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Compte rendu

François-Joseph Ruggiu, Les élites et les villes moyennes en France et en Angleterre (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, L’Harmattan, 1997, 356 p. (coll. « Villes, histoire, culture, société »).

Pages 741l à 808l

Citer cet article


  • Leuwers, H.
(2001). François-Joseph Ruggiu, Les élites et les villes moyennes en France et en Angleterre (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, L’Harmattan, 1997, 356 p. (coll. « Villes, histoire, culture, société »). Revue historique, 619(3), 741l-808l. https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741l.

  • Leuwers, Hervé.
« François-Joseph Ruggiu, Les élites et les villes moyennes en France et en Angleterre (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, L’Harmattan, 1997, 356 p. (coll. “Villes, histoire, culture, société”). ». Revue historique, 2001/3 n° 619, 2001. p.741l-808l. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2001-3-page-741l?lang=fr.

  • LEUWERS, Hervé,
2001. François-Joseph Ruggiu, Les élites et les villes moyennes en France et en Angleterre (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, L’Harmattan, 1997, 356 p. (coll. « Villes, histoire, culture, société »). Revue historique, 2001/3 n° 619, p.741l-808l. DOI : 10.3917/rhis.013.0741l. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2001-3-page-741l?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741l


1 L’ouvrage de F.-J. Ruggiu apparaît original et stimulant par l’aire d’étude retenue et sa dimension comparatiste, par le souci de confronter les acquis de la recherche à des réalités provinciales et par l’ambition de présenter les élites insérées dans la vie urbaine. L’espace de l’enquête couvre quatre villes moyennes de France et d’Angleterre (Abbeville, Alençon, Canterbury et Chester), engoncées dans leurs remparts, qui étaient autant de petites capitales provinciales choisies parce qu’elles n’appartenaient pas aux grandes zones de prospérité du XVIIIe siècle et se distinguaient par l’importance de leurs fonctions judiciaires et administratives ; en leur sein, l’auteur a voulu étudier les « élites », définies de manière étroite puisque le mot rapproche ici la noblesse française et la gentry britannique. Les deux groupes, bien sûr, ne sont pas de même nature et l’auteur explique que, d’un point de vue juridique, leurs différences s’accentuent même à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, puisque, face à une noblesse française qui dispose d’un statut garanti par le pouvoir et reconnaît avec de plus en plus de restrictions les promotions implicites, la gentry britannique continue de se renouveler par un processus tacite de reconnaissance sociale. En comparant la noblesse d’Alençon et d’Abbeville à la gentry de Chester et de Canterbury, l’auteur essaie néanmoins d’isoler convergences et divergences dans les mécanismes de l’ascension sociale, dans leur évolution aux XVIIe et XVIIIe siècles, ou dans l’insertion croissante de ces élites dans la vie urbaine.

2 En France, les noblesses d’Alençon et d’Abbeville se distinguaient par leur caractère récent ; à la fin du XVIIe siècle, la moitié des familles étudiées avaient été anoblies par lettre, tandis qu’au siècle suivant la charge devint le premier mode d’accession au deuxième ordre. Cette noblesse était essentiellement une noblesse de service ; la promotion sociale passait fréquemment par l’exercice d’une charge au présidial pour le XVIIe siècle – même si les offices du tribunal n’anoblissaient pas –, par les subdélégations, les fonctions de trésorier de France et de conseiller secrétaire du roi au siècle suivant, et s’achevait souvent par la carrière militaire de l’un des membres de la famille. F.-J. Ruggiu insiste avec clarté sur l’impossible opposition de la robe et de l’épée, particulièrement dans cette noblesse provinciale où le caractère militaire du deuxième ordre demeurait très présent au XVIIIe siècle encore, tant dans les représentations que dans les réalités (p. 119). Ces constatations, qui conduisent l’auteur à proposer une relecture de l’édit de Ségur, voire à soutenir que la noblesse était moins divisée qu’on l’a longtemps cru à la veille de la Révolution, trouvent leurs justifications dans l’espace régional pris en exemple, mais ne peuvent faire oublier les écrits de Bouillé ou la traditionnelle dénonciation des savonnettes à vilains.

3 Pour l’Angleterre, F.-J. Ruggiu rappelle la diversité de la gentry. Dans les villes de Chester et de Canterbury, les élites se composaient essentiellement de la pseudo-gentry, qui s’était d’abord constituée, comme la noblesse urbaine d’Abbeville et d’Alençon, par l’intégration d’officiers royaux et de professionnels du droit. La situation différait cependant en bien des points de celle du Continent, puisque la carrière des armes n’apparaissait guère comme une voie d’ascension sociale, tandis que des manufacturiers et des négociants, voire des aubergistes (Chester), poursuivaient leur activité mercantile tout en portant le titre de gentleman ou d’esquire. Cette gentry urbaine se distinguait de la landed gentry par son mode de vie, le caractère fréquemment récent de sa gentility, voire son modeste patrimoine foncier.

4 En France comme en Angleterre, ces élites urbaines étaient donc essentiellement issues de la ville ; dans l’un et l’autre pays, elles s’y étaient forgé un espace et des modes de vie que l’auteur reconstitue, et dont il montre les transformations au XVIIIe siècle. L’habitat noble, que les sources permettent essentiellement de connaître pour Alençon et Chester, était localisé à l’intérieur des enceintes urbaines, mais apparaissait relativement dispersé ; le XVIIIe siècle, néanmoins, correspondit à la formation d’ « îlots nobiliaires », qui n’allèrent pas jusqu’à isoler l’habitat des élites du reste de la cité. Dans les villes retenues, la noblesse et la gentry étaient d’ailleurs engagées, sous des formes diverses, dans la vie locale. L’auteur évoque leur insertion dans les lieux de sociabilité des Lumières, le développement de leurs habitudes consuméristes ou leur place dans les corps municipaux. Alençon et Abbeville faisaient en effet partie de ces cités dans lesquelles la noblesse participait à la vie communale, surtout si elle disposait d’une formation juridique, sans pour autant montrer une véritable passion de l’engagement public. En Angleterre aussi, l’exercice de responsabilités municipales pouvait être signe d’appartenance à l’élite, d’autant que nombre de familles, rassemblées par l’auteur derrière l’expression « gentry civique », avaient accédé à la gentility par cette voie.

5 Le poids croissant des « élites nobiliaires » dans les villes moyennes, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ne s’explique cependant pas sans une évocation des relations villes-campagnes. La noblesse et la gentry urbaines, en effet, ne procédaient pas uniquement de la promotion de bourgeoisies locales, et c’est l’un des mérites de ce travail que d’insister sur les liens multiples et complexes qui lient noblesse des champs et noblesse des villes (chap. V). L’auteur rappelle les départs des membres des élites vers la capitale, de même que l’intégration de nobles ruraux ou de cadets de la landed gentry dans l’élite urbaine ; il insiste aussi sur la fréquentation croissante de la cité par la noblesse ou la gentry des campagnes, pour leurs affaires ou leurs loisirs. Cette approche, qui n’épuise pas les relations entre les noblesses rurales et urbaines, notamment parce qu’elle n’aborde qu’incidemment les relations de la noblesse ou de la gentry des villes avec la terre, leurs désirs éventuels d’une demeure rurale de prestige, contribue, avec une remarquable maîtrise du sujet, à la définition des élites urbaines ; le travail de F.-J. Ruggiu démontre aussi la pertinence de ces études qui, pour renouveler l’histoire sociale, tentent de changer leur angle d’approche en s’inscrivant entre la synthèse et la monographie locale.

6 Hervé LEUWERS.


Date de mise en ligne : 01/02/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.013.0741l