Territoires de la langue française
- Par Xavier North
Pages 9 à 16
Citer cet article
- NORTH, Xavier,
- North, Xavier.
- North, X.
https://doi.org/10.3917/her.126.0009
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Notes
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[1]
D’après l’allocution prononcée lors de l’ouverture du colloque « Géopolitique de la langue française ».
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[*]
Délégué général à la Langue française et aux Langues de France.
1La question des rapports complexes et mouvants que la langue entretient avec le territoire est stratégique. Que toute langue ait une assise territoriale, c’est l’évidence, puisqu’une langue n’est pas seulement un outil de communication, mais un marqueur d’identité, un matériau de création, l’expression d’une culture et parfois un instrument, conscient ou non, d’affirmation nationale (même si bien entendu plusieurs nations peuvent partager la même langue). À toute nation correspond un territoire (ses frontières fussent-elles incertaines ou changeantes). Le signe le plus « parlant » (si j’ose dire) de l’étrangeté ou de l’altérité que l’on croise, lorsqu’on voyage, c’est la langue. Il m’arrive souvent de dire que, de tous les liens que nouent les hommes dans la cité, le lien de la langue est le plus fort, puisque c’est lui qui fonde le sentiment d’appartenance à une communauté. Une langue a toujours un berceau historique, se déploie toujours dans un espace, fût-il à géométrie variable.
2En même temps, comment ne pas voir que la langue, parce qu’elle est d’abord un outil de communication, un système de production culturelle « immatérielle », a pour support des vecteurs qui se moquent des frontières et des découpages géographiques. C’est singulièrement vrai en ce début de siècle, en raison des progrès technologiques, et nous aurons l’occasion d’y revenir en évoquant une géopolitique de la langue française qui ferait abstraction du territoire; car c’est, me semble-t-il, la question essentielle que nous avons à penser aujourd’hui.
3Churchill voyait dans les empires qui domineraient le monde au XXIe siècle des puissances de l’esprit. Et de fait, si l’on admet que, dans les affrontements géopolitiques qui s’esquissent, les conflits de l’avenir seront déterminés par la maîtrise de la parole et de l’information, alors les créations de l’esprit, la culture, les arts, l’innovation technique, la recherche scientifique, bref, le pouvoir de convaincre (soft power) l’emporteront, dans les luttes d’influence qui se jouent aujourd’hui, sur le pouvoir de contraindre (hard power) comme facteurs de domination. Dans cette nouvelle composition des rapports de force entre les nations, l’organisation de la polyphonie mondiale occupe évidemment une place centrale. C’est, par exemple, une question brûlante et même explosive (on l’a vu récemment en Ukraine) sur le continent européen. Pour s’en tenir au seul fonctionnement de l’Union européenne, et si l’on veut bien considérer du moins que la diversité des langues est constitutive de l’idée même d’Europe, comment ne pas voir que de la possibilité, pratique, que nous aurons de faire coexister au sein d’un même ensemble 21 langues nationales, et bientôt 23 – sans nécessairement recourir à un « dialecte de transaction » (Chateaubriand) –, dépend à l’évidence le maintien d’une spécificité culturelle européenne... Nous en sommes tous ici persuadés : la langue est le lieu par excellence où s’inscrivent toutes les tensions culturelles, économiques, sociales et donc géopolitiques du monde actuel. Définir le statut et la place de la langue ou des langues parlées dans la cité, est donc un des enjeux principaux de toute construction politique, et sans doute en a-t-il toujours été ainsi.
4Traiter de la géopolitique de la langue française est un exercice complexe puisque le territoire de notre langue n’est ni continu, ni homogène. Selon que l’on se trouve à Dakar, à Paris, à Hanoï, à Bucarest ou encore à Port-au-Prince, le français ne revêt pas le même accent, son usage n’y est pas identique et son statut varie d’un pays à l’autre. Le colloque qui nous réunit aujourd’hui nous permettra de préciser les emprises de la langue française, de dessiner les contours de l’influence du français sur les territoires du monde contemporain, ce qui nous conduit à évoquer trois cercles, correspondant à trois problématiques distinctes.
5Évoquons d’abord le berceau de la langue française, ou, si l’on veut, son territoire mère, la France et ses marches « lotharingiennes » (wallonnes, romandes, valdotaines), qui représentent aujourd’hui quelque 70 millions de locuteurs. Voilà un bassin démographique porté par un dynamisme qui garantit la présence du français en Europe, puisque la France a le plus fort taux de fécondité après l’Irlande. On ne saurait trop insister sur l’importance de ce foyer agissant (la France, c’est un francophone de langue maternelle sur deux). Pour que le français survive, dans les rapports de force géopolitiques entre les langues, il faut qu’il soit désiré, qu’il continue à exercer une force d’attraction sur ceux qui le parlent et qui pourraient être tentés de ne plus le parler; il faut qu’il reste un véhicule de savoir, de divertissement, de culture, et surtout qu’il donne accès à l’emploi, à la vie professionnelle, à la reconnaissance sociale; bref, il faut que son influence reste adossée à une puissance, et cette puissance, pour longtemps encore, ne peut être que la France. Ne nous lassons pas de répéter cette évidence : il n’y a pas, et il n’y aura sans doute jamais, de langue française sans la France, comme le constatait naguère Jacques Attali au Congrès mondial des professeurs de français (Paris, 2000). C’est pourquoi notre meilleur outil de rayonnement linguistique, c’est encore la prospérité économique de notre pays, sa capacité créatrice – qui elle-même détermine sa capacité à créer des concepts et à imposer les mots qui les désignent. Car de même que, selon le mot d’Henri Meschonnic, ce sont les œuvres qui font la grandeur d’une langue (c’est le Coran qui fait la grandeur de l’arabe et non l’inverse), ce sont les concepts, les idées, les notions qui portent la langue, et non l’inverse. Pendant la guerre froide, c’est la force du concept de « détente » qui a imposé le mot, en français, dans les relations internationales.
6Mais, si on ne saurait concevoir la langue française sans un lien organique avec la France – et ce n’est aucunement nier la diversité des « parlers français » dans le monde que de le constater, ni légitimer l’autorité centralisatrice de notre pays dans ce domaine –, on peut parfaitement imaginer, en revanche, une France qui aurait cessé de parler le français, ou qui ne le parlerait plus que comme un patois résiduel, comme l’observait également Jacques Attali : perspective hautement improbable, bien sûr, mais qui adviendrait néanmoins si nous finissions par nous résigner aux pertes de fonctionnalité qui la menacent, ou encore si la langue cessait d’opposer une résistance, naturelle ou concertée, à des emprunts massifs qui finiraient par la dénaturer (les deux dangers n’étant d’ailleurs pas exclusifs l’un de l’autre). Ce double constat légitime constitue les deux fonctions régaliennes de la Délégation générale à la Langue française : sa mission d’enrichissement du français, d’une part, sa mission relative à l’emploi de la langue française dans tous les domaines de la vie sociale, d’autre part. « Le français, c’est notre disque dur », disait Hubert Védrine, mais ce disque peut être attaqué; il faut le protéger avec des pare-feu si l’on veut continuer à faire tourner dessus des logiciels en langue française.
7Le deuxième cercle, c’est le territoire de l’expansion coloniale française, ou plutôt la mosaïque de territoires issus de la colonisation, avec ses strates historiques successives : l’Amérique du Nord (Québec) et la Caraïbe (Haïti et les Antilles françaises), le Maghreb, le Proche-Orient et l’Afrique subsaharienne, dans une moindre et désormais très faible mesure les pays de l’ancienne Indochine. L’occasion nous sera donnée, tout au long de cette journée, de nous pencher sur les enjeux politiques actuels de l’usage du français dans les anciennes colonies de l’empire français et, en particulier, au Maghreb et en Afrique. L’avenir du français comme langue de communication internationale dépend largement du maintien de son rayonnement dans cette partie du monde, car il est parfaitement clair – n’en déplaise à nos diplomates, souvent obnubilés par l’usage du français dans les seules organisations internationales – que, si l’on ne parle plus le français dans les banlieues de Kinshasa, de Casablanca ou de Beyrouth, on ne le parlera plus bientôt dans les couloirs des Nations unies.
8Dans les pays francophones du « Sud », la langue française est à la fois la langue dominante, puisque c’est souvent celle de l’administration, de l’école et des médias, mais elle y est globalement minoritaire, en situation d’extrême fragilité, puisque la proportion de locuteurs parlant le français ne dépasse que rarement le chiffre de 20% de la population de ces pays et se situe le plus souvent autour de 5% à 10%. Et nous ferons apparaître ainsi l’une des caractéristiques du français dans le monde, qui est riche d’implications géopolitiques, car c’est elle qui lui confère une fonction médiatrice dans le dialogue entre les civilisations et les cultures : partout où il est parlé, le français se trouve en situation de contiguïté avec d’autres langues – le wolof et le sérère au Sénégal, par exemple, l’arabe au Maghreb et au Proche-Orient, bien sûr. C’est d’ailleurs vrai pour le français en Amérique du Nord, où le français au Québec a résisté jusqu’ici aux assauts de l’anglais, et même... pour le français en France, où il coexiste de facto, sinon de jure, avec les langues régionales et les langues de l’immigration.
9Mais la vérité oblige aussi à relever, de manière contradictoire, cette autre caractéristique : partout où le français coexiste avec d’autres langues, la coexistence est problématique, au sens propre. Elle l’est à l’évidence au Maghreb, où la dimension francophone de l’identité nationale, héritée de la colonisation, fait débat (Algérie) ou n’est pas officiellement assumée (Maroc). Elle l’est en Afrique subsaharienne, où à l’inverse le français a un statut officiel, mais où la place à réserver aux langues vernaculaires, notamment dans l’enseignement, continue d’alimenter la controverse. Elle l’est aussi au Québec, où le rapport des forces entre le français et l’anglais pourrait bien remettre en question à terme un équilibre instable. Et en France même, où historiquement le français s’est imposé contre les langues qualifiées aujourd’hui de régionales, la place de celles-ci dans la vie sociale fait toujours problème, comme l’atteste la vivacité du débat sur la ratification de la Charte européenne. Je n’évoque pas ici les langues de l’immigration, nos compatriotes ayant beaucoup de peine à comprendre que l’apprentissage de la langue commune à des fins de cohésion sociale n’implique pas nécessairement l’oubli de la langue d’origine. De sorte que le français ne pourra jouer pleinement de sa fonction médiatrice que si les politiques linguistiques cessent de porter exclusivement sur une langue, mais s’appliquent à penser et à organiser – pour les pacifier – les rapports entre les langues.
10Quelles relations de pouvoir induit aujourd’hui l’usage du français dans ces différentes sociétés et surtout quelles valeurs les francophones de cette zone du monde, dans leur diversité, attachent-ils à notre langue ? L’une de ces valeurs est le développement, c’est-à-dire la possibilité d’accéder au monde « moderne », puisque, si le français est encore, avec l’anglais, l’espagnol et le portugais (et ces trois autres langues seulement), la seule langue européenne à avoir une véritable assise internationale, il est aussi – à la différence de l’espagnol et du portugais – parlé, comme l’anglais, par plusieurs pays hautement industrialisés du « Nord », et non par un seul. C’est d’ailleurs pourquoi la présence du Canada-Québec au sein du mouvement francophone est si stratégiquement importante : le français est la seule langue avec l’anglais à ne pas être perçue par le « Sud » comme le reflet d’une seule grande puissance occidentale et peut, dès lors – s’il sait jouer ses cartes, c’est-à-dire s’il associe à ses mots les valeurs de liberté, de développement, de respect du droit international –, offrir un choix alternatif à l’anglais aux pays en quête d’une modernité économique et culturelle. Mais ce n’est pas simple pour une ancienne puissance coloniale, parce que nous avons en permanence à opérer un renversement.
11La prise en compte d’un troisième cercle d’influence peut nous y aider, car l’aire de diffusion de la langue française ne se confond pas avec le périmètre de la francophonie. Dans les pays où le français est langue officielle, le lien entre langue et nation, riche d’enjeux identitaires, culturels et politiques, est fondamental. Comment nier, en effet, que la langue française a joué un rôle fondamental dans la construction des unités nationales en France et en Belgique, au Québec et au Canada francophone, et même en Afrique, où, face à la diversité des langues vernaculaires parlées sur un même territoire, elle continue, comme nous verrons, à occuper des fonctions politiques, culturelles et sociales de première importance pour la cohésion de ces pays.
12Enfin, après le XIe sommet de la francophonie qui s’est tenu à Bucarest les 28 et 29 septembre 2006, il faut dessiner un tableau du rôle du français dans l’actuel projet francophone et rappeler que, en jetant des ponts entre des cultures que sépare leur niveau de développement, du Québec au Mali, de la Communauté française de Belgique au Vietnam, le français a pour principale fonction de permettre un dialogue fécond entre le « Nord » et le « Sud », au sein de l’espace francophone et au-delà. On dit souvent – c’est la langue de bois de l’Organisation internationale de la francophonie : « Le français n’appartient plus à la France, mais à tous ceux qui l’ont choisi et qui l’ont en partage. » Il faut aller plus loin, et dire que le français n’appartient pas aux seuls francophones. Si je puis hasarder une critique au programme de notre colloque, je déplore qu’une part trop faible ait été réservée à la langue française parlée hors de l’espace francophone (tout en en comprenant les raisons, bien sûr): en Europe, où le français est « maîtrisé » par un Européen sur quatre, en Amérique latine – où il dispose d’un solide ancrage culturel –, en Afrique anglophone, au Moyen-Orient, sur le pourtour asiatique... Bref, je crois qu’il faudrait faire une place plus grande dans notre réflexion à cette langue française « de préférence », parce que librement choisie, à cette langue française sans véritable territoire, parce que le français y est une langue étrangère, et qui n’est pas sans implications politiques, parce que sa féconde dispersion dans le monde, hors de la francophonie, exempte le français du soupçon colonial et dispense les francophones du Nord d’avoir à étouffer en permanence le « sanglot de l’homme blanc », voire à entonner le grand air de la repentance.
13Ouvrons une parenthèse sur les conséquences linguistiques de la mondialisation. Fruit des progrès technologiques que nous connaissons depuis une soixantaine d’années, qui ont fait de la mobilité et de l’échange les moteurs d’une histoire accélérée, la mondialisation – c’est banalité de le dire – a fait de l’étranger des antipodes un voisin de palier. La mondialisation est-elle un facteur d’homogénéisation culturelle et linguistique ou, au contraire, de préservation de la diversité ? On peut en débattre. Ce qui est certain, c’est que le triomphe planétaire du modèle anglo-saxon de libre-échange d’une part, le développement des flux migratoires provoqués par la fracture Nord-Sud, qui ne cesse de s’aggraver, d’autre part, et enfin le développement fulgurant des techniques de communication et les progrès du numérique (qui mettent, au moins virtuellement, toutes les langues au contact de toutes les langues grâce à la téléphonie mobile, à la télévision par satellite, à Internet), ont fait craquer partout les « coutures de l’État-nation » (le mot est de Régis Debray).
14Pour la géopolitique des langues, j’y vois au moins deux conséquences. La « déterritorialisation » des langues et des cultures, d’abord. Partout, se constituent des communautés aux contours incertains, qui ne vivent pas toutes sur un même territoire, et ne rassemblent même pas tous les habitants d’un même territoire (par exemple les Latinos de Miami, les Chinois de Los Angeles, les Maghrébins de Saint-Denis, les Pakistanais de Birmingham...), mais sont rassemblées au contraire par des langues plus que par l’attachement à un territoire, étant entendu qu’un individu peut appartenir à plusieurs communautés à la fois (on peut être à la fois chinois et américain, français et maghrébin). À condition d’englober les locuteurs du français hors de l’espace francophone, la francophonie peut tirer parti de ce phénomène, en constituant un ensemble géopolitique aux côtés des communautés anglophone, hispanophone, arabophone, chinoise et hindi... Seconde conséquence : un mouvement contradictoire, et même pendulaire, d’attraction vers la langue globale sous l’effet de la mondialisation des marchés, sous l’effet de l’internationalisation des sociétés et, par réaction, de différenciation linguistique sous l’effet des revendications identitaires. C’est exactement la situation que nous connaissons en France aujourd’hui, par exemple, où coexistent une extrême vulnérabilité face à la pression de l’anglais, et une crispation sur le français – parfois à l’intérieur d’une même conscience.
15Cette double évolution est particulièrement visible sur les réseaux numériques. Nous pouvons affirmer avec objectivité que l’Internet – disons plus généralement l’ensemble des moyens de communication de dernière génération – a la double caractéristique d’être à la fois une chance et une menace pour la diversité culturelle et linguistique. D’un côté, en effet, ces nouveaux supports font planer le danger de la suprématie de l’anglais, la langue « maternelle » du Web. La domination de l’anglo-américain sur la Toile s’explique d’ailleurs facilement : ces technologies se sont développées aux États-Unis, les premiers logiciels et protocoles de transport, de stockage de l’information et de codage ont été conçus dans un environnement anglophone, etc. Aussi est-il certain qu’un risque d’« unilinguisme multinational », pour reprendre une autre expression de Régis Debray, pointe toujours en arrière-plan. Et l’on sait que l’offensive de la langue globale est loin d’être neutre puisque, en écorchant la diversité linguistique, elle hypothèque la diversité de points de vue sur le monde.
16Cette analyse doit pourtant être relativisée. À l’époque de l’invention de l’imprimerie, nombreux étaient ceux qui y voyaient un instrument au service de la domination d’une seule langue : le latin. Fort heureusement, il n’en fut rien, bien au contraire, puisque l’imprimerie offrit à certaines langues vernaculaires un formidable outil de promotion. Réduire les nouveaux supports de communication à de simples outils au service de la domination de la seule langue globale serait méconnaître leurs atouts. Sur la Toile, l’importance actuelle de l’anglais va nécessairement diminuer à mesure que l’utilisation de cet outil se démocratisera et se répandra dans les différentes sociétés (le pourcentage de pages en anglais est tombé au-dessous de 50%). Le réseau des réseaux est un espace ouvert à toutes les initiatives, dans lequel chaque peuple, chaque communauté, peut en théorie, sinon toujours en pratique, exprimer ses singularités et ses sensibilités.
17Pour conclure, interrogeons le mot « politique » dans « géopolitique », c’est-à-dire donnons à ce terme un sens actif, celui de l’action publique. Si nous voulons que le français survive dans les affrontements géopolitiques des civilisations, il faut le penser non plus seulement comme la langue d’un pays ou comme le lien fondateur d’une organisation internationale, mais comme celle d’une communauté globale, « déterritorialisée », et se donner les moyens de rendre cette communauté désirable – ce qui suppose sans doute de bouleverser les problématiques traditionnelles. Tout d’abord, bien entendu, halte à ce que François Mitterrand appelait la « complainte du français perdu ». Et halte à la repentance plus ou moins consciente sur les méfaits du français colonial, alors que, pour de nombreux peuples, il est l’outil même de l’émancipation. Cessons de situer le français en concurrence frontale avec l’anglais (ce qu’il est néanmoins aussi, bien sûr – ne péchons pas par angélisme –, sur nombre de « théâtres extérieurs », comme disent les stratèges): nous avons beaucoup mieux à faire. Les caractéristiques géopolitiques du français nous ouvrent un boulevard, pour peu que nous sachions jouer nos cartes maîtresses. Le français a de solides atouts pour conserver un rayonnement, au sens physique du terme : au moment où se joue dans le monde une lutte décisive pour l’influence, le français peut devenir cette langue de « contre-pouvoir » dont parlait jadis Lionel Jospin, et dans laquelle s’expriment « la résistance à la standardisation culturelle, le refus de l’affadissement des identités, la liberté pour chacun de créer et de s’exprimer dans sa propre culture ».
18Pour cela, il faut faire de la langue française un élément d’une politique de souveraineté – il faut qu’elle continue de jouer son rôle dans la construction, toujours inachevée, des identités nationales –, mais il faut aussi défendre la communauté sans territoire du français plus que le territoire des francophones, s’ouvrir aux autres communautés linguistiques par une grande politique de la traduction (absolument essentielle en Europe), et accentuer la présence du français sur les réseaux numériques en favorisant la constitution de bibliothèques et d’universités virtuelles. C’est à ce prix, sans doute, qu’au cœur de la bataille des idées, en prenant appui sur la « multipolarité » de l’espace francophone, une politique du français ouverte sur le monde peut apporter une réponse positive aux questions posées par la mondialisation.