La Convention sur la diversité des expressions culturelles : à quand le passage à l'action ?
Pages 75 à 77
Citer cet article
- LAULAN, Anne-Marie,
- Laulan, Anne-Marie.
- Laulan, A.-M.
https://doi.org/10.4267/2042/24178
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- Laulan, A.-M.
- Laulan, Anne-Marie.
- LAULAN, Anne-Marie,
https://doi.org/10.4267/2042/24178
1La signature, à la quasi-unanimité des États membres de l’Unesco de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, en octobre 2005, est qualifiée par certains de « mièvrerie ». Certes, ce texte représente l’aboutissement d’un combat lent (plus de trente ans) entre des partisans, faibles économiquement mais motivés moralement, et d’autres acteurs, hégémoniques, qui disposaient des appareils de production et de diffusion, avec tout le capital cognitif et symbolique que fournissent les biens culturels. Combat inégal, donc, car si les institutions internationales comme l’ONU (dont l’Unesco est une branche) disposent d’un droit international et peuvent appliquer des sanctions, l’Organisation mondiale du commerce, elle, est en mesure d’opposer les ententes bilatérales, juridiquement valides, aux nouveaux grands principes énoncés par l’Unesco.
2D’ailleurs, la ratification, pays par pays, n’est pas encore achevée, tant s’avère nécessaire le toilettage des contrats, alliances, désormais « hors la loi », et parallèlement la transition pour de jeunes contrées vers l’apprentissage puis l’exercice d’une expression culturelle longtemps déniée, voire interdite, pour des raisons technologiques ou idéologiques. La peur tout autant que les contrôles étatiques ont depuis des siècles condamné au silence, à la clandestinité, au secret les manifestations culturelles autochtones, que ce soient les rites funéraires, les chants, les costumes traditionnels, les langues vernaculaires, telle ou telle forme d’art. Le mythe d’Antigone suffit à rappeler que le droit d’une sépulture décente est souvent refusé par les oppresseurs, violence suprême, irréversible, encore très prégnante en Afrique subsaharienne. La « mièvrerie » peut donc s’interpréter comme une démarche prudente, requise pour toute négociation aux résultats durables dans un domaine éminemment sensible au plan économique, culturel, social et donc politique.
Une nouvelle donne
3Depuis la signature de la Convention, des éléments tenus pour négligeables se manifestent avec beaucoup de force, des contradictions jusqu’ici insoupçonnées se révèlent. Pour simplifier caricaturalement, on pourrait dire que le combat mené pendant trente ans était proche (lié d’ailleurs) aux luttes de nombre de pays pour leur indépendance politique. Mais la reconnaissance de la souveraineté nationale est contemporaine, inversement, d’une globalisation accélérée des échanges marchands, auxquels les biens culturels ne peuvent échapper. Paradoxalement au moment même où le modèle « centre / périphérie » disparaît des analyses internationales, surgit la question beaucoup plus complexe des identités nationales (ou régionales) revendiquées avec force. Mais la mondialisation des échanges, l’accélération des transports, la diffusion planétaire des œuvres de divertissement, plus récemment encore, l’accès au savoir partagé par un plus grand nombre des habitants de la planète, tous ces phénomènes engendrent un « tourbillon », un maelström jusqu’ici inédit.
4Toutes les sociétés, sans aucune exception, se trouvent prises en tenaille entre la logique de l’affirmation identitaire et celle de la mondialisation ; le tiers-monde et parfois le quart-monde se rencontrent sous toutes les latitudes. Corrélativement, les courants migratoires, pendant longtemps orientés du Sud vers le Nord, connaissent eux aussi des trajectoires en spirale : les Émirats accueillent des populations d’origines distinctes, et spécifiques pour tel type d’emploi. Des mutations qualifiées de silencieuses se rencontrent en Afrique, du fait des migrations internes et de l’urbanisation croissante. L’élévation vertigineuse de la croissance en Chine suscite des besoins culturels inédits, impensables jusqu’ici, au sein de la population et dote ses ressortissants, à l’extérieur, d’un statut d’envahisseurs. En résumé, de nouveaux empires apparaissent, reléguant aux oubliettes les schémas classiques concernant les civilisations, les grandes cultures, et par voie de conséquence, les contours de la « barbarie », ou les frontières des arts premiers.
De nouveaux champs d’interrogation
5Évidemment, l’Unesco ne peut pas demeurer à l’écart de ces changements, mais la lenteur des institutions amène parfois à rendre caduque une programmation qui n’aura pu atteindre son terme avant que l’objectif initial ne devienne obsolète. Il en va ainsi pour le (pseudo) concept de Société de l’information, conçu en Occident, planifié par l’Union internationale des télécommunications. Avant même la tenue du Sommet mondial en Tunisie (2005), le nombre et le poids des pays émergents (Brésil, Inde, Chine par exemple), ainsi que la mobilisation de la société civile, faisaient éclater l’idée même d’« une » société, ruinaient les espoirs d’une gouvernance unique de l’Internet et apportaient la preuve concrète des multiples appropriations des outils de connaissance et de culture. « Voix multiples, un seul monde », proclamait Sean McBride, au temps de la guerre froide. Mais au xxie siècle, le monde lui-même affiche ses différences, se complaît dans l’affirmation de sa diversité.
6Le courant, particulièrement fort dans la France des Lumières, d’un universalisme proclamé, n’échappe pas aux interrogations internes. Citons-en quelques-unes, dans la seule année écoulée. D’abord un colloque au Sénat, organisé conjointement par divers ministères sur « le rôle de l’éducation pour la diversité des expressions culturelles » (février 2007), preuve d’une remise en question de l’éducation traditionnelle de notre pays centralisateur et jacobin. La Commission nationale française organise presque simultanément un colloque sur « l’éducation aux médias », annonçant un « changement d’échelle » en juin 2007, et au siège de l’Unesco, un autre plus épistémologique, intitulé « Connaître et comprendre nos sociétés : universalisme scientifique et diversité culturelle ». Tour à tour, mathématiciens, économistes, juristes, philosophes tentent de démonter la part de « construction sociétale » de concepts qui semblaient universels. La revue Diogène (2007) publie quelques extraits de ces grands moments de déconstruction.
7En fin d’année, au Musée du quai Branly, un autre colloque fait appel à des historiens et des politistes pour observer la présence du passé et des mémoires sur les sociétés du monde contemporain. Des observations fines, de longue durée, par des gens souvent autochtones, révèlent une fois encore la complexité des imbrications de la mémoire, de l’histoire familiale ou ethnique, confrontée à la modernité, à d’autres style de vie, d’autres valeurs. Une fois encore, la mémoire des dominés, la mémoire des déplacés, fait « danser les lignes de vie », loin de tout déterminisme. La conclusion traduit bien la perplexité des politologues quand ils se demandent « que faire du xxe siècle ? », apportant des réponses diverses devant les erreurs les horreurs, les insouciances écologiques dont les générations futures vont devoir supporter les frais.
8L’Union européenne ne demeure pas en reste et lance en mars 2008 l’Année européenne du dialogue interculturel, toujours au Palais de l’Unesco. Une excellente bibliographie est établie par la Cité internationale de l’immigration. Les présentations, européennes cette fois, s’interrogent sur la cohésion sociale dans une Europe devenue multiculturelle.
9L’inquiétude transparaît quand on s’interroge sur les chances d’une construction européenne face à la mondialisation. Ce terme même de dialogue fait l’objet de l’interrogation principale du dernier livre de Joanna Nowicki, L’Homme des confins. Pour une anthropologie interculturelle (2008). Tout est à inventer, tant nous sommes peu habitués au véritable dialogue, dans un pays caractérisé par l’individualisme et les stratégies de distinction. Pourrons-nous comprendre que l’ouverture aux langues et aux cultures des autres sera pour nous une richesse et non un appauvrissement ?
Conclusion
10Passer en revue les initiatives intellectuelles qui découlent de la Convention sur l’expression des diversités culturelles démontre s’il en était besoin, que loin des « mièvreries », l’institution internationale en charge de la culture nous impose à tous – humains, européens, nantis ou démunis – une incroyable révolution copernicienne, déstabilisante, pleine d’incertitudes et de risques. Le rôle des intellectuels s’avère essentiel pour ce défi du nouveau millénaire.
Références bibliographiques
- Aymard, M., Scarantino, L. M. (dir.), Diogène, n° 219, Moments de la diversité culturelle, Paris, 2007.
- Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, Unesco, 2005. En ligne sur <http://portal.unesco.org/culture/fr/ev.php-URL_ID=33232&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html>.
- Nowicki, J., L’Homme des confins. Pour une anthropologie interculturelle, Paris, CNRS Éditions, 2008.
Mots-clés éditeurs : contradictions, gestion de la multiculturalité, identités
Date de mise en ligne : 11/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/24178