Campagnes de l’Ouest. Stratigraphie et relations sociales dans l’histoire, Colloque de Rennes, 24-26 mars 1999, textes réunis par Annie Antoine, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1999, 552 p.
- Par Marcel Lachiver
Pages 741m à 808m
Citer cet article
- LACHIVER, Marcel,
- Lachiver, Marcel.
- Lachiver, M.
https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741m
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- Lachiver, M.
- Lachiver, Marcel.
- LACHIVER, Marcel,
https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741m
1 La question d’agrégation mise au programme en 1998 a incité les spécialistes à revisiter l’histoire rurale et surtout l’histoire sociale des campagnes. Cela nous vaut un colloque qui traverse allégrement le IIe millénaire de notre histoire, colloque aux communications foisonnantes comme le prouve l’épaisseur du livre, plus de 500 pages. Au total, 34 communications rassemblées par une spécialiste de ce domaine à la fois thématique et territorial. Qu’Annie Antoine soit remerciée d’avoir si vite et si bien rassemblé tous ces textes et de les avoir chapeautés d’une substantielle et fine présentation.
2 Regroupées en six parties, les communications multiplient les approches, les angles d’attaque, et réexaminent les sources traditionnelles de l’histoire sociale, que ce soit les minutes notariales qui demeurent le plus riches (contrats de mariage, achats, ventes, partages, inventaires après décès), ou les rôles fiscaux, les listes de toutes sortes qui portent des professions (elles sont plus que fluctuantes et on n’en finit pas de les découvrir) ou des épithètes d’honneur. En passant, on redira l’avance, en matière d’archives notariales, prise par les provinces méridionales ; l’étude de Fabrice Mouthon, « Les élites rurales du Bordelais bas-médiéval », le montre avec certitude. Toutes ces sources, bien connues et bien exploitées depuis quelques décennies, sont davantage sollicitées avec des méthodes certes classiques, mais affinées à l’extrême ; elles nous disent plus sur des catégories ou sur des groupes originaux (professions rares, groupes isolés territorialement, veuves exclues de la société familiale traditionnelle), elles nous disent surtout que les approches peuvent être multiples, qu’un même individu exerce non seulement plusieurs métiers, conjointement ou successivement, mais que la nature même de la source utilisée donne une image des catégories qui ne recouvre pas exactement l’image projetée par une autre source.
3 Le vocabulaire a attiré l’attention de plusieurs auteurs : Brigitte Maillard montre l’étendue de cette réalité mouvante en Touraine où le vocabulaire social n’est pas le même dans les vallées (bêcheur, garde-vache) et sur les coteaux voués à la vigne, qu’un fermier peut être simplement un locataire et que le laboureur n’est qu’un prolétaire. De même, J.-P. Lethuillier montre, à propos de la Normandie, mais la réalité existe aussi bien en région parisienne, comment on passe du laboureur d’Ancien Régime au cultivateur de la période révolutionnaire ou à l’exploitant agricole du XXe siècle. De même, on sait que nos bons vieux vignerons, héritiers des laboureurs de vigne, usufruitiers d’un savoir manuel et d’un don aigu de l’observation, sont devenus des viticulteurs qui additionnent les superficies de leurs parcelles et la contenance de leurs cuves.
4 De même, plusieurs auteurs s’attachent à préciser ce qu’est la dépendance dans le monde paysan. Le plus riche n’est pas forcément le propriétaire, et il arrive que bien des métayers soient à l’aise, aussi bien dans le Maine que dans le Bas-Armagnac ou le Béarn (voir la pénétrante étude de F. Brumont, « Le métayer et son maître »). La France de l’Ouest a ses paysans riches (Philippe Jarnoux), et certains auteurs soulignent que, si de nombreux exploitants recourent au crédit, ce n’est pas forcément un signe de faiblesse de l’entreprise. Même les tenanciers de Bretagne menacés de congément parviennent à tirer leur épingle du jeu.
5 Originalité aussi de ce volume, la multiplicité des angles d’attaque. Il n’y a pas que des paysans, il y a aussi ceux qui les dominent, ceux qui les observent, aussi bien le duc de Penthièvre à travers le fonctionnement de son Conseil que les agronomes qui ont une vision très économique des communaux et de la question de leur partage. L’iconographie elle-même, en particulier l’iconographie médiévale (la thèse de Perrine Mane nous en dira bientôt beaucoup plus), doit être utilisée à condition de pouvoir faire la part du convenu ou du réalisme qu’elle véhicule. Le château parle aussi au paysan tout comme la belle maison léonarde à étage des riches marchands toiliers.
6 Paysans intégrés à la communauté, paysans exclus, individualisme agraire, toutes ces interrogations incitent à revenir sur les villages et surtout sur les hameaux dans les pays d’habitat dispersé ; à ce propos, on lira attentivement les fines analyses de Daniel Pichot qui, par des approches latérales, reconsidère et nuance les thèses bien connues de Marc Bloch.
7 Au total, un ensemble très riche, si l’on ne veut juger que de la qualité de toutes les interventions. Je ferai pourtant quelques réserves : certaines communications donnent une impression de déjà vu parce qu’elles émanent de travaux antérieurs bien connus. De plus, la moisson, plutôt foisonnante, se disperse dans toutes les directions et fait penser à ces blés si hauts que le moindre coup de vent les fait verser. Où est le point commun (et la remarque ne porte pas sur la pertinence des textes) entre la vie de saint Cunual et les vétérinaires du XIXe siècle, entre la recherche sur les élites gallo-romaines et le problème de la villa et les syndicats agricoles au XXe siècle ? À vouloir trop embrasser on étreint mal et la manie des colloques aboutit à ces agrégations. La France dispose de revues historiques régionales et nationales pour accueillir des articles originaux ; point n’est besoin de solliciter des auteurs qui communiquent deux ou trois fois par an. Il conviendrait de tenir des colloques aux thèmes plus resserrés, avec un nombre de participants mesuré ; cela donnerait des publications plus minces et plus cohérentes, plus proches du livre. À force de vouloir multiplier les approches, on perd de vue le livre, le livre irremplaçable qui propose périodiquement une synthèse, même s’il doit être réécrit tous les dix ans. On peut prendre plaisir à lire de bout en bout un livre. Un volume de communications ne se lit pas, il se feuillette ; chacun va y chercher ce qui l’intéresse, ce qui le conforte dans ses idées, alors qu’un livre peut déranger. Entre sports collectifs et sports individuels, je n’hésite pas. Freinons le foisonnement des colloques et des mélanges, écrivons quelques bons livres fruit d’une réflexion prolongée.
8 Marcel LACHIVER.