » [26] L’aventure de Foulques constitue ainsi, dans l’optique d’une histoire cistercienne de l’évangélisation, un double trait d’union : chronologique, puisque lui seul permet de relier deux épisodes distants de plus de cinquante ans ; mais aussi spatial, puisqu’il établit une passerelle entre les événements de la péninsule Ibérique et ceux des rives de la Baltique.
18Cette construction repose cependant sur l’appartenance effective de Foulques à l’ordre fondé par Robert de Molesme. Or cette appartenance, comme la fondation de Saint-Michel de Reval en 1093, est un pur mythe historiographique. L’abbaye de Celle, ou plutôt Montier-la-Celle, dans le diocèse de Troyes, était un établissement bénédictin traditionnel fondé au VIIe siècle, et il ne fut jamais rattaché par la suite à quelque ordre que ce soit [27] ; l’évêque Foulques comme l’abbé Pierre n’étaient en aucune façon des cisterciens.
19Le mythe ne prend pas cette fois son origine chez les barons baltes. Ni Friedrich Georg von Bunge ni la principale édition contemporaine, celle des Scriptores rerum Livonicarum, ne faisaient de Montier-la-Celle une abbaye cistercienne [28]. C’est vraisemblablement Paul Johansen qui, le premier, a introduit cette confusion [29]. Celle-ci s’est par la suite propagée très rapidement chez tous les historiens de la Livonie en raison du succès rencontré par le travail de son élève, Friedrich Benninghoven [30].
20Il est difficile d’en savoir plus sur les origines du premier évêque des Estes. L’étude du cartulaire de Montier-la-Celle nous révèle qu’un certain Foulques était déjà prepositus et monachus de l’abbaye en 1145 [31]. En admettant qu’il s’agissait bien du même homme, cela signifierait qu’il y est entré cette année même, puisque Pierre de Celle affirma par la suite avoir accueilli Foulques en son monastère [32], et que 1145 était précisément la première année de son abbatiat. Mais il n’y a guère plus d’information à y glaner. La meilleure façon d’en apprendre davantage est finalement d’étudier l’activité, bien mieux documentée, de Pierre de Celle. En effet, l’abbé et le moine semblent avoir été très liés : Foulques suivit Pierre à chacun de ses changements de monastère ; et celui-ci tenta, tout au long de sa vie, d’user de ses relations afin de faire progresser la cause et la position de son protégé.
PIERRE DE CELLE, LES CISTERCIENS ET LA CROISADE EN ESTONIE
21Cette étude permet par ailleurs de revenir sur un autre aspect du paradigme de l’évangélisation cistercienne. Les historiens, de quelque école qu’ils soient issus, se sont appuyés sur la constatation des relations privilégiées entretenues par Pierre de Celle et par Eskil avec plusieurs abbayes cisterciennes, et plus particulièrement avec Clairvaux, pour renforcer cette filiation. Mais quelle était la nature exacte de ces liens ? Sur l’ensemble de la correspondance que nous lui connaissons, soit 183 lettres, Pierre a adressé en tout et pour tout sept lettres à des moines claravalliens [33] et une au chapitre général de Cîteaux [34]. Celles-ci ne comportent pas la moindre allusion à l’activité évangélisatrice de l’ordre mais font plutôt référence à des problèmes théologiques ou à des questions beaucoup plus concrètes de droits monastiques. Des mentions indirectes de cisterciens dans le reste de sa correspondance, se dégage une impression semblable. On peut seulement en conclure que l’abbé éprouvait une admiration certaine pour saint Bernard, et comptait plusieurs amis dans l’une des plus importantes communautés monastiques de son environnement immédiat. Rien de bien exceptionnel.
22Un autre argument invoqué par les tenants de la responsabilité cistercienne est la simultanéité de la mission danoise en Estonie et de l’introduction des cisterciens en Scandinavie [35], ce qui suggérerait un lien entre les deux phénomènes. Manfred Hellmann a ainsi consacré un paragraphe à l’établissement des Cisterciens au Danemark et en Suède [36]. Pour étayer son argumentation, Hellmann invoque les fondations de Nydala et d’Alvastra, les deux premiers monastères cisterciens de Scandinavie. Il paraît en fait douteux que ces établissements puissent avoir un lien avec l’activité évangélisatrice d’Eskil, dans la mesure où ils sont l’œuvre de deux personnalités hostiles à Eskil, le roi de Suède Sverker Ier et l’évêque Gilles de Linköping [37].
23S’il est erroné d’attribuer à Eskil la prime implantation des moines blancs dans la péninsule, on ne peut en revanche nier qu’il a favorisé leur développement dans sa province. Mais combien de princes dans toute l’Europe n’en ont pas fait autant, pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec des problèmes d’évangélisation ? Eskil a fondé des établissements monastiques qui lui ont fourni par la suite des administrateurs efficaces et des ambassadeurs loyaux ; exactement comme il l’a fait avec des bénédictins traditionnels et des prémontrés. Or aucune source ne permet d’affirmer le moindre lien entre ces Cisterciens danois, d’une part, Pierre de Celle et la mission estonienne, d’autre part. Et personne n’a jamais invoqué le rôle de ces monastères bénédictins non cisterciens ou de ces prémontrés danois dans la propagation de la croisade.
24Il est intéressant de comparer ce résultat avec une étude des relations entretenues par Pierre avec un autre ordre monastique, celui des chartreux. L’abbaye de Mont-Dieu en Ardennes s’est vu adresser neuf lettres [38], auxquelles il faut ajouter celles envoyées à Val-Saint-Pierre [39] et à La Grande Chartreuse [40]. Contrairement à la correspondance cistercienne de l’abbé, il est question, dans plusieurs de ces lettres, de l’expansion de l’ordre cartusien, ainsi que d’évangélisation. La dernière épître est de loin la plus intéressante pour notre propos, car elle mentionne l’établissement d’une nouvelle fondation de l’ordre, dans laquelle serait fortement impliqué l’abbé. Et le lieu de cette fondation n’est pas anodin : le Danemark [41] ! Cette lettre fait écho à une autre, antérieure de quelques années [42], à destination cette fois de l’archevêque de Lund, dans laquelle Pierre de Celle rappelle qu’il a été explicitement chargé par Eskil d’obtenir la fondation d’un établissement cartusien sur les terres du prélat [43].
25Eskil a donc effectivement introduit des chartreux au Danemark, dans une optique affichée d’évangélisation et par le biais de ce même abbé qui lui a présenté Foulques, le premier évêque d’Estonie. Un nombre de coïncidences bien supérieur à celui qui a suffi à faire condamner les cisterciens. Mais nul n’a jamais soupçonné les Chartreux d’être les promoteurs de la croisade d’évangélisation.
26Si la mission estonienne n’est pas le fruit d’une expansion cistercienne, nous devons rechercher ailleurs les raisons de la consécration de Foulques.
27L’initiative de celle-ci revient indubitablement à Eskil. En effet, pas plus que quiconque en Occident, Pierre de Celle n’avait la moindre connaissance de la géographie de la Baltique orientale, comme le révèle sa correspondance avec l’archevêque de Lund. On peut également écarter l’hypothèse d’une volonté pontificale, pour les mêmes raisons, et parce qu’en outre Alexandre III refusa dans un premier temps d’apporter son soutien à Foulques [44]. Restent à découvrir les motivations du prélat ; en cela, deux pistes s’offrent à nous.
28La première est celle d’une quête de légitimité d’Eskil, à l’extérieur, et surtout à l’intérieur de sa province. La querelle avec l’archevêque de Brême au sujet des droits métropolitains en Scandinavie n’avait en effet été résolue qu’en 1154 ; et, après plus d’un demi-siècle d’âpres rivalités, nul ne pouvait alors être sûr qu’il s’agissait bien d’un règlement définitif. Les archevêques de Brême, qui se succédèrent jusqu’à la fin du XIIe siècle, démontrèrent par leurs pétitions répétées qu’ils ne considéraient pas le débat clos ni leur cause indéfendable. Dans ce contexte, l’ordination d’un évêque et l’érection d’un diocèse au sein de la province nordique étaient certainement autant de gestes propres à étayer les prétentions métropolitaines d’Eskil. Cette précaution était d’autant plus bienvenue que le front des ennemis de l’archevêque était alors grossi de tous les adhérents à la cause de Victor IV : l’Empereur, mais aussi le roi Valdemar ou encore l’évêque Absalon de Roskilde [45], qui voyait certainement dans le succès du schisme en Allemagne et en Scandinavie une occasion de prendre l’avantage sur son rival. Si cette hypothèse est juste, cela signifie qu’Eskil était plus intéressé par la nomination de l’évêque en elle-même que par un potentiel travail missionnaire de sa part. Cela explique en ce cas pourquoi l’archevêque semble s’être désintéressé par la suite du sort de son nouveau suffragant, au point que l’ensemble du travail effectué à la Curie romaine pour la promotion de la croisade fut l’œuvre de Foulques et de son ancien abbé [46]. Cela explique également l’échec apparent de la croisade.
29Il n’est cependant pas nécessaire de considérer cet acte comme une pure manœuvre diplomatique, éloignée de tout désir d’évangélisation. Qu’Eskil ait tiré de l’opération quelque bénéfice politique n’exclut pas que celle-ci puisse avoir eu pour origine l’intérêt bien réel de quelques aristocrates danois pour la Baltique orientale. En pareil cas, la nomination d’un évêque champenois aurait été le fruit de la nécessité autant qu’un geste symbolique. Nous constatons en effet qu’Eskil a passé hors les frontières la plus grande partie de son épiscopat, ce qui ne l’a empêché ni d’œuvrer à l’organisation de l’Église danoise ni de s’immiscer largement dans les affaires temporelles du royaume. Il est donc probable que son activité ne s’interrompait pas totalement lors de ses longues périodes d’exil. Son pouvoir n’était de toute façon pas de nature purement personnelle : même loin de Lund, il conservait sur place une famille, des partisans, une clientèle, autant de gens qui devaient s’efforcer d’assurer la continuité d’une politique qui servait leurs intérêts, et d’effectuer le lien avec l’archevêque. Les expéditions de pillage en Estonie et en Courlande, qui avaient été si fréquentes à la fin du XIe siècle, se poursuivaient peut-être, sous la direction de nobles d’un rang inférieur à ceux de la famille royale, mais leurs agissements ne méritaient pas d’être consignés dans les annales. En pareil cas, l’exemple des expéditions contemporaines contre les Wendes ne pouvait manquer de leur suggérer l’utilité d’accompagner l’action militaire de campagnes d’évangélisation [47] ; d’où la nécessité de faire appel à la seule personne pouvant légitimer un tel processus, la seule autorité capable de consacrer un nouvel évêque, le métropolite de Lund.
30On ne peut donc pas rejeter d’emblée le caractère effectif de la croisade menée par Foulques. Mais on ne peut pas davantage l’attester, car celle-ci n’a obtenu aucun succès suffisamment durable pour être mentionné par les sources. Tore Nyberg a tenté, avec beaucoup de conviction, de trouver quelques échos de l’action de l’évêque ; son principal argument fut que, une dizaine d’années après les événements, Foulques se vit confier un rapport ayant trait à l’île de Rügen et une mission d’arbitrage auprès du chapitre de Roskilde, signe de son crédit au sein du clergé danois et de sa connaissance de la Baltique. Si l’on peut suivre entièrement l’historien sur ce point, on ne peut malheureusement rien en déduire concernant l’évangélisation de l’Estonie. D’une part, il n’y a rien d’invraisemblable dans le fait qu’un suffragant du métropolite de Lund, fût-il seulement évêque in partibus, puisse jouir d’une certaine considération parmi des chanoines dont un certain nombre devaient être des proches ou des partisans d’Eskil. De même, avoir une certaine connaissance de l’île de Rügen, contiguë au Danemark et principale destination des expéditions royales au cours de la seconde moitié du XIIe siècle, dont la description revient constamment dans l’œuvre de Saxo Grammaticus [48], n’a rien d’exceptionnel pour quelqu’un qui a visité la Scandinavie ; on voit mal quel pourrait être le lien avec l’Estonie. Enfin, la courte correspondance échangée entre 1178 et 1181 par Pierre de Celle et l’évêque de Roskilde, Absalon, à propos de Foulques ne fait pas mention de l’activité évangélisatrice de ce dernier, à une date où pourtant tout était déjà fini [49]. Je pense qu’il faut se résoudre à renoncer à toute preuve directe de la réalité de la croisade de 1171-1172, ce qui n’empêche pas de réfléchir quelque peu sur ses implications.
31Il peut ainsi être bon de chercher qui pourrait bien y avoir participé ou, du moins, sur qui ses promoteurs comptaient pour l’accomplir. La bulle de croisade Non parum animus noster, édictée par Alexandre III le 11 septembre de l’année 1171 ou 1172 [50], ne nous renseigne guère à ce propos, car elle était adressée d’une façon générale à tous les Scandinaves [51]. De même, une lettre pontificale invitant à soutenir Foulques, écrite presque simultanément, faisait appel indistinctement à tous les Danois [52]. On est loin des bulles de croisade « en blanc » délivrées par les papes du XIIIe siècle aux souverains danois, qui se résumaient essentiellement à des légitimations de guerres princières. Il faut, bien entendu, se garder de prendre au mot cette formule introductive et d’imaginer quelque mouvement d’enthousiasme ressemblant à celui qui avait pu suivre la proclamation des premières croisades méditerranéennes : rien n’en fait état. La différence de formulation par rapport aux expéditions de Valdemar II se situe plus vraisemblablement dans la perception pontificale des événements. Alexandre III était en effet peu versé dans les affaires de la Baltique ; le principe même de croisade de conversion en était encore à ses balbutiements [53]. On peut donc penser que le souverain pontife prenait modèle sur des bulles de croisades traditionnelles pour répondre à une demande inédite [54].
32Beaucoup plus révélatrice est en revanche la lettre écrite par Pierre de Celle à ce sujet aux princes de Suède [55]. Car il ne s’agit pas là d’une bulle de croisade destinée à attirer, par la promesse de larges rémissions, des pèlerins à la conscience un peu chargée, ni d’une simple justification ecclésiastique apportée à l’entreprise de quelque souverain, dont le caractère vague était d’autant plus bienvenu qu’il pouvait permettre un emploi varié. Cette lettre de l’abbé avait pour but d’excuser le retard de Foulques, dont la présence était requise en Suède. Ses destinataires étaient donc des gens qui avaient réellement besoin de l’évêque des Estes, et c’est par conséquent la mention la plus probante de personnes réellement intéressées dans l’entreprise d’évangélisation, hormis Eskil lui-même. Les deux figures que l’on peut identifier avec précision sont le roi et l’archevêque de Suède. Le premier, Knut (1167-1196), appartenait à la dynastie des Erikssøn, la famille rivale des candidats et parents de Valdemar Ier, les Sverkerssøn, ce qui n’était pas pour en faire un grand ami du souverain danois [56]. Knut accueillit même les deux petits-fils d’Eskil après que leur tentative d’assassinat sur Valdemar eut échoué [57]. Le second, Stéphane d’Uppsala (1162-1185), était un proche d’Eskil. Sa nomination et l’érection du siège d’Uppsala comme archevêché soumis à la primatie de Lund avait été l’occasion de contrer à la fois les revendications de l’archevêque de Brême et les prétentions de l’évêque de Linköping, candidat de Valdemar. Dans les deux cas, il s’agissait donc d’adversaires de la famille royale de Danemark.
33Cela est évidemment insuffisant pour conclure, mais on peut néanmoins se laisser aller à quelques constatations. La mission estonienne a impliqué trois des principaux adversaires politiques de Valdemar, au premier chef l’archevêque Eskil de Lund, mais aussi le roi Knut de Suède et l’archevêque Stéphane d’Uppsala. Elle était soutenue par Alexandre III à un moment où Valdemar Ier, Absalon de Roskilde et une grande partie de l’épiscopat danois avaient fait le choix du candidat impérial. Elle mordait sur les prérogatives de l’archevêque de Brême alors que la bataille pour les droits métropolitains en Scandinavie faisait rage et qu’Hartvig Ier se rapprochait du roi de Danemark [58]. Bien que bénéficiant d’une bulle de croisade d’une ampleur sans précédent, puisque la plaçant sur un pied d’égalité avec les croisades méditerranéennes [59], elle n’a débouché sur nulle expédition digne d’apparaître dans les chroniques danoises, contrairement à celles qui auront lieu sans l’appui du pape vingt ans plus tard.
34La clé se trouve peut-être dans le dynamisme de l’aristocratie danoise et dans les affrontements internes entre des groupes qui gravitaient autour du roi et de l’archevêque. Il existait en effet une noblesse danoise de nature incontestablement militaire, qui, depuis la fin de la guerre civile, avait dû trouver une autre activité. Non pas que les faides se fussent toutes brutalement interrompues, mais la mort de Knut V et de Sven III avait mis fin aux campagnes annuelles de grande envergure que se livraient les trois prétendants [60]. Une reconversion avait été permise par la reprise presque immédiate des expéditions contre les Vendes, sous l’égide de Valdemar et d’Absalon. Dans ces conditions, tant que cette occasion géographiquement si proche d’activité militaire et de prise de butin subsista, il se trouva peu d’hommes pour lui préférer le périlleux périple vers l’Estonie. Par ailleurs, cette affirmation du rôle de chefs de guerre des Hviderne n’était pas sans accroître leur position dans le royaume, au détriment notamment d’Eskil, qui ne pouvait plus jouer le rôle militaire de premier plan auquel la guerre civile l’avait accoutumé. Réciproquement, l’affirmation des droits métropolitains de Lund était susceptible de remettre en cause la nomination royale des évêques danois, source considérable de puissance et de profits. Chacun des deux partenaires a donc pu, entre autres affrontements de portée limitée, tenter un certain nombre de manœuvres destinées à affaiblir la puissance de l’autre. En appuyant l’archevêque de Brême, Valdemar sécurisait ses propres droits face aux prétentions archiépiscopales et, par la même occasion, se conciliait un puissant voisin ; en initiant une croisade parallèle aux expéditions contre les Slaves, Eskil tentait de préserver son rôle de chef de guerre et, au passage, marquait des points dans la compétition métropolitaine.
35Loin d’être la conséquence d’un prosélytisme exacerbé de l’ordre de Cîteaux, les débuts de la mission danoise en Estonie apparaissent plutôt comme une manœuvre diplomatique effectuée par un certain nombre de nobles scandinaves, groupés autour de l’archevêque Eskil. S’appuyant sur un phénomène réel mais de faible ampleur, les expéditions en Baltique orientale, ils ont tenté de contrebalancer l’influence grandissante de la famille des Hviderne et du souverain, et de renforcer les prérogatives de l’archevêché de Lund. Dans la pratique, leur action a été plus spectaculaire qu’efficace : les côtes slaves sont restées la principale destination des croisades danoises [61], et l’évangélisation de l’Estonie n’a pas commencé de façon sérieuse avant le XIIIe siècle.
36S’il est tout à fait possible que des Cisterciens aient participé de façon individuelle à ce mouvement, car une partie du clergé danois avait été formé dans des monastères cisterciens, comme partout en Europe, il est en revanche certain que les promoteurs du mouvement (Eskil, Foulques, Pierre de Celle) n’étaient pas des Cisterciens, qu’aucun monastère cistercien n’a été fondé en Estonie avant le XIIIe siècle, que le chapitre de Cîteaux ne s’est jamais préoccupé de cette mission, et qu’aucun des participants n’a dans quelque document que ce soit revendiqué le moindre lien entre la mission estonienne et les activités évangélisatrices d’autres Cisterciens ou l’héritage spirituel de Bernard de Clairvaux.
LES CISTERCIENS ET LES DÉBUTS DE L’ÉVANGÉLISATION FORCÉE EN LIVONIE
37Dix ans se sont écoulés avant que ne soit entreprise une nouvelle mission, sous la direction cette fois de l’archevêché de Brême. En moins d’un demi-siècle (v. 1182-1227), la Livonie tout entière est intégrée à la Chrétienté. Ce succès n’a pas été obtenu par la simple prédication, mais par le recours à la croisade et par la soumission du pays à quelques centaines de chevaliers, majoritairement originaires du nord de l’Empire.
38L’objectif de cette seconde partie est de déterminer le rôle joué par les Cisterciens, et notamment par les évêques Bertold d’Üxküll et Théodoric d’Estonie, dans l’apparition et le développement de la croisade évangélisatrice. Les historiens se sont jusqu’ici attachés à faire de l’ordre le promoteur incontesté de la Mission durch Kreuz und Schwert, avec des approches différentes. Ainsi, l’école dominante sépare nettement l’épiscopat de Meinard (1186-1196), purement pacifique, de la période ultérieure, marquée d’emblée par les croisades [62] : la rupture se produirait avec l’arrivée de Bertold, ancien abbé cistercien, en 1198 [63]. En revanche, les contestateurs du paradigme, l’ayant attaqué sur une base nationaliste, se sont appuyés sur la critique des Cisterciens de leurs adveraires, simplement en incluant Meinard au sein de l’édifice [64].
39Il convient, à ce propos, de donner quelques détails quant au débat historiographique qui a opposé ces dernières années deux des principaux spécialistes de la Baltique médiévale, l’Allemand Manfred Hellmann et le Danois Carsten Selch Jensen.
40Après avoir pendant près de quatre décennies fait paraître de nombreux et souvent excellents ouvrages [65], Manfred Hellmann a publié en 1989 un article qui s’est depuis imposé comme la référence sur les débuts de l’évangélisation en Livonie, Die Anfänge christlicher Mission. Ignorant la plupart des résultats de la recherche étrangère [66], l’historien cite néanmoins les publications de Biezais, son principal contradicteur, à la toute fin de son article. Mais il se garde bien de donner ses arguments. Il énonce simplement les titres et les fait suivre de cette mention lapidaire : « Toutes deux comportent malheureusement des erreurs. » [67]
41Une des conséquences de cet ostracisme s’est manifestée avec la parution, en 2001, d’un article de l’historien danois Carsten Selch Jensen, « the nature of the early missionary activities and crusades in Livonia, 1185-1201 [68] ». Celui-ci reprenait pour l’essentiel la position de Biezais, visiblement sans l’avoir lu. Le Danois a ainsi redécouvert des thèses formulées trente ans auparavant et a contribué à enfoncer un peu plus dans l’oubli l’historien balte. Le principal problème est que, pour étoffer sa bibliographie, Jensen a cité un certain nombre de travaux qu’il n’avait pas consultés, dont précisément celui de Biezais, qu’il ne connaissait que par la brève mention de Hellmann. Or Biezais avait donné un titre ironique à son ouvrage : Der friedliche Zeitabschnitt der katholischen Mission. Ignorant le contenu de l’article, Jensen a pris l’expression à la lettre et a rangé son auteur parmi les défenseurs de la thèse d’un début de mission pacifique [69]. Il fit donc dire à Biezais exactement le contraire de son propos, ce même propos qu’il reprend à son compte.
42Faut-il pour autant revenir aux thèses de Biezais ? Je ne le pense pas. L’historien balte en exil avait opté dans son travail pour une optique résolument nationaliste et anachronique, qui assimilait en bloc les missionnaires allemands à des impérialistes avides, et a effectivement commis des erreurs factuelles. Sa position originale et un travail approfondi lui ont toutefois permis le premier de déceler les faiblesses de la thèse dominante, et il convient de lui en rendre justice. Nous allons désormais tenter de repartir des sources pour proposer une vision différente de ces événements.
LES CHÂTEAUX DE LA DÜNA ET LES MIRACLES DE THÉODORIC
43La principale source dont nous disposons est la chronique de Livonie du prêtre Henri [70]. Cette chronique relate l’histoire de l’évangélisation de la Livonie jusqu’en 1227. Elle a été rédigée vers 1230 par un prêtre participant au travail missionnaire depuis 1205. Elle est extrêmement fiable et détaillée en ce qui concerne la période dont le chroniqueur fut témoin ; la partie qui nous intéresse est de seconde main, mais concorde généralement très bien avec les renseignements fournis par les sources diplomatiques. Simplement, il faut garder en mémoire que l’auteur était un partisan du troisième évêque de Livonie, Albert de Buxhövden, et que le texte manifeste un souci récurrent de justifier les méthodes pour le moins musclées de ce dernier.
44Les travaux parus sur notre sujet ont jusqu’ici souffert de deux faiblesses principales. La première est l’emploi quasi exclusif de cette source, au détriment notamment de la Livländische Reimchronik [71]. Ce récit versifié en bas-allemand composé par un chevalier teutonique à la fin du XIIIe siècle propose une version délibérément orientée et souvent fautive des débuts de l’évangélisation ; c’est pourquoi les historiens répugnent à l’utiliser [72]. Nous verrons pourtant qu’elle peut parfois être corroborée par d’autres sources. L’autre erreur a été de négliger les chapitres de la chronique d’Henri qui traitent de la période ultérieure : le prêtre s’y livre en effet à des références obliques au temps de Meinard, qui sont ainsi passées inaperçues.
45Les chapitres I, 2 à I, 4 évoquent l’arrivée de Meinard et ses premières tentatives. Le missionnaire y est présenté comme un homme d’âge avancé, « venu en Livonie en compagnie de marchands, simplement par la volonté du Christ, et pour prêcher » [73]. Ce qui est intéressant ici, c’est de voir apparaître en arrière-plan les marchands allemands, et ce dès le début de la mission [74]. Il est en effet certain que la Düna, principale route commerciale vers les principautés russes, les attirait [75], et qu’ils avaient tout intérêt à obtenir la sécurisation de l’espace fluvial, donc à prêter leur concours à l’entreprise de Meinard. Celle-ci fut initialement couronnée de succès : le prince de Polotsk, auquel les Lives payaient tribut, accorda au missionnaire l’autorisation de mener à bien sa tâche. Aucun détail ne nous est donné sur ses méthodes de conversion ; on sait simplement qu’il obtint quelques baptêmes dans le village d’Üxküll dans les premières années [76].
46Les premières précisions quant aux moyens employés par Meinard nous sont données au chapitre 5 : « Suite à un raid lituanien qui a ravagé le village live, mal défendu, l’évêque proposa de leur construire un château s’ils acceptaient le baptême. » [77] On remarque que Meinard ne se limite pas à une simple prédication, mais n’hésite pas à marchander le baptême. Cela n’a au fond rien d’étonnant : le vir vite venerabilis et venerande caniciei était un homme expérimenté [78], qui avait grandi dans un milieu pénétré du modèle du très pragmatique évangélisateur des Slaves, Vicelin [79], et qui bénéficiait du conseil des marchands qui l’accompagnaient [80]. On peut sans peine imaginer que, dans le marché passé avec les Lives, Meinard n’a pas évoqué le sort réservé aux apostats ou, tout du moins, que la portée pratique des arguties théologiques engendrées par le débat sur la guerre sainte échappait totalement aux habitants d’Üxküll [81].
47Quel qu’ait été l’état d’esprit des Lives au moment de la conclusion de l’accord, celui-ci ne dura guère : « Le château achevé, les Lives rechutèrent s’ils étaient baptisés, refusèrent le baptême sinon. » [82] Meinard ne se découragea pas, et conclut le même accord avec les voisins, du village de Holme [83]. « Mais, la deuxième forteresse achevée, les Lives, oubliant leur serment, renoncèrent à leur promesse et pas un n’embrassa la foi. » [84]
48Ce double reniement et l’acceptation résignée de Meinard correspondent trop bien au modèle évangélique pour que l’on puisse ne pas éprouver le besoin de comparer ce récit à celui qu’en donne d’autres sources. Or la première de celles-ci, la Livländische Reimchronik, donne de l’affaire une version fort différente :
und alsô lange dâ bliben
bi sie bûweten ein gemach.
mit urloube da geschach,
bie der Dune ûf einen berc
dâ bûweten sie ein êrlich werc,
eine burc sô veste,
da die selben geste
mit vride wol dar ûffe bliben
und iren kouf lange triben.
Ickesculle wart i genant
und liet noch in Nieflant.
die wîle sie da bûweten
die heiden nicht entrûweten,
da i solde alsô geschehen,
als i sider wart gesehen.
***
et [les marchands] restèrent là si longtemps
qu’ils s’y établirent.
Avec la permission des habitants,
près de la Düna sur une montagne
ils établirent une place forte,
un château si grand
que ces mêmes étrangers
pouvaient y rester en paix
et y mener leur commerce longtemps.
Il fut nommé Üxküll
et se tient aujourd’hui encore en Livonie.
Pendant la construction
les païens ne s’attendaient pas
à ce qu’il devienne
tel qu’on put le voir finalement [85].
50La forteresse ainsi construite avait donc été un château destiné à abriter les marchands, ou les étrangers d’une façon générale, et non les Lives. Au contraire, ceux-ci se seraient sentis de plus en plus menacés par le château et ses occupants :
sie rou vil sêre der vullemunt,
der an die burg bekomen was
zû Ickesculle als ich las ;
wen ir angist der was grô,
da in wurde widerstô
von der selben cristenheit
die wart von tage zû tage breit.
***
ils étaient très effrayés
de ce que le château était devenu
à Üxküll comme je l’ai dit ;
Leur peur était grande,
d’être attaqués
par ces chrétiens
plus nombreux de jour en jour [86].
52Un second témoignage en ce sens nous est donné par l’archéologie. Une reconstruction de la forteresse d’Üxküll nous montre un bâtiment qui ressemble plus à un château seigneurial qu’à une muraille de village [87]. Doit-on en conclure que le témoignage d’Henri n’est pas valable ? Pas nécessairement. La protection accordée par les murs pouvait être comprise comme la protection offerte par un seigneur à ses paysans, dans son château, en cas de problème. Il ne s’agirait donc ici que de la transposition d’un discours de préservation de l’ordre social très répandu ; la différence d’interprétation entre les deux chroniqueurs d’un même fait serait en ce cas liée à leurs différents horizons d’attente. Henri, désireux de justifier l’action des évêques de Livonie devant un public quelque peu familier avec les usages de la faide et les positions générales de l’Église concernant la guerre sainte, a tout intérêt à souligner la perfidie des Lives et leur apostasie à répétition : certes, Albert emploie des méthodes violentes, mais on a bien vu avec Meinard que la douceur ne menait à rien ; certes, les guerres d’Albert sont des guerres de conversion, donc a priori réprouvées par l’Église, mais en fait il ne s’agit que de contraindre des hommes ayant librement accepté le baptême à bien se comporter. Le second chroniqueur ne s’embarrasse pas de tels scrupules : l’évangélisation est achevée depuis longtemps, au moins en théorie, la guerre est parfaitement justifiée et les Teutoniques ont d’autres préoccupations.
53Dans la suite de sa chronique, Henri de Livonie nous donne des éléments supplémentaires propres à étayer cette thèse. Ainsi, à l’issue de sa croisade de 1200, l’évêque Albert, pour récompenser deux chevaliers, « leur donna en fief deux châteaux, Lennewarden et Üxküll » [88]. Plus loin, il est même explicitement écrit que « les fortifications [étaient] situées à l’extérieur de la ville » [89]. Pour la forteresse de Holme, dont je n’ai trouvé mention d’aucun témoignage archéologique et que la chronique rimée ignore, c’est la lecture de la suite de la chronique d’Henri qui seule nous apprend qu’il s’agit là aussi d’un château distinct du village : en 1202, « les Semigalliens (...) brûlèrent l’église de Holme et le village, et après avoir longtemps assiégé le château et incapables de le prendre, ils firent retraite » [90].
54La question se pose alors de savoir à qui était confiée la garde du château de Meinard à Üxküll. La chronique nous donne un indice, en relatant une attaque semigallienne repoussée par des tirs d’arbalète [91]. Il y avait donc des arbalétriers dans le château ; cela signifie que Meinard, se sentant en pays hostile, a pris soin de faire venir d’Allemagne ou de Gotland des soldats plus sûrs que les convertis [92].
55On peut également se demander qui a financé la construction. Certes, Meinard est riche. Outre sa prébende, il fait partie d’une puissante famille de Westphalie, les von der Lieth. Mais il n’assume pas seul le coût : « Le missionnaire payait un cinquième du prix de l’édifice. » [93] Qui a donc pu s’acquitter de la différence ? Je ne vois que deux possibilités, entre lesquelles il me semble difficile de trancher. Il se peut que ces mêmes marchands allemands, que nous voyons sans cesse aux côtés de Meinard, et qui lui servaient d’intermédiaires, par exemple pour amener de Gotland les maçons nécessaires à la construction [94], aient ainsi contribué financièrement à une entreprise dont ils étaient parmi les principaux bénéficiaires. Cela est par ailleurs cohérent avec la Reimchronik, qui fait jouer aux marchands le rôle moteur dans la construction du château, comme nous l’avons vu précédemment. Mais il n’est pas non plus invraisemblable que les Lives aient eux-mêmes contribué au financement de la construction, par exemple par le biais d’une taxe. Il est en effet fort probable que Meinard levait un impôt sur les convertis et que cet impôt était une des causes premières de son impopularité. Le principal indice en ce sens est donné par la chronique d’Henri, quelques pages plus loin. En l’an 1197, le successeur de Meinard, Bertold, se rendit une première fois en Livonie. Mais, dès son arrivée, il apprit l’existence d’un complot contre sa vie : les conjurés « lui reprochaient d’être venu à cause de sa pauvreté » [95]. C’est-à-dire qu’ils pensaient que le missionnaire était venu par cupidité, pour leur extorquer leurs richesses ; alors même que celui-ci n’avait rien pu faire encore en ce sens. C’est donc que son prédécesseur leur avait laissé un tel souvenir. Cela n’est au fond guère surprenant ; nommé évêque en 1186 [96], Meinard devait tenir son rang, entretenir sa maisonnée : les frères et les clercs qui l’accompagnaient, les soldats qui gardaient son château, ses serviteurs [97]. La richesse de l’Église de Livonie a dû commencer très tôt, car, lorsque les moines et les clercs virent quelques années plus tard leurs biens confisqués par les Lives, le dommage fut estimé à 200 marcs [98]. La bataille pour les dîmes est, d’une façon générale, au cœur des affrontements que mèneront les premiers évêques [99].
56En définitive, que nous apprennent les sources sur le comportement de Meinard au cours de la première partie de son travail missionnaire ? Elles nous révèlent qu’il a fait construire un château à son usage et à celui des marchands visitant la Livonie, qu’il l’a peuplé d’arbalétriers, qu’il a levé des impôts. Il s’est donc bien plus comporté en seigneur féodal (et tel était effectivement son rang, en temps qu’évêque d’Empire) qu’en prédicateur itinérant, en pauvre parmi les pauvres. Comme nous le verrons, la fin de son épiscopat ne fait qu’accentuer cette impression. D’où lui vient donc cette réputation que lui a faite l’historiographie ? Elle ne peut reposer que sur les descriptions de la personnalité de Meinard que nous donnent les chroniqueurs, lesquelles sont élogieuses quoique très conformes aux modèles du genre [100]. Mais, même en admettant que ces appréciations favorables ne soient pas de purs stéréotypes, elles n’ont rien d’incompatibles avec l’usage de méthodes violentes de conversion, ou un comportement plus proche de celui d’un quelconque châtelain que de l’idéal apostolique. Il n’y a aucune raison pour qu’un seigneur féodal, et en particulier un évêque, ne puisse être doux de caractère, pieux, ou juste quand bien même il fait régner une oppression sociale très dure.
57Au chapitre 10, la chronique nous offre l’occasion d’une digression, en nous présentant un tout autre personnage, le moine cistercien Théodoric. Ce Théodoric n’a guère trouvé grâce aux yeux de l’Histoire. Tout d’abord, son appartenance à l’ordre de Cîteaux, dont il fut de surcroît le premier représentant attesté en Livonie, l’a désigné comme responsable potentiel de toutes les dangereuses innovations qui s’y sont répandues. Pis, son ralliement à Valdemar II lors de la conquête danoise de l’Estonie lui a valu une longue réputation de traître [101]. C’est pourtant par un miracle que le moine attire pour la première fois sur lui le regard de l’Histoire [102] ; et c’est par des miracles qu’il mène toute son action évangélisatrice au cours de ces années. L’aide divine à ceux qui tentent d’accroître le troupeau du Seigneur se manifeste de différentes façons dans les chroniques livoniennes : par la victoire en bataille donnée au camp chrétien [103], par des compétitions directes avec les autres dieux, par des miracles de châtiment ou de guérison [104]. Mais toutes ont pour effet de montrer la supériorité du « dieu des Saxons » sur les autres [105]. C’est ainsi que les champs de Théodoric se voient épargnés, choses que les divinités païennes sont impuissantes à accorder à leurs fidèles.
58Le second miracle est encore plus didactique : les Lives décident de livrer au hasard le sort du prêcheur. Ils posent une lance sur le sol et font avancer un cheval ; selon que celui-ci franchit ou non la limite ainsi définie, il doit être épargné ou sacrifié. Le missionnaire se signe tandis que le devin se livre à des exhortations, et, bien entendu, Dieu guide les pas du cheval de sorte que son serviteur soit sauf [106]. Les deux divinités ont été sollicitées pour un affrontement direct, la lecture en est limpide. Mais Théodoric ne se limite pas à ce genre, puisqu’il accomplit également des miracles de guérison [107].
59Qu’en déduire sur la façon dont procède Théodoric ? Les miracles décrits sont à la fois suffisamment minimes (chacun d’eux pourrait être expliqué rationnellement sans trop de peine ; point ici de résurrection ou de châtiment spectaculaire) et suffisamment émaillés de détails concrets (par exemple, la façon dont le cheval est préparé) qui les écartent du simple stéréotype, pour que l’épisode puisse ne pas être rejeté a priori comme une pure invention rhétorique ; d’autant que le chroniqueur, indépendamment de la justesse de ses interprétations, se livre très rarement à ce genre de fantaisie. En ce cas, on est forcé d’admettre que les méthodes employées par le moine cistercien sont très différentes de celles de l’évêque : point de châteaux, point de marchands, point de soldats, point de dîmes. Non pas que le missionnaire apparaisse dans un dénuement extrême : il a pu acquérir quelques terres qui excitent la convoitise, nous l’avons vu. Non pas qu’il eût été opposé à employer des méthodes similaires à celles de Meinard ; la fin de sa vie témoigne de son ambition. Mais le fait est qu’il n’en a pas les moyens : l’appartenance à un ordre prestigieux ne saurait rivaliser avec les nombreux appuis dont disposent les Buxhövden. Aussi, à ce stade de la réflexion, s’il me fallait déterminer qui de Meinard ou de Théodoric a amené la Mission durch Kreuz und Schwert en Livonie, je ne ferais pas le même choix que les historiens qui se sont penchés sur le problème : Meinard seul peut avoir assumé ce rôle.
LES PREMIÈRES CROISADES LIVONIENNES
60La suite de la chronique d’Henri met à notre disposition davantage d’indices pour cerner l’action du premier évêque des Lives. En butte à de fortes résistances, Meinard décida de retourner à Gotland.
« Alors, la perfidie des Lives redoutant et soupçonnant l’arrivée future d’une armée chrétienne, ceux-ci tentèrent, par la ruse et par les pleurs et de mille autres façons, de faire revenir l’évêque... » [108]
62Pourquoi une telle crainte ? Aucune source ne mentionne la moindre expédition scandinave vers l’embouchure de la Düna à cette époque. Au reste, les Lives semblent ici expressément lier l’arrivée des soldats au départ de l’évêque. Il est fort vraisemblable que Meinard les a prévenus du sort qui les attendait, dans le but de faire pression sur eux et de les obliger à se conformer aux préceptes du christianisme. En outre, les Lives devaient avoir une bonne raison de considérer semblables menaces comme crédibles. Un pèlerin qui arriverait sans escorte dans un village étranger et qui intimerait à ses habitants de se convertir, faute de quoi il reviendrait avec une armée, ne serait guère pris au sérieux. Les habitants d’Üxküll devaient en tout cas se souvenir de ce qui était arrivé aux Semigalliens qui avaient jadis attaqué le château épiscopal.
63En réalité, les Lives avaient d’excellentes raisons d’être inquiets, car une armée était déjà en route, prête à se mettre à la disposition de l’évêque ; c’est seulement en ayant appris que celle-ci arrivait que Meinard accepta de revenir occuper son siège [109]. Or il n’est pas possible que cette armée se soit trouvée là par hasard, à 1 000 km du lieu où elle avait été recrutée [110].
64Pour comprendre d’où venaient ces hommes, nous allons nous référer une nouvelle fois à la Reimchronik. Celle-ci évoque en effet un voyage de Meinard à Rome, dans le but de faire confirmer son accession à l’épiscopat, donc entre 1186 et 1188 [111], c’est-à-dire à l’époque où la chronique d’Henri ne parle plus de Meinard, puisqu’il est hors de Livonie (il se rend précisément à Brême en 1186, mais la date de son retour est incertaine, comme le détail de son périple. Tout ce que nous savons est qu’il est de nouveau en Livonie en 1195-1196). Le récit contient des éléments suspects, comme la présence de Caupo, un chef live qu’Henri ne mentionne qu’à partir de 1200 [112], et surtout une date invraisemblable [113]. Il est fort possible que l’auteur ait mélangé cet épisode avec une visite effectuée par Albert et Caupo en 1203 [114]. Aussi n’aurais-je sans doute pas tenu compte de ce voyage si Henri de Livonie lui-même n’y avait fait référence. En effet, le chroniqueur nous apprend qu’après sa déconvenue l’évêque Bertold s’en alla chercher de l’aide à Rome. Le pape lui donna alors une bulle de croisade, « comme il l’avait fait à son prédécesseur » [115]. Son prédécesseur, c’est-à-dire Meinard.
65Si nous résumons, nous avons donc trois éléments distincts : la présence d’une armée à l’embouchure de la Düna venue au secours de Meinard vers 1195 [116] au plus tard, la certitude que Meinard s’est rendu à Rome pour y obtenir une bulle de croisade à une date inconnue, et le récit d’un voyage fait par Meinard à Rome entre 1186 et 1188. Il est dans ces conditions tentant de faire le lien, et d’accorder quelque crédit à l’existence du voyage mentionné par la Reimchronik, même si le détail de l’expédition est sans doute quelque peu différent [117]. Auquel cas, l’évêque aurait mené une campagne de recrutement en Allemagne dans les années 1188-1194, ce qui expliquerait le silence de la chronique sur cette période [118]. Mais, que cette hypothèse soit vraie ou non, une chose est certaine : Meinard s’est rendu à Rome, a obtenu dans un premier temps une bulle de croisade, dans un second temps une armée.
66Malheureusement pour Meinard, il semble que cette expédition ait tourné court : les Lives, craintifs, l’empêchèrent ensuite de communiquer avec l’armée en tentant de l’assassiner s’il sortait de chez lui, ainsi que les messagers qui faisaient la jonction [119]. Au passage, on remarque que le logis de Meinard était suffisamment bien défendu pour que les Lives n’envisagent pas de l’attaquer de front. En fait, il me semble que cet épisode doit se tenir au plus tôt l’hiver suivant le débarquement de l’armée de Meinard, qui a logiquement dû avoir lieu au printemps [120], bien que la chronique présente les événements l’un après l’autre sans transition. En effet, face à la menace live, Meinard envoie demander de l’aide, non pas aux marchands ou à ses troupes restées en arrière, mais au pape [121]. Considérant la durée d’un tel voyage, il n’aurait certainement pas fait cela si, au moment où la menace se précisait, des troupes se tenaient toujours à sa disposition à proximité. La chronologie vraisemblable est donc que l’évêque a réuni une armée en Allemagne, l’a fait débarquer début 1195, et a mené avec elle une campagne pendant l’été. À l’automne, les Lives, voyant les forces de l’évêque réduites, se sont décidés à passer à la contre-offensive ; Meinard a alors envoyé Théodoric au plus vite à Rome afin d’obtenir, pour le printemps 1196, une nouvelle troupe pour le secourir. L’évêque a considéré que sa propre présence était plus utile, ou moins mise en danger à l’intérieur de son château que sur la route de l’Italie, ce qui suggère que la situation n’était pas désespérée [122]. Dans la mesure où un premier contact avait été pris avec la Curie, où le réseau de relations de l’évêque avait déjà été mis à contribution une première fois, où des participants à la première expédition pouvaient avoir diffusé l’information ou être désireux d’y participer de nouveau, et comme la bulle de 1193 autorisait Meinard à déléguer son pouvoir [123], il y avait en effet quelque espoir que Théodoric, peut-être déjà associé à la campagne précédente, obtienne à son tour quelque résultat. Mais cet espoir fut déçu.
67En effet, Théodoric, s’il obtint le soutien de la papauté [124], ne parvint pas à recruter un contingent suffisamment important en Allemagne ; il dut se joindre à une expédition menée par un noble suédois, le Jarl Birger Brosa [125]. Ce faisant, il devait nécessairement composer avec les intérêts de celui-ci, qui le portaient plus naturellement à attaquer les pirates coures et estes qu’à aller soumettre les Lives sur les bords de la Düna. Néanmoins, la destination a sans doute fait l’objet d’un minimum de concertation, puisque le déroulement de l’entreprise nous montre les Allemands très impliqués dans celle-ci [126]. En fait, à y regarder de près, que la flotte se soit rendue chez les Coures ou chez les Estes, elle n’avait rien d’une expédition de secours. Elle ressemblait plutôt à une tentative d’agrandir le domaine des chrétiens en Livonie, quel qu’en soit l’endroit exact. Il ne s’agit pas d’un détournement par les Suédois : les Allemands coopéraient pleinement. Les premières expéditions de Meinard étaient soutenues par les marchands allemands, elles se sont dirigées vers la Düna ; l’expédition de 1196 était soutenue par les Suédois, elle a fait voile vers la Courlande et débarqué en Estonie.
68Qui était donc à la tête de l’expédition ? Henri de Livonie écrit clairement idem episcopus, c’est-à-dire Meinard [127]. Les historiens ont pensé à une simple erreur du chroniqueur, qui avait plus vraisemblablement en tête Théodoric [128] ; lequel, désireux de se tailler lui aussi un évêché, aurait donc abandonné Meinard et détourné l’usage de la bulle reçue du pape à son usage propre. Ils fondent cette erreur sur deux arguments : d’une part, l’évêque des Lives était alors enfermé dans sa forteresse, mais nous avons déjà évoqué de nombreux indices nous portant à croire que cet emprisonnement n’avait rien d’absolu ; nous pourrions encore en ajouter un, à savoir que Théodoric a pu passer outre [129]. Il faut d’ailleurs se rappeler que la situation de Meinard a dû évoluer favorablement avec le retour du printemps et l’arrivée de renforts et de ravitaillements. D’autre part, ils affirment que cette expédition, bien que figurant dans le livre consacré à Meinard, est postérieure à sa mort : en effet, elle est décrite au chapitre 14 tandis que la fin de l’évêque est relatée au chapitre 13.
69L’élément le plus décisif pour rejeter à la fois cette chronologie et la thèse d’une erreur d’Henri nous est livré par la suite de la chronique, qui revient brièvement sur les conséquences de cette expédition. Au livre 10, on apprend ainsi que Meinard a libéré un captif fait en Vironie, devenu prêtre par la suite [130]. Cela signifie que non seulement l’évêque était encore vivant au moment de l’expédition de Vironie, mais en outre que celle-ci a pu rejoindre Üxküll. Par conséquent, il n’y a plus aucune raison de rejeter le témoignage explicite d’Henri : Meinard était bien à la tête de la croisade de Vironie.
70Sur le déroulement exact de celle-ci, trois scenarios sont à mon sens possibles. L’évêque a peut-être tout simplement rejoint le moine pour participer à l’expédition. Une autre possibilité est de dissocier le voyage de Théodoric à Rome de l’offensive de Meinard en collaboration avec Birger Brosa : pendant que Théodoric se rendait en Italie pour obtenir l’aide du pape, l’évêque a cherché des renforts de son côté, recruté quelques Allemands parmi ses relations et obtenu l’aide d’un prince suédois. Cette dernière hypothèse a pour avantage d’expliquer pourquoi Henri ne qualifie pas de croisés les combattants partis convertir les Estes, alors que Théodoric avait obtenu une bulle de croisade en bonne et due forme [131]. Enfin, il reste envisageable que les chapitres I, 12 et I, 13 ne soient pas conséquence l’un de l’autre, car en définitive aucun autre indice que leur succession dans la chronique ne nous permet de les lier. Auquel cas tout devient très simple. Le Cistercien s’est dans un premier temps rendu à Rome et a obtenu des croisés, lesquels sont venus secourir Meinard, et la situation s’est normalisée. Plus tard, l’évêque a décidé de mener une expédition vers des terres voisines, profitant des bonnes dispositions d’un prince suédois, et du fait que sa position sur la Düna s’était affermie. Cette thèse a le mérite d’expliquer pourquoi les missionnaires participant au raid sur la Vironie décrit dans le chapitre 13 ne se voient pas reprocher par le chroniqueur de ne pas aller au secours d’Üxküll, alors que cette préoccupation était incessamment rappelée par Henri dans le chapitre 12.
71Faute d’une autre source, je crois qu’il ne faut rejeter aucune de ces possibilités. Cependant, pour notre propos, qui est de découvrir qui est à l’origine de la croisade évangélisatrice, il n’est pas nécessaire de trancher. Dans tous les cas, l’entreprise a été commanditée par Meinard. C’est lui, en effet, qui a envoyé le cistercien à Rome pour demander une croisade, comme c’était lui qui avait, l’année d’avant, fait venir une armée pour mater les Lives récalcitrants. C’est lui qui a vraisemblablement dirigé cette expédition, comme c’était lui qui dirigeait la communauté de la Düna, avec ses arbalétriers, ses châteaux et ses soldats fournis par les marchands. Non pas que Théodoric ait réprouvé ce dessein : il a accompli les vœux de l’évêque et en a certainement profité pour se donner quelque importance. Mais, à la fin du XIIe siècle, l’homme fort de la Livonie, celui qui possède des châteaux, celui qui est connu du pape, celui qui dirige des armées, celui qui a des appuis familiaux puissants, celui qui est évêque enfin, c’est Meinard.
72Cela n’allait plus durer longtemps. Le 14 août 1196, l’évêque rendit son dernier souffle [132]. La description de sa mort semble indiquer qu’à ce moment la position des croisés en Livonie était plutôt bonne : Meinard n’est pas mort en martyr mais chez lui, en présence des anciens des Lives et de Treyde qui avaient obéi à sa convocation [133]. Surtout, son successeur, l’abbé Bertold de Loccum, ne prit pas la peine de lever une armée avant de se rendre à Üxküll [134]. Les rapports produits par les émissaires du chapitre et des anciens l’avaient sans doute mis en confiance, et il devait compter sur les seules forces disponibles sur place.
73La nomination de Bertold semble avoir été une décision archiépiscopale : « Au début, celui-ci fit des difficultés et ne voulut pas y aller, mais sur les instances de l’archevêque il finit par accepter le fardeau de la prédication. » [135]
74On ne prendra pas trop à la lettre les réticences de l’abbé, qui correspondent à un rituel fréquent de refus du pouvoir, l’humilité faisant partie des qualités requises d’un évêque. En revanche, il transparaît qu’Hartvig II a accepté de se prêter au jeu. Comme Meinard, et comme Albert après lui, Bertold était un ministérial de Brême et un proche de l’archevêque ; par ce choix, Hartvig entendait vraisemblablement maintenir sur la mission une direction qui allait lui être de plus en plus contestée [136]. En tout cas, la nomination de Bertold semble être pour l’archevêque plus une continuité qu’une rupture dans son entreprise d’extension de la métropole brêmoise [137].
75La résistance rencontrée par le nouvel évêque des Lives fut sans doute plus grande que celle qu’il avait escomptée [138], puisque, se sentant menacé, il préféra ne pas s’attarder dans son diocèse. Il n’est en effet pas absurde de penser que la mort de Meinard a été perçue comme un moment favorable par les opposants à l’évêque pour reprendre l’offensive. Quoi qu’il en soit, face à cette difficulté, Bertold eut tout naturellement l’idée d’employer le même chemin que son prédécesseur :
« ... il retourna aux navires, de là à Gotland, puis en Saxe et finalement alla se plaindre de la ruine de l’Église de Livonie au pape, à l’archevêque et à tous les chrétiens. » [139]
77Le pape accueillit favorablement sa requête et lui donna une bulle de croisade [140]. L’expédition est racontée avec force détails ; Henri de Livonie apprécie les récits militaires. Elle nous offre un tableau bien différent de ce que la comparaison avec les expéditions méditerranéennes pourrait nous suggérer.
78La campagne commence non par une bataille mais par une phase de négociation. Non pas par une excessive bonté d’âme de l’évêque, mais parce que, dépourvus d’un matériel adéquat, les assaillants sont incapables de prendre d’assaut la ville de Holme, protégée moins par ses murailles que par la rivière Düna [141]. Cependant l’obstacle matériel n’était sans doute pas seul responsable de cet échec. En effet, ayant fait demi-tour et rejoint leurs navires, les croisés, qui auraient pu désormais entreprendre un siège, prirent le temps de se concerter [142]. L’entreprise était malgré tout risquée, et il est possible que nombre de croisés, venus remplir un vœu ou passer quelque temps loin de chez eux en attendant qu’une vendetta ne s’apaise, n’étaient pas prêts à tout. Nous verrons ainsi que, même après leur victoire, les chrétiens ne poussèrent pas très loin leur avantage et évitèrent de se lancer dans des sièges périlleux [143].
79Face à l’hésitation de leurs adversaires, les Lives pensèrent pouvoir reprendre l’offensive. Ils rassemblèrent leurs forces, rejoignirent le campement des chrétiens et... entamèrent de nouvelles négociations :
« Ils envoyèrent néanmoins un messager à l’évêque, pour savoir pourquoi il avait mené une armée contre eux. L’évêque répondit que la raison en était que ceux-ci étaient retombés dans le paganisme, comme le chien retourne à son vomi. Les Lives alors : “Nous comprenons tes raisons. Abandonne donc ton armée et viens en paix avec les tiens occuper ton siège. Il importe de permettre à ceux qui ont embrassé la Foi de pouvoir l’observer ; les autres, tu les convaincras par la parole et non par l’épée.” L’évêque exigea pour sa sécurité d’emmener comme otages leurs fils, et ils refusèrent catégoriquement de les donner. » [144]
81Henri n’était pas présent à ce moment et les termes du discours ont visiblement été remaniés ; peu de Lives devaient être capables de citer Cicéron [145]. Cette mise en scène est très habile de la part du chroniqueur, dans son optique de justification de l’évangélisation forcée : en prêtant aux Lives trompeurs et perfides les termes employés par les lettrés d’Occident opposés aux méthodes coercitives, et en mettant en lumière immédiatement après la duplicité des autochtones, exposée de façon très nette dans leur refus de donner une garantie sous la forme d’otages, le prêtre montre bien que la force reste l’unique recours.
82Indépendamment de la teneur exacte des tractations, on constate de part et d’autre une volonté de ne pas rompre le dialogue. Bertold et les siens auraient bien aimé obtenir un succès à peu de frais, tandis que les Lives étaient désireux de les voir partir. Les deux partis hésitaient à engager un conflit dans lequel ils pourraient tout perdre. Une trêve fut conclue, puis rompue. Une bataille fut engagée dans laquelle les croisés obtinrent la victoire mais perdirent leur évêque, tué lors de la poursuite [146].
« L’armée était très irritée par la perte de son chef, et, tant à cheval qu’en navire, tant par le feu que par le glaive, elle anéantit les récoltes des Lives. » [147]
84On aurait pu s’attendre à ce que la ville fût prise et rasée en représailles ; mais non, pour venger la mort de l’évêque, on se contenta de brûler les champs entourant l’île ! Henri a beau compenser par son emphase la faiblesse de cette réaction, on ne peut s’empêcher de constater que, malgré leur victoire, les chrétiens étaient toujours incapables de prendre la forteresse de leurs ennemis ou, du moins, qu’ils estimaient encore trop dangereux de le faire. Donc, ne pouvant se résoudre à un assaut frontal, ils se rabattirent sur des actes de pillage et de vandalisme. « Ce que voyant, les Lives, pour prévenir de plus importants dégâts, renouvelèrent la paix. » [148] Paix qui fut aussitôt acceptée par les Saxons, en échange d’une promesse de baptême, de garanties pour la sécurité des clercs et de l’acceptation de la dîme [149]. Ce compromis satisfaisait ainsi tout le monde (sauf, sans doute, les paysans dont les champs avaient été ravagés) : les croisés pouvaient à présent s’en retourner avec la satisfaction d’avoir accompli leur vœu à bon compte ; le clergé livonien marquait des points, qui n’étaient pas que spirituels ; les chefs lives avaient sauvé leur vie et leur position, qui auraient pu être menacées en cas de prise de la ville.
85Cette scène aurait pu, à quelques nuances près, se dérouler dans bien d’autres régions d’Europe, dans toutes les zones périphériques des grandes principautés. Loin d’avoir des fanatiques déchaînés d’un côté et des barbares furieux de l’autre, nous assistons à un affrontement entre deux camps de puissance équivalente. Chacun se montre peu désireux sans doute de faire des cadeaux à un adversaire qui lui est si étranger, mais chacun est conscient de son incapacité à obtenir une victoire décisive sur l’autre. Lives et croisés savaient à tout moment faire taire les armes pour le dialogue ou, plutôt, appuyer le dialogue par les armes. Pour beaucoup de participants, cet affrontement n’est qu’un élément parmi d’autres d’une géopolitique complexe : si bien des chevaliers saxons allaient, à peine revenus, se replonger dans ces innombrables querelles locales structurées par le conflit entre Welfes et Staufen, les seniores des Lives devaient tenir compte des incursions lituaniennes et lettones, sans même parler de conflits internes [150].
86On peut donc désormais affirmer qu’il n’y a pas eu deux phases distinctes de l’évangélisation, l’une pacifique et basée sur la simple prédication avec Meinard, l’autre baignant dans une violence extrême avec Bertold. L’évêque cistercien n’a fait que poursuivre les méthodes initiées par son prédécesseur, qui n’avaient rien d’angéliques, et rien non plus d’excessivement meurtrières. De même, les entreprises guerrières relevées dans les années 1180-1200 ne doivent être attribuées ni à Théodoric ni aux Cisterciens, mais bien à l’évêque et à son entourage. D’une façon générale, les innovations apportées en Livonie par les prélats et leurs hommes semblent plus proches des coutumes de la faide telle qu’elle pouvait se pratiquer au sein de la petite et moyenne noblesse allemande dont ils étaient issus, que des grandes théories de Bernard de Clairvaux sur le malicide et la milice du Christ. Pas plus que pour les premières croisades danoises, le rôle de l’idéologie cistercienne ne semble déterminant dans la mise en place du processus d’évangélisation par la croix et par l’épée au sein des missions allemandes, processus qui apparaît plutôt résulter de l’adaptation progressive des usages féodaux à un milieu plus hostile. Hostile parce qu’étranger de langue et de coutumes, parce que loin d’être imprégné de cette idéologie de l’obéissance et de la paix sociale que le christianisme allait lui apporter.
Mots-clés éditeurs : Baltique, évangélisation, Livonie, Moyen Âge, ordre cistercien
Date de mise en ligne : 01/12/2007
https://doi.org/10.3917/rhis.053.0521