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Compte rendu

Warren C. Brown et Piotr Górecki (dir.), Conflict in Medieval Europe. Changing Perspectives on Society and Culture, Aldershote, Ashgate, 2003, 334 p.

Pages 601h à 675h

Citer cet article


  • Lemesle, B.
(2004). Warren C. Brown et Piotr Górecki (dir.), Conflict in Medieval Europe. Changing Perspectives on Society and Culture, Aldershote, Ashgate, 2003, 334 p. Revue historique, 631(3), 601h-675h. https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601h.

  • Lemesle, Bruno.
« Warren C. Brown et Piotr Górecki (dir.), Conflict in Medieval Europe. Changing Perspectives on Society and Culture, Aldershote, Ashgate, 2003, 334 p. ». Revue historique, 2004/3 n° 631, 2004. p.601h-675h. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2004-3-page-601h?lang=fr.

  • LEMESLE, Bruno,
2004. Warren C. Brown et Piotr Górecki (dir.), Conflict in Medieval Europe. Changing Perspectives on Society and Culture, Aldershote, Ashgate, 2003, 334 p. Revue historique, 2004/3 n° 631, p.601h-675h. DOI : 10.3917/rhis.043.0601h. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2004-3-page-601h?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601h


1 Ce livre permet de faire le point des recherches sur les conflits dans l’Europe médiévale et particulièrement sur le Moyen Âge central, largement privilégié. C’est en effet la période sur laquelle se sont le plus concentrées les problématiques du « règlement des conflits » développées par les historiens américains. L’ouvrage regroupe les communications d’un colloque tenu en 2001 à San Marino en Californie ; elles sont encadrées par deux chapitres dus aux maîtres d’œuvre. En dépit de la focalisation sur les travaux américains, les coordinateurs de l’ouvrage rappellent les liens avec les historiens britanniques (autour de Wendy Davies et de Paul Fouracre), avec Dominique Barthélemy en France, et ils saluent également le groupe de travail plus récent animé par Isabel Alfonso et John Hudson, respectivement à Madrid et à Saint Andrews.

2 La notion de règlement des conflits couvre des options de recherche différentes parmi ceux qui s’y reconnaissent le mieux et, en même temps, elle est loin de faire l’unanimité parmi les historiens qui s’intéressent aux conflits et à la justice. Les directeurs de l’ouvrage se sont donc appliqués à présenter les pistes suivies et les divergences dans les approches. Dans le chapitre introductif ils partent des difficultés soulevées par l’utilisation des concepts et des catégories du présent pour faire l’histoire des conflits au Moyen Âge. Cette inadaptation a été soulignée par la plupart des historiens. Puis ils se livrent à un exposé des filiations intellectuelles, qui est le principal intérêt de ce chapitre. Ils datent le renouvellement de l’historiographie américaine de l’article fondateur de Frédéric Cheyette, en 1970 ( « Suum cuique tribuere » ), puis ils passent en revue les apports de plusieurs d’entre eux (Stephen White, Patrick Geary, Thomas Bisson, entre autres) mais également des travaux parallèles d’anthropologues dans les années 1970, dont ceux de Simon Roberts et John Comaroff, parce qu’ils ont particulièrement inspiré plusieurs historiens. S. Roberts évoquait en 1979 les « sociétés sans État ». Considérant les conceptions centrées autour de la loi comme inadéquates, cet auteur préférait inscrire sa réflexion à partir de la notion d’ordre. À cette fin, il a introduit les deux dimensions du normatif et du processuel. Alors que l’approche normative des sociétés présuppose que les normes ont une existence autonome et qu’elles exercent un effet important sur la résolution des litiges, les auteurs rappellent que, pour S. Robert, la notion de « processuel » commence par reconstituer le comportement des agents dans le litige, puis situe le rôle des normes en tant que variable dépendante. Ils mettent également en valeur que, selon une suggestion de Georges Simmel en 1955, le conflit est par essence constitutif de l’ordre social plus qu’il ne manifeste une rupture. D’où, selon les directeurs de l’ouvrage, l’idée, non formulée par les tenants de cette analyse, que le conflit consisterait en négociations. Ce terme demanderait à être compris de façon large comme désignant « tout type d’interaction dans un groupe par laquelle tous les acteurs poursuivent leur propre intérêt ». On voit l’importance qu’ont eues ces perspectives puisqu’elles ont nourri nombre de réflexions. P. Geary est probablement l’historien qui en est le plus proche : chacun se souvient qu’elles ont été révélées au public français en 1986 dans un article fameux des Annales ( « Vivre en conflit dans une société sans État » ).

3 Les auteurs évoquent également d’autres courants spécialisés dans l’étude des conflits : l’un d’eux, formé d’historiens du droit, travaille sur la Common Law. Ces historiens juristes ne partagent pas, on s’en doute, le scepticisme des précédents relativement au droit. Un autre groupe marquant de cette historiographie est celui que des Britanniques ont constitué à partir de 1986 autour de Paul Fouracre et Wendy Davies. Ceux-ci, loin de rejeter la loi, s’intéressent davantage à la manière dont elle travaille en pratique ; ce groupe est demeuré peu perturbé par l’inadéquation que présentent les concepts modernes mais, remarquent les auteurs, il se montre soucieux de toujours préciser le sens des termes utilisés.

4 Dans le second chapitre, S. White livre une contribution consacrée aux cours de Mâcon et aux « dangers de l’histoire structuraliste » où il rejette fermement l’idée d’une mutation brusque autour de l’an mil en s’attachant à montrer quels en ont été les présupposés conceptuels. Il choisit de réexaminer 15 chartes de la région de Mâcon datées entre 950 et 980 : Georges Duby s’était appuyé sur elles pour affirmer que la cour du comte était demeurée d’essence carolingienne jusqu’à cette période. La lecture qu’en fait S. White le conduit à la conclusion qu’aucune rupture n’est perceptible dans la manière de résoudre les conflits entre la seconde moitié du Xe siècle et le XIe réputé « féodal ». Puis il démonte les soubassements épistémologiques du modèle élaboré par G. Duby. Celui-ci posait comme premières les institutions carolingiennes d’où il déduisait le langage des chartes et, entre autres, le fonctionnement de la cour comtale. Il pouvait alors opposer le modèle carolingien, perçu comme structurellement stable avant de s’effondrer, à l’époque dite féodale. Le modèle théorique était confondu avec le réel. Dans le chapitre suivant, Hans Hummer montre comment des conflits entre des monastères alsaciens et leurs patrons laïcs ont, au cours du Xe siècle, abouti à l’éviction des seconds par la perte de leur contrôle sur ces monastères. Ces luttes s’inscrivent dans le contexte d’un monachisme réformé et agressif allié à la royauté ottonienne. Le modèle de l’affaiblissement royal n’est donc pas pertinent dans cette région.

5 Barbara Rosenwein livre une réflexion sur la représentation de l’espace protégé de Cluny, le « ban sacré », à partir d’un récit contenu dans le cartulaire de l’abbaye confectionné autour de 1100. Ce récit, consécutif à un litige, est attribué au légat pontifical Pierre d’Albano ; il relate sa description de l’espace protégé de Cluny en 1080. Les mots de Pierre d’Albano, écrit B. Rosenwein, « suggèrent une carte verbale ». Mais, bien que la plupart des toponymes soient parfaitement identifiables et correspondent à des lieux réels, ces lieux désignés ont un sens symbolique. L’observation attentive des mots utilisés pour la description de la zone d’immunité amène également l’auteur à considérer qu’elle ne correspond pas seulement à la conclusion d’un litige mais situe celui-ci dans une durée plus longue impliquant des « moments publics marquants dans un ensemble de négociations avec les seigneurs de Berzé ». L’espace décrit est donc un espace mental ; il offre une représentation des relations ambivalentes que Cluny entretient avec ses voisins. Avec la contribution suivante de William North, nous restons dans le domaine du contrôle des espaces symboliques mais cette fois à l’échelle de la cathédrale d’Arezzo. L’auteur, à travers un texte de la fin du XIe siècle, décrit comment les chanoines, dépossédés du revenu des autels, en ont repris le contrôle aux dépens des gardiens. Le récit souligne les conflits provoqués par la fragmentation de la possession des autels. Il se présente comme un plaidoyer en faveur de l’unité canoniale à travers la vie commune présentée comme moyen du rétablissement d’une piété vive chez les fidèles. De ce point de vue, il n’est pas sans analogie avec l’épisode néo-testamentaire de Jésus chassant les marchands du temple.

6 Emily Tabuteau s’intéresse aux peines et à leur application dans la Normandie ducale au XIe siècle en confrontant plusieurs sources documentaires à un document élaboré en 1091, les Consuetudines et Iusticie, quatre ans après la mort de Guillaume le Conquérant. L’auteur constate ainsi, le plus souvent, un écart entre les lois et leur application, nettement plus souple. La trahison envers le duc aurait dû se traduire par la confiscation des biens et l’emprisonnement perpétuel, alors que les rebelles n’ont, au pire, subi que l’exil, parfois temporaire, et que les restitutions de leurs possessions semblent avoir été la règle, au moins à la génération des héritiers. Cependant, l’indulgence des ducs de Normandie est sélective, et politique, car ils ont aussi su utiliser la loi des Anglo-Saxons pour condamner à mort et faire exécuter un noble anglo-saxon jugé coupable de complicité de trahison. La contribution de Geoffrey Koziol permet de mettre en valeur comment l’expression de l’autorité du comte de Flandre au début du XIIe siècle doit être lue dans le contexte précis de l’accession de Baudoin VII au comté. Il analyse une cause spécifique où l’on voit que l’objectif du plaid consiste moins à déterminer la vérité de la cause qu’à la manifester et à (re)mettre chacun à sa place aux yeux de tous : le comte, entouré de ses barons (leur présence est signe de loyauté), montre son autorité par la justice qu’il rend, les moines sont victorieux, enfin les bourgeois d’Arras sont perdants et publiquement rabaissés. Belle Tuten étudie quelques cas d’ordalies au XIe siècle dans lesquelles des femmes sont impliquées et qu’elle souhaiterait relier à une histoire du genre. Elle estime que l’impression qui ressort de la lecture des documents est que les femmes semblent souvent en retrait dans les causes judiciaires où elles sont impliquées ; mais ce n’est qu’un effet déformant de la documentation. Elle note également que les chartes d’un monastère féminin d’Angers usent plus que d’autres d’une « rhétorique de la victimisation ». Henry Kelly présente un tableau de la répression des crimes sexuels aux XIVe et XVe siècles et des comportements des juridictions à travers les divers espaces géographiques occidentaux.

7 Paul Hyams veut démontrer que la séparation nette entre le tort et le crime a été introduite dans la loi anglaise en 1166 lors de l’Assise de Clarendon par le roi Henri II et ses conseillers. Si cette introduction est liée à la volonté immédiate du roi de réaffirmer son autorité après les troubles des années précédentes, les racines de cette distinction conceptuelle doivent être recherchées dans le droit romain, selon l’auteur. Au-delà des objectifs poursuivis par le roi, ce changement a eu également un impact sur les justiciables des cours royales qui y trouvaient leur intérêt car ils pouvaient échapper à l’épreuve par bataille au profit du jury. Charles Donahue, sur le même thème que P. Hyams, conteste que la distinction entre crime et tort dérive du droit romain. Par contre, il admet que l’Assise de Clarendon a marqué une étape dans la voie du développement de cette distinction ; c’est pourquoi il tente d’en montrer les phases en soulignant la lenteur de la clarification. La lecture des sagas islandaises, montre Jesse Byock dans le chapitre suivant, révèle que ces récits avaient pour objectif de renforcer l’ordre social par la présentation des conséquences négatives de la vengeance : leur agencement montre en effet moins des faides continuelles qu’une volonté de les faire craindre. Frédéric Cheyette, comme S. White, repousse l’idée de la mutation de l’an mil en rejetant nettement les analyses en termes de structures et en invitant à mettre l’accent sur les éléments particuliers : les habitudes sociales, les pratiques, les processus qui sont chargés d’une multiplicité de sens et qui ont, par conséquent, de multiples effets, tous différents.

8 Dans le dernier chapitre, les directeurs de l’ouvrage font le bilan des contributions publiées ainsi que des discussions du colloque et terminent le livre en livrant leurs propres choix. Selon eux, le paradigme dominant aux États-Unis, qui est fondé sur le principe de négociation, ne rend pas correctement compte des conflits médiévaux. Ils estiment que les résolutions des conflits sont plus imposées que négociées et proposent de réfléchir sur la coercition et sur le poids du pouvoir.

9 Bruno LEMESLE.


Date de mise en ligne : 01/07/2007

https://doi.org/10.3917/rhis.043.0601h