Jacques-Régis du Cray, Les Archives généalogiques Andriveau et l’Hôtel de Marsilly. Histoire d’une profession, histoire d’une demeure parisienne, préface par Éric Mension-Rigau, Paris, Archives généalogiques Andriveau, 2023, 223 p., nombreuses ill.
- Par Nicolas Richard
Pages 114 à 115
Citer cet article
- RICHARD, Nicolas,
- Richard, Nicolas.
- Richard, N.
https://doi.org/10.3917/hes.234.0114
Citer cet article
- Richard, N.
- Richard, Nicolas.
- RICHARD, Nicolas,
https://doi.org/10.3917/hes.234.0114
1 Le courtisan ridicule de La Bruyère, « qui n’a pas un assez beau nom, [et] doit l’ensevelir sous un meilleur » n’est plus aujourd’hui la seule aune à laquelle mesurer la recherche d’ancêtres ; l’historiographie la plus récente a rendu une justice plus équanime à la généalogie (Olivier Rouchon (dir.), L’opération généalogique, Rennes, PUR, 2014 ; Stéphane Jettot et Marie Lezowski (dir.), L’Entreprise généalogique, Bruxelles, Peter Lang, 2016 ; « Prouver et Raconter : généalogies et filiations au xviie siècle », xviie siècle, 2020-3). Arrive ainsi à point nommé l’ouvrage publié par les Archives généalogiques Andriveau sur l’histoire de ce cabinet, l’un des plus anciens et des plus importants de France. Fruit des recherches menées avec une méthode impeccable par notre collègue J.-R. du Cray, agrégé d’histoire et directeur des recherches chez Andriveau, il apporte sur plusieurs points une contribution d’autant plus importante qu’elle n’est pas destinée au seul public savant.
2 Le livre commence par une démonstration des apports de l’enquête généalogique : il mène ce qu’on pourrait appeler une histoire sociale du bâti à propos de l’hôtel de Marsilly, rue du Cherche-Midi, siège actuel du cabinet depuis 1881 (p. 15-71). J.-R. du Cray reconstitue l’histoire de la parcelle, lotie en 1529 par les abbés de Saint-Germain des Prés, siège d’un marchand-carrier, puis, au xviie, quand le faubourg prend l’allure d’une rue, d’un brassier, avant d’être acquise en 1738 par le maître-maçon Claude Bonneau, qui y construit (lui, et non Mansart de Sagonne, selon JRdC) un hôtel particulier destiné à la location, qui voit défiler l’aristocratie au xviiie siècle, et un public plus varié, notamment d’artistes et collectionneurs, au xixe siècle.
3 L’apport majeur du livre n’est pas cependant dans cette exemplaire micro-histoire parisienne. Elle est surtout dans les pages suivantes, où l’auteur retrace l’émergence de la profession de généalogiste, jusqu’ici largement nébuleuse et légendaire. Des cas sont attestés, à la fin de l’Ancien Régime, d’agents chargés de prouver les droits de leurs commanditaires sur un héritage. Mais le métier moderne de généalogiste naît dans le monde postrévolutionnaire de la conjonction de trois facteurs. D’abord, l’expansion du monde des agents d’affaires. Certains se spécialisent dans la matière non litigieuse (révélation de succession). Ensuite, la naissance d’un instrument juridique adapté. Des lois de 1801 instituaient des transactions de l’administration avec des informateurs révélant au Domaine l’existence de biens importants lui appartenant en vertu des confiscations révolutionnaires, et usurpés par des particuliers. La pratique se mit en place de les récompenser à hauteur du quart à la moitié de la valeur du bien recouvré par l’État. Sous la Restauration, de tels contrats de révélation, concernant des héritages devant revenir à l’État commencèrent à être attestés. Le rôle de Jacques Navoit (1792-1866), au même moment, fut de les adapter peu à peu aux personnes privées, pour rémunérer de ses recherches le généalogiste qui révèle un héritage à l’héritier qui s’ignore. Il fallut attendre cependant l’arrêt de la Cour de cassation de 1866 pour qu’enfin le juge accordât au contrat de révélation de succession les garanties nécessaires : loin d’être un simple mandat révocable, il constituait désormais une convention rémunératoire entre le généalogiste et l’ayant droit. Le troisième facteur qui donna à la profession son plein essor fut la mobilité accrue de la population. La modernité fit du généalogiste non celui qui seconde l’héritier revendiquant de mythiques héritages, mais le spécialiste qui recherche tous (la difficulté est dans le tous) les héritiers des biens d’un défunt.
4 La suite intéresse surtout, au premier chef, la démographie et l’histoire sociale qui trouveront, sous couvert de l’histoire de la maison Andriveau, une histoire sociale de l’héritage au cours des deux derniers siècles, qui est une histoire des mobilités et des structures familiales. Parmi les annexes, une leur sera particulièrement utile : l’inventaire du célèbre fonds Andriveau (p. 192-206), riche de 150 millions de fiches et de 10 000 volumes, copiés à partir de différents registres depuis 1850 pour servir d’instrument de travail aux généalogistes de la maison. Ils permettent notamment de pallier, au moins partiellement, la destruction des actes d’état-civil parisien en 1871 — rendant ainsi un service signalé aux historiens. On l’a compris : la publication de la monographie de J.-R. du Cray en est un autre.