Jean-Marc M oriceau , Les Grands fermiers. Les laboureurs de l’Île-de-France, xve - xviii e siècles, Paris, Fayard-Pluriel, 2017, 510 p.
- Par Paul Delsalle
Page V
Citer cet article
- DELSALLE, Paul,
- Delsalle, Paul.
- Delsalle, P.
https://doi.org/10.3917/hsr.047.0181e
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1 Tous les historiens ruralistes connaissent leurs classiques et, parmi eux, Les Fermiers de l’Île-de-France de Jean-Marc Moriceau, une des dernières thèses monumentales en histoire moderne (le lecteur pourra se reporter au compte rendu publié par Marcel Lachiver dans Histoire et Sociétés rurales, n° 2, p. 223-225 et, pour la seconde édition, à celui de François Sigaut paru dans le n° 10, p. 273-277, de la même revue). Il n’en est sûrement pas de même des étudiants qui, sauf exception, ne liront jamais la version complète. On ne peut donc que se réjouir d’une édition de poche, d’autant plus que celle-ci est entièrement refondue. Bien entendu, elle n’est pas destinée au spécialiste puisqu’une bonne moitié du texte a disparu, et notamment les notes, les pièces justificatives, les annexes comme la notice métrologique, les tableaux, les graphiques, les sources, la bibliographie (réduite ici à l’essentiel) et les index, y compris l’index lexicographique si utile pour les lecteurs qui ne connaissent pas du tout le monde rural. Tout cela est compréhensible. Ce nouveau volume, très maniable, constitue un outil qui sera fort apprécié des historiens, sociologues, géographes, agronomes et, plus généralement des observateurs ou curieux du monde rural.
2 Il ne s’agit pas d’un ouvrage d’histoire agricole, centré sur le travail et la vie des fermiers mais d’une approche principalement sociale. L’économie rustique, le travail des champs, ou la conjoncture ne sont pas négligés, loin de là, mais la préoccupation de l’auteur consiste d’abord à saisir l’ascension et la formation de cette élite aristocratique qui s’est épanouie au cœur des riches plaines céréalières de la région parisienne. Les belles cartes (p. 29-31) posent bien le cadre géographique de l’étude : le Hurepoix (au sud de Versailles), le pays de France (au nord de Saint-Denis) et le Valois Multien de la Brie (entre Senlis, Crépy et Meaux), en un mot des espaces situés à moins de 50 km de Paris et donc fortement influencés par la capitale du royaume qui aspire les hommes, les grains et les bêtes.
3 Heureusement, l’éditeur et l’auteur n’ont pas touché à la belle charpente de l’ouvrage d’origine structuré en trois parties chronologiques, formant autant de vastes fresques reposant sur une documentation impressionnante : 1 900 registres et autant de liasses d’actes notariés, 250 dossiers d’archives judiciaires et bien d’autres documents.
4 La première partie raconte la formation d’un groupe social, depuis le début du xv e siècle jusqu’à la fin du xvi e siècle. La méthode régressive (fondée sur un échantillon de riches cultivateurs, établi en 1740-1789) permet à l’auteur de suivre les lignages retenus sur la longue durée, et de mettre en évidence une ascension sociale qui est déjà bien affirmée dès 1550. De modestes fermiers accèdent peu à peu au statut plus envié de gros marchands-laboureurs exploitant souvent plus de cent hectares, superficie considérable pour l’époque. L’auteur, qui aurait pu se contenter d’analyser les fermiers de la fin de la période moderne, montre ici tout l’intérêt d’une recherche sur la longue durée : les racines de l’ascension sociale puisent profondément dans le substrat médiéval.
5 La deuxième partie présente la grande exploitation, appréhendée ici du milieu du xvi e siècle jusqu’au milieu du xvii e siècle. Jean-Marc Moriceau décrit les fermes, le parcellaire, le cheptel vif, le matériel d’exploitation ; il présente la famille du fermier, le personnel employé, la domesticité, les ouvriers saisonniers, l’organisation des cultures (centrée sur le froment), l’assolement triennal, les chevaux et leurs attelages, les véhicules de transport, l’élevage de plus en plus spécialisé, les techniques du labourage (le calendrier des cultures, à la p. 273, résume parfaitement le cycle agraire), les engrais, les rendements ou encore le patrimoine foncier. Cette seconde partie est beaucoup plus neuve qu’on ne l’imagine, en particulier sur les bâtiments agricoles restant très négligés par les historiens ruralistes. Notons au passage que le dynamisme démographique, la diversité de l’élevage, ou encore la place du patrimoine foncier attendent toujours de nouveaux chercheurs.
6 Enfin, la troisième partie s’attarde sur le temps des mutations, allant du milieu du xvii e siècle jusqu’au milieu du xviii e siècle. On voit comment s’enrichissent les gros fermiers, nouant des alliances, faisant des mariages somptueux, constituant des dots aussi énormes que séduisantes, laissant des successions dignes des plus grandes familles nobles de l’époque. Chemin faisant, Jean-Marc Moriceau traque aussi les faillites et les régressions sociales, ouvrant ainsi la voie à une étude de la mobilité sociale descendante, à la déchéance rustique. L’ouvrage s’inscrit donc au confluent de l’histoire rurale, de la sociologie et de la démographie historique, sans oublier la généalogie (1 800 ménages reconstitués) sans laquelle toute tentative d’histoire sociale resterait vaine et désincarnée.
7 Au fil de la lecture, Jean-Marc Moriceau nous apprend beaucoup sur des thèmes d’une grande variété, qu’il s’agisse de l’approche des constructions sociales ou des structures économiques. Son écriture, limpide, est bien éloignée du verbiage universitaire contemporain et des approches souvent fumeuses à la mode. Le moindre détail, illustrant un cas précis (nommé, daté, localisé), repose sur une référence d’archives. Par exemple, au lieu de parler du Grand Hiver de 1709 de façon générale, l’auteur illustre son propos par le cas de Louis Chartier, au Plessis-Gassot. Ce dernier avait emblavé 86 hectares sur la sole d’hiver ; l’été suivant, 46 n’ont rien donné. Le lecteur découvre ainsi des réalités humaines et s’émerveille à chaque page, que ce soit sur l’offensive du marché foncier, le recrutement des fermiers par les propriétaires, les noces, l’attraction parisienne, les maladies cryptogamiques, l’alphabétisation, l’hyper-fécondité, le crédit familial, l’anoblissement, les placements mobiliers, etc.
8 Ces fermiers opulents et leurs épouses vivent comme des notables ou des bourgeois de la capitale voisine, voire à la manière des aristocrates de la Beauce ou du Vexin voisins. Ils achètent des offices et entrent dans la magistrature sans abandonner leurs domaines agricoles. Voici par exemple Claude Gibert, premier laboureur à s’ériger seigneur de son village-paroisse ; ses héritiers achètent des charges : louis acquiert un office de contrôleur des guerres tandis que son frère devient receveur des domaines du roi dans la généralité de Metz. Les charges anoblissantes sont recherchées ; certains fermiers parviennent au parlement de Paris en deux générations. Tout est mis en œuvre pour que les enfants (très nombreux) fassent des études au collège (à Meaux, à Paris, à Juilly, etc.) puis de belles carrières dans l’armée, l’administration, les cours souveraines ou le clergé. Les intérieurs de leurs demeures sont confortables et même raffinés, luxueux. Fermiers et fermières amassent et thésaurisent : Catherine Chulot entasse près de 46 000 livres « en espèces d’or et d’argent », en 1685. Lors des réceptions, Marie Navarre exhibe vingt-six couverts, trois paires de flambeaux d’argent, deux sucriers, six salières. Les meubles nombreux et les armoires contiennent des garde-robes colorées. Fauteuils tapissés et chaises « à la capucine » sont en noyer. Avant 1651, Nicolas Le Febvre a déjà installé une horloge chez lui.
9 Dans les logis de ces grosses exploitations agricoles, les tapisseries des Flandres ou d’Aubusson ne sont pas rares. Ces fermiers n’avalent pas les piquettes franciliennes mais dégustent des crus de Champagne ou du Mâconnais. Ils s’épanouissent dans le monde des Lumières ; les maîtresses de maison reçoivent, tiennent salon. Les intérieurs sont ornés de tableaux et de cartes. Comme Sébastien Gouffé, à Gonesse, Jacques Corbie, Michèle Barré, Marie-Marguerite Fournier, Antoine Giroust et bien d’autres ont payé des peintres pour avoir leur portrait, qui permet aux descendants de s’inscrire dans une lignée prestigieuse. Les bibliothèques accumulent les œuvres de Furetière, de Duhamel de Monceau, de Boisguilbert et de Savary mais aussi de Platon ou d’Homère. Ces coqs de villages, qui achètent des fiefs, arborent leurs armoiries et se passionnent pour la chasse, sont devenus des notables ouverts aux vents de la modernité.
10 Cette édition commode offre en outre toute une série d’informations nouvelles. L’introduction, intitulée « Une enquête au long cours. Radioscopie 1980-2017 » retrace l’histoire de cette thèse devenue un ouvrage qui, dès sa publication intégrale, a fortement contribué à relancer les recherches en histoire rurale. L’auteur se livre à une présentation critique de son propre travail, n’en dissimulant pas les faiblesses puis mettant en valeur les compléments qu’il a apportés depuis sous la forme de trente publications personnelles. Ces livres ou articles, énumérés dans l’épilogue (p. 501), traduisent bien l’ampleur des prolongements offerts par Jean-Marc Moriceau, d’une part dans la longue durée, jusqu’en 1914 assez souvent, et d’autre part sur des thèmes particuliers : monographies familiales ou études de cas, par exemple les moissonneurs, l’équipement des grandes exploitations agricoles, les rendements en blé ou en betteraves, la production ou l’argent. La postface offre aussi les principaux échos et points de vue sur l’œuvre, parus entre 1992 et 1999, soulignant l’importance de cette monumentale monographie historique « à la française ». Le texte, profondément remanié, épuré, rendu beaucoup plus fluide, est très agréable à lire. Il est agrémenté d’illustrations, souvent nouvelles comme les scènes de moissons, dessins contenus dans le terrier de la seigneurie de Marbeuf en 1662, ou comme les photographies des édifices qui subsistent et qui s’apparentent beaucoup plus à des châteaux qu’à des fermes.
11 Souhaitons plein succès à cette édition de poche, entièrement refondue sans rien sacrifier aux développements internes de l’ouvrage d’origine, et qui devrait rapidement être traduite en différentes langues, assurant ainsi aux grands fermiers de l’Île-de-France une nouvelle notoriété internationale.
12 Paul Delsalle