Edgar Leblanc, Une Inspection générale au cœur du ministère de l’agriculture, 1841-2005, Les Cahiers de Palès, no 5, février 2014, 380 p.
- Par Fabien Knittel
Page XXIII
Citer cet article
- KNITTEL, Fabien,
- Knittel, Fabien.
- Knittel, F.
https://doi.org/10.3917/hsr.052.0193w
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1 Edgar Leblanc, membre du bureau du conseil d’administration de l’Association histoire des sociétés rurales (tout comme l’auteur des lignes de ce compte rendu), inspecteur général de l’agriculture honoraire (après avoir enseigné l’histoire en lycée agricole au début de sa carrière), a choisi de proposer une prosopographie d’un corps de grands commis de l’État en charge de l’agriculture, celui de l’Inspection générale, « au cœur du ministère de l’agriculture », entre 1841 et 2005. L’auteur nous guide dans les méandres de l’administration centrale de l’agriculture au sein du Ministère ainsi que dans le dédale des réorganisations et autres restructurations des différents services, tout en précisant les changements induits par les principales lois concernant l’agriculture et l’enseignement agricole (1848, 1879, 1912, 1918, etc.). Il met ainsi en lumière les rivalités et les jeux de pouvoirs au sein du Ministère de l’agriculture, du commerce et des travaux publics dans un premier temps, puis du Ministère de l’agriculture stricto sensu avec le gouvernement Gambetta, à partir de 1881 (argumentaire du président du conseil et décret reproduit p. 84 à 86).
2 L’ouvrage est organisé en quatre parties dont les césures marquent les principales inflexions de la chronologie de l’histoire du corps des inspecteurs généraux de l’agriculture. Le premier de ces quatre moments constitue le « temps des pionniers » de 1841 à 1881, période de construction du corps d’inspection mais aussi de fragilité institutionnelle et de manque de moyens. Le second moment correspond à ce qu’Edgar Leblanc appelle « la puissance et la gloire » entre 1881 et 1912 (sans que l’on sache si l’auteur fait une référence discrète au roman de Graham Greene), période durant laquelle Eugène Tisserand (1830-1925), directeur de l’Institut national agronomique lors de sa recréation au début de la IIIe République en 1876, Inspecteur général de l’agriculture dès 1871 et directeur de l’agriculture de 1879 à 1896, joue un rôle clé. Le troisième moment concerne la période troublée du début du xxe siècle, de la Première Guerre mondiale à l’avènement de la ve République, de 1914 à 1959. Le quatrième et dernier moment traite de la période récente, de 1960 à 2005, où sont abordés les soubresauts du temps présent et les enjeux de la réforme de 1985, initiant vingt années de renouveau d’une administration moribonde depuis les années 1960.
3 Les annexes, dans cet ouvrage, ne manquent pas d’intérêt : elles sont réellement des outils de travail. Elles se composent de quatre listes exhaustives des noms des inspecteurs et inspecteurs généraux de l’agriculture entre 1841 et 1960 (1re liste), entre 1960 et 2013 (2e, dont l’étendue chronologique dépasse celle de l’analyse elle-même, arrêtée en 2005), des responsables du Conseil et du Service l’IGA entre 1916 et 2006 (3e) et, enfin, de la liste des Chefs de corps de l’inspection générale depuis 2006 (4e). Dans le registre des outils de travail fournis dans l’ouvrage, les vignettes biographiques sont bienvenues. Elles permettent de connaître les trajectoires biographiques des principaux acteurs renseignant sur les origines sociales et scolaires des principaux inspecteurs généraux. Par exemple, l’encart biographique (p. 99-100) consacré à Charles Deloncle (1866-1938) donne au lecteur l’occasion de comprendre une carrière atypique qui mène un préfet de la Seconde République révoqué par Napoléon III au début du Second Empire jusqu’à l’Inspection générale de l’agriculture durant la Belle Époque après un passage par l’enseignement de la pisciculture.
4 L’alternance des paragraphes consacrés spécifiquement au corps des inspecteurs d’agriculture avec des paragraphes où le contexte général de la situation agricole en France est expliqué, permet une relecture de l’histoire agricole depuis le milieu du xixe siècle à travers le prisme d’une administration en construction et en action. De ce point de vue, les pages consacrées aux professeurs départementaux d’agriculture (notamment les p. 91-92), corps dont sont issus de nombreux inspecteurs généraux des débuts de la iiie République et de la Belle Époque, sont un apport important à l’histoire de l’enseignement agricole et complètent les travaux, déjà anciens mais toujours indispensables, que Michel Boulet a pu consacrer à ces « hussards verts de la République » (expression utilisée par Edgar Leblanc p. 308) (voir par exemple les articles de M. Boulet : « Un type original d’enseignement : le professeur départemental d’agriculture (1836-1912) », Les cahiers aubois d’histoire de l’éducation, no 6, 1982, p. 39-52 et « Il y a 150 ans : Auguste Petit-Lafitte, premier professeur départemental d’agriculture, Annales d’histoire des enseignements agricoles, n° 3, 1988, p. 7-23).
5 Très informé, l’auteur est parfois trop optimiste sur l’état de l’historiographie. Lorsqu’il évoque les principales étapes biographiques de la carrière d’Eugène Tisserand il affirme que « tout a été dit » (p. 74) à son sujet, notamment en se référant à la notice rédigée par Jean Boulaine et Jean-Paul Legros dans leur ouvrage D’O. de Serres à R. Dumont : portraits d’agronomes (Paris, Lavoisier Tec&Doc, 1998, p. 198-213). Nonobstant sa qualité, cette dernière notice est loin de représenter le texte définitif consacré à Tisserand. Au contraire, l’historiographie actuelle en histoire de l’agronomie et des élites agricoles pèche par un manque d’attention aux principaux acteurs de cette histoire, notamment dans la seconde moitié du xixe siècle. Outre Tisserand, Louis Nicolas Grandeau (1834-1911), lui aussi l’un des très influents inspecteurs généraux de l’agriculture de la Belle Époque, auquel nous avons consacré une brève notice biographique (avec Laurent Rollet, « Louis Grandeau (1834-1911), professeur de chimie agricole et de physiologie appliquée à l’agriculture », dans Laurent Rollet et al. (dir.), Les enseignants de la Faculté des sciences de Nancy et de ses instituts. Dictionnaire biographique (1854-1918), Nancy, pun-Éditions Universitaires de Lorraine, 2017, p. 270-274), mérite des recherches plus approfondies et, pourquoi pas, qu’on lui consacre une thèse d’histoire en bonne et due forme.
6 Un des grands intérêts de cet ouvrage réside dans le choix fait par son auteur de publier de longs documents d’archives, judicieusement intercalés entre les paragraphes d’analyse et non pas rejetés en annexe (là où ils sont souvent peu lus). Par exemple, le long discours d’Eugène Tisserand prononcé au Puy le 27 juin 1884, est proposé in extenso p. 76 à 82. De ce fait l’ouvrage d’Edgar Leblanc est réellement un « texte saturé » dans le sens où, tel que l’a expliqué Antoine Prost dans ses Douze leçons sur l’histoire, le texte historique est un entrelacs issu de la production historique qui a précédé et de citations, plus ou moins longues, de sources, fragments du passé étudié. Cette portion de texte-source imbriqué dans le récit historique sert avant tout de preuve au discours de vérité que cherche à proposer l’historien. De plus, en même temps que ces citations produisent de la « fiabilité » (Michel de Certeau), elles provoquent un « effet de vérité » (Antoine Prost) ou un « effet de réel » (Michel de Certeau). Dans l’ouvrage d’Edgar Leblanc l’équilibre entre les différents types de textes entremêlés est parfaitement trouvé (des variations de typographie facilitent d’ailleurs la lecture). Un grief à faire à l’éditeur cependant : les notes de fin de volume, d’un usage absolument déplaisant alors que le texte aurait mérité des notes de bas de page, rendant sa lecture beaucoup plus agréable.
7 Au final, dans le prolongement des travaux menés depuis une dizaine d’années sur les élites agricoles (cf. par exemple, Nadine Vivier (dir.), Élites et progrès agricole (xvie-xxe siècle), Rennes, pur, 2009 ou encore Caroline Le Mao, Corinne Marache (dir.), Les Élites et la Terre, Paris, Armand Colin, 2010), Edgar Leblanc nous propose une histoire culturelle d’une administration centrale (« sommet significatif d’une pyramide administrative », p. 307), à travers ses organisateurs, ses chefs ; soit une brillante histoire des élites administratives de l’agriculture du milieu du xixe siècle à nos jours. Initialement, l’auteur a entrepris des recherches sur le corps auquel il appartenait pour servir à l’information et à la connaissance historique de ceux qui le composent. Or cet objectif, grâce à cette publication, est largement dépassé. L’ouvrage d’Edgar Leblanc est amené à devenir l’un des livres de référence sur l’histoire administrative de l’agriculture, ainsi que celle d’une partie de ses élites, en France depuis deux siècles.
8 Fabien Knittel