Michel Drouin, George Clemenceau. L’Affaire Dreyfus : l’Iniquité, Paris, Mémoire du livre, 2001, 587 p.
- Par Bertrand Joly
Pages 965zd à 1056zd
Citer cet article
- JOLY, Bertrand,
- Joly, Bertrand.
- Joly, B.
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965zd
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- Joly, B.
- Joly, Bertrand.
- JOLY, Bertrand,
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965zd
1 Parue chez Stock en 1899, L’Iniquité réunissait les principaux articles de Clemenceau consacrés à l’Affaire Dreyfus, de décembre 1894 à juillet 1898. Michel Drouin a eu la bonne idée de rééditer cet ouvrage devenu difficilement accessible, en lui adjoignant les commentaires nécessaires et quelques textes importants non retenus dans le recueil primitif, et il faut d’autant plus louer cette initiative qu’elle remet dans sa vraie lumière la personnalité d’un des principaux dreyfusards, dont on a quelque peu tendance à oublier aujourd’hui l’importance.
2 Lire ou relire L’Iniquité permet en effet de mieux rendre justice à un homme dont la carrière finale a quelque peu éclipsé les très longs débuts et qui fut, à plus de 50 ans, l’un des plus illustres défenseurs du capitaine. Pourquoi d’ailleurs Clemenceau fut-il dreyfusard ? Parce qu’il recherchait un moyen de revenir à la politique ? Parce qu’il avait lui-même souffert de l’injustice et avait été accusé (dans l’affaire Norton) de menées hostiles à la France, à partir de faux documents ? Ce sont les raisons ordinairement avancées, notamment par Léon Blum dans une page célèbre mais visiblement influencée par les événements postérieurs ; or, à relire les articles de Clemenceau au jour le jour, force est de constater que ces explications, quoique valables, restent très insuffisantes. En combattant pour Dreyfus, l’homme obéissait bien davantage à son caractère et à ses convictions : élitisme de l’intelligence face à la sottise de la foule et à la vulgarité des démagogues ; patriotisme intense exaspéré par sa caricature nationaliste et le visage odieux donné par la France ; crainte viscérale pour la République face au militarisme et à la réaction cléricale. C’est d’ailleurs sur ce dernier point que la pensée de l’auteur montre ses limites, obsédé par l’anticléricalisme qu’il voit derrière toute chose, il en reste à une analyse sommaire du nationalisme et de l’antisémitisme qu’il dénonce avec plus de vigueur que de perspicacité, se bornant à évoquer Léon XIII, le 2 décembre, le boulangisme, etc. Quant aux républicains antidreyfusards, Méline, Billot et Cavaignac, il les juge avec une lucidité souvent féroce pour les lâchetés commises mais bien aveugle sur leurs motivations réelles. Aussi tout le livre est-il à l’image de l’auteur, brillant et féroce, courageux et répétitif, sommaire et généreux « Je ne dépends de personne, je ne suis enrégimenté nulle part, et aimant le peuple, quand le peuple m’abandonna je lui dis : Je n’ai pas besoin de votre permission pour vous servir. Aujourd’hui n’attendant rien de lui, je réclame, si je crois qu’il se trompe, le droit de le lui dire. Je le fais de mon mieux, peut-être inférieur par l’esprit à ma noble cause, mais non point par le cœur » (la Dépêche du 25 janvier 1898, citée p. 230-231).
3 Clemenceau fut-il un bon journaliste ? On admet généralement qu’il sut se faire un style et s’imposer comme l’une des grandes plumes de la presse parisienne, mais Jules Romains a assez justement marqué les limites de cette notoriété dans le premier tome des Hommes de bonne volonté : « Journaliste célèbre que personne ne lit. Écrivain détestable dont on vante le style. (Jerphanion a horreur du peu qu’il connaît de sa prose prétentieuse, philosopharde, tuméfiée). » Cela explique les qualités et les défauts de L’Iniquité : le sens de la formule (« les politiques à courte vue plus pressés de gagner des voix que des consciences », p. 416), des aphorismes bien venus (« S’il suffisait de tuer des hommes pour rendre l’humanité heureuse, il y a longtemps que les nations vivraient dans le bonheur suprême », p. 298), une véhémence de grande allure, par exemple pour fustiger le revirement du Figaro (p. 134-136), mais aussi bien des lourdeurs, trop de répétitions ou au contraire une sécheresse frisant la brutalité. Clemenceau écrit d’instinct, comme il parle, avec plus d’efficacité que de recherche.
4 Michel Drouin veut être un éditeur scrupuleux et discret, s’effaçant devant son auteur et n’abusant pas de l’apparat critique. Son humilité paraît presque un peu excessive et il aurait peut-être été utile de présenter chaque article en deux lignes exposant les derniers développements de l’Affaire Dreyfus qui font réagir Clemenceau, au lieu de se contenter d’une chronologie liminaire peu commode à consulter, quitte à resserrer un peu la typographie pour gagner l’espace nécessaire. Mais ce n’est là qu’un piètre grief et il faut saluer le courage de l’éditeur savant et de l’éditeur commercial qui livrent au public un document passionnant. On attend avec impatience les autres volumes de la série.
5 Bertrand JOLY.