Pierre Salmon, La limitation des naissances dans la société romaine, Bruxelles, Latomus, Revue d’études latines, 1999, 103 p. (collection « Latomus », no 250).
- Par Stéphane Benoist
Pages 965f à 1056f
Citer cet article
- BENOIST, Stéphane,
- Benoist, Stéphane.
- Benoist, S.
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965f
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- Benoist, S.
- Benoist, Stéphane.
- BENOIST, Stéphane,
https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965f
1 Cet ouvrage, nourri par quarante années de recherches consacrées à la démographie historique antique, et plus particulièrement au monde romain, fait suite dans la même collection (no 137) au désormais classique Population et dépopulation dans l’Empire romain, publié en 1974. En moins d’une centaine de pages, l’auteur nous propose une synthèse qui, portant sur la « limitation des naissances », aborde en réalité plus largement le fonctionnement de la société romaine et couvre une vaste période qui débute aux IIIe et IIe siècles avant notre ère par le témoignage des comédies de Plaute et prend fin avec les voix des pères de l’Église et les constats effectués dans un empire christianisé au Ve siècle de notre ère. Procédant par étapes, cinq thèmes sont successivement abordés, parfois en se recoupant faute d’une définition stricte de certains termes chez les auteurs anciens – en particulier à propos du statut de l’embryon, ou de la définition de la conception. Il s’agit de la contraception – qui peut effectivement être envisagée avant les rapports sexuels, ou dans la période qui les suit – puis de l’avortement, de l’infanticide et de l’exposition des enfants, enfin de la continence volontaire. Le recours fréquent aux citations des auteurs anciens, parfois tirés de traductions proposées par des ouvrages récents sur ces sujets, sans référence aux éditions de textes, et des études des historiens modernes nous conduit à regretter l’absence d’un index, qui aurait permis une consultation plus aisée et finalement conféré au livre un statut de manuel de référence, mais qui pourra toutefois être utile, du fait de sa brièveté, à de nombreux étudiants. Il peut en outre offrir un état des lieux pour les études récentes concernant la sexualité à Rome et dans le monde romain, les théories envisageant ses différentes formes (hétérosexualité, homosexualité et bisexualité), voire la dialectique dominant-dominé (cf. p. 28 et 43, note 81, passivité et activité telles qu’elles sont définies par P. Veyne), souvent considérée comme un véritable dogme. On peut à titre d’information signaler en complément les propos parfois très vifs de D. Gourevitch dans un mélange récent consacré aux publications anglo-saxonnes empreintes de gender studies et de militantisme gay et lesbien (Antiquité classique, no 68, 1999).
2 Dans l’ensemble, les réflexions de l’a., attentives aux spécificités du monde romain et tendant à éclaircir certaines contradictions de nos sources, par exemple chez Soranos d’Éphèse ou Galien la condamnation de l’avortement voisinant avec la mention de potions abortives considérées en fait comme des contraceptifs (p. 38-42 et 64-66), emportent l’adhésion et offrent une synthèse documentée et argumentée dont la bibliographie est rarement prise en défaut. Certes, certaines expressions ou affirmations visant à caractériser la société romaine peuvent être discutées, notamment en ce qui concerne l’esclavage (en préface, p. 5) ou les famines endémiques (p. 23), les disparités de comportements entre milieux rural et urbain (p. 45), la limite entre les deux ne nous semblant guère imperméable et susceptible de justifier des sexualités supposées très différentes (pudeur, érotisme...). Il est en définitive prudent de prévenir le lecteur contre tout jugement de valeur conscient ou inconscient (p. 6), ce que confirment les études anthropologiques à propos des difficultés de l’analyse scientifique (p. 37-38). On trouvera, dans ce livre, l’essentiel des résultats récents en matière de démographie historique, par exemple, dès le chapitre introductif, à propos de la surmortalité des femmes (la mortalité en couches), les interdits sexuels (âge au mariage et premiers rapports sexuels, l’allaitement et l’évolution des conceptions médicales) et la stérilité (le saturnisme, l’abus des bains chauds pour les hommes). Soulignons son apport majeur qui est de proposer une revue des sources abordant finalement un aspect important de l’histoire des mentalités, par le biais de l’évolution des comportements sexuels, la confirmation des liens entre morale stoïcienne et morale chrétienne, les rapports difficiles entre conception de la pudeur, interdits sexuels et condamnations légales (aucune sanction ne punit l’avortement sinon pour dénoncer l’empoisonnement depuis la loi de Sylla) et morales (p. 44-49) que le discours chrétien vient recouvrir à une époque où les positions demeurent encore très contrastées : que ce soit à propos du mariage et du célibat, de la sexualité en vue de la procréation ou de la chasteté. La place de la femme demeure, dans ces débats, secondaire : bien qu’une conséquence du discours chrétien ait été de réduire progressivement les effets de la patria potestas dans la loi (cf. à propos de l’exposition des enfants, p. 81), en renforçant une conduite condamnant contraception et avortement, exposition d’enfant et infanticide, au nom d’une conception plus large de la personne humaine (de l’embryon doté de mouvement à l’embryon inanimé dès la conception, depuis Hippocrate jusqu’aux pères de l’Église) et d’une crainte de certains interdits conduisant par précaution à l’abandon de certaines pratiques (risques d’inceste consécutifs à l’abandon d’enfants, p. 87), son statut n’en est nullement renforcé. Ce dernier point mérite sans doute un plus long développement tant les discours chrétiens révèlent certaines peurs liées à la sexualité (cf. saint Épiphane à propos des Gnostiques, p. 75).
3 Relevons quelques points qui mériteraient plus d’attention : l’usage des numéros ordinaux comme prénoms avec les difficultés d’interprétation qui sont alors soulevées (p. 8, note 5) ; les analyses de K. Hopkins et notamment son affirmation du primat de la volonté sur la technique dans la baisse de la natalité (p. 42) ; la définition d’un « prolétariat rural » et la composition de la société romaine (p. 48) ; un régime d’oppression qui influerait sur la limitation des naissances mais n’est pas défini par les sources citées (p. 60, note 68) ; l’interprétation de la condamnation d’Ovide par les liens entre Corinne et Auguste et l’usage de remèdes abortifs (p. 59-60) ; le constat dressé à propos de l’évolution des mœurs au IIe siècle de notre ère avec une augmentation de l’homosexualité et de la castration (la bibliographie très datée et des sources satiriques qui méritent commentaires ne permettant guère de l’affirmer, p. 63) ; de même l’utilisation de saint Jérôme pour les fragments de Sénèque (p. 67, note 120) ; enfin la citation de certaines sources et leur utilisation plus ou moins pertinente (Juvénal, p. 63 avec des références à uniformiser ; la répétition de l’Apocalypse de Pierre, chap. III, notes 114, 136 et 144 sans renvois internes ; ou l’absence de référence directe à saint Augustin, p. 88). Malgré ces quelques réserves, il est indéniable que les mérites de cette synthèse dépassent largement la brièveté de son texte, puisqu’elle nous convie à une relecture des attitudes des Romains à l’égard du corps et, au-delà, de la vie et de la mort, ce qui permet, une fois de plus, de redonner une longue durée à cette histoire des mentalités qui, décidément, ne peut se satisfaire de la coupure artificielle entre paganisme et christianisme. Il est probablement temps de reprendre l’ensemble du dossier et de nuancer certaines analyses considérées comme définitives, en les confrontant à des œuvres plus récentes, totalement absentes de ce bilan, notamment les travaux d’A. Rousselle qui ont certainement le mérite de susciter la discussion et qu’il serait dommage de passer sous silence sans engager le débat.
4 Stéphane BENOIST.