La mobilité des tsiganes en Europe : entre fantasmes et réalités
- Par Alain Reyniers
Pages 107 à 111
Citer cet article
- REYNIERS, Alain,
- Reyniers, Alain.
- Reyniers, A.
https://doi.org/10.4267/2042/24183
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- REYNIERS, Alain,
https://doi.org/10.4267/2042/24183
Notes
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[1]
La désagrégation des anciens États communistes s’est soldée par la fermeture des anciennes entreprises d’État, l’engagement dans les voies de l’économie de marché et nombre de conflits interethniques qui n’épargnèrent nullement les Tsiganes.
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[2]
Les Tsiganes sont traditionnellement perçus comme des nomades. De fait, depuis leur apparition en Europe, c’est la pratique de ce mode de vie qui a frappé les esprits. Cela n’implique nullement qu’ils l’aient été de tout temps, ni que le nomadisme soit exclusif d’autres modes de vie. Aujourd’hui, d’ailleurs, l’écrasante majorité des huit à douze millions de Roms et autres Tsiganes est sédentarisée, principalement sous la pression de politiques assimilationnistes parfois multiséculaires.
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Au plus fort des déplacements des Roms vers l’Ouest, durant la première moitié des années 1990, ceux-ci étaient huit fois moins nombreux à migrer que l’ensemble des non-Tsiganes issus des pays de l’Europe centrale et orientale (Reyniers, 1995).
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[4]
Bien que largement méconnue du grand public, l’histoire des Tsiganes existe et est bien étayée (Asséo, 1994 ; Frazer, 1992 ; Vaux de Foletier, 1970).
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[5]
Les griefs à l’égard des Roms de l’Est sont nombreux : constitution de bandes mafieuses itinérantes, proxénétisme, vols avec effraction et mendicité sur la voie publique…
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[6]
Le règlement de la question « rom » a même été imposé comme préalable à l’adhésion de la Slovaquie, de la Roumanie et de la Bulgarie à l’Union européenne. Étonnamment, les États de l’Union ne se sont pas donné la même priorité à propos du sort des Tsiganes présents sur leur propre territoire. Or, plusieurs milliers d’entre eux, installés dans des bidonvilles précaires, se trouvent exclus de l’accès aux droits les plus élémentaires.
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Toutes les statistiques émanant des grandes organisations internationales comme la Banque mondiale et le Pnud (Programme des Nations Unies pour le développement) ou l’OSCE (Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe) sont unanimes pour dénoncer la situation alarmante d’une majorité de Roms touchés par une extrême pauvreté. Le 2 février 2005, huit pays (République tchèque, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, Croatie, Macédoine et Serbie-Monténégro) se sont engagés à éliminer la discrimination dont les Roms sont victimes, en lançant la « Décennie des Roms ».
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[8]
Entre 1992 et 1995, l’Allemagne a renvoyé chez eux plusieurs milliers de Roms roumains. La France a suivi à partir de 1994. Quatre ans plus tard, la Belgique décidait à son tour du renvoi de plusieurs centaines de Roms vers la Slovaquie. En France encore, un programme pour le « rapatriement volontaire » des Roms vers la Roumanie a été mis en place en janvier 2003. Deux mois plus tard, la Loi du 18 mars 2003 sur la sécurité intérieure créait le délit de l’installation sans titre, en réunion, sur le terrain d’autrui en vue d’y installer une habitation.
1Cela fait près de vingt ans que les sociétés européennes découvrent les mouvements migratoires des Roms de l’Est sur leurs territoires. Ce n’est pourtant pas la première fois que ces populations arpentent le sol de l’Occident. Depuis le début du xve siècle, des groupes tsiganes se sont engagés dans des pérégrinations à l’ouest du continent européen, avant de s’y installer. À chaque fois, leur arrivée a suscité l’étonnement, l’inquiétude et le rejet. Depuis 1990, l’apparition des Roms de l’Est est qualifiée d’invasion massive, de déferlante migratoire, de course éperdue vers l’Eldorado, et expliquée autant par l’absence de perspectives économiques dans les pays d’origine que par une exclusion sous l’effet de poussées ultranationalistes locales [1]. Divers procédés ont été mis en place par les pouvoirs publics et les grandes organisations internationales pour tenter d’endiguer ce mouvement : obligation de visa maintenue pour entrer dans les pays de l’Union européenne (avant les ouvertures récentes) ; refoulements aux frontières ; rapatriements individuels ou collectifs ; financements de programmes de rénovation de l’habitat, de formation professionnelle, de scolarisation, d’expériences de développement communautaire, etc. Et pourtant, les Roms originaires de l’Est ne cessent de parcourir l’Ouest, comme poussés par un nomadisme atavique et éprouvé [2].
Des déplacements biens rodés
2Ces mouvements migratoires contemporains doivent d’abord être compris dans le contexte des mouvements récents de populations qui portent par dizaines de milliers des personnes de l’Est en quête de travail et de vie décente en Occident. Sur ce plan, les déplacements des Tsiganes de Roumanie, de Bulgarie, de Pologne, de la République tchèque, de Slovaquie et de l’ex-Yougoslavie ne sont pas proportionnellement plus importants que ceux des autres peuples [3]. Mais c’est leur visibilité accrue qui les a singularisés par rapport aux autres migrants qui proviennent de l’Europe de l’Est : déplacements en grandes familles, demandes d’asile politique justifiées par des atteintes aux droits de l’homme dans les pays d’origine, logements dans des campements précaires ou dans des habitations insalubres, mendicité publique...
3Sur le plan de l’histoire des Tsiganes, ces mouvements s’intègrent dans ce qu’il est convenu d’appeler une troisième migration (la première étant liée au départ de l’Inde et à une première installation en Europe entre le xive siècle et la fin du xve siècle, la seconde s’étant déroulée dans la seconde moitié du xixe siècle et au début du xxe siècle) [4]. Celle-ci a démarré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et se déroule encore sous nos yeux. Plusieurs phases peuvent être décrites : arrivée de réfugiés dans les quinze années qui suivent le conflit mondial, venue de travailleurs immigrés yougoslaves dans les années 1960 et 1970, apparition de candidats réfugiés originaires des Balkans dans le courant des années 1980 avec pour toile de fond la déflagration de la Yougoslavie, mouvements contemporains liés à la désintégration des régimes communistes et à la transition vers des régimes libéraux.
4Ces déplacements contemporains ne se développent pas selon un modèle stéréotypé. Ceux d’entre eux qui se sont déroulés au début des années 1990 ont donné l’impression qu’ils se situaient dans un mouvement de fond univoque, sans espoir de reflux et sans possibilité de fixation permanente, le rejet ici poussant à aller s’établir là-bas. L’on a vu ainsi des familles tsiganes quitter la Roumanie pour l’Allemagne ou l’Italie, la France et puis l’Espagne. Peu à peu, une certaine régulation est apparue. Aujourd’hui, plusieurs déplacements s’apparentent toujours clairement à une migration de population d’une région européenne à l’autre. On trouve effectivement nombre de familles tsiganes originaires de l’Est (notamment celles qui ont pu bénéficier de l’asile politique), qui se sont installées dans diverses villes de l’Europe occidentale au cours de ces dernières années, et dont les membres n’entretiennent plus – au mieux – que des relations épisodiques avec le pays d’origine.
5Des enfants naissent puis grandissent dans un environnement culturel différent de celui que connaissent toujours leurs lointains parents, se marient avec d’autres jeunes issus de la même immigration qu’eux. Parfois, une période de pérégrination succède à une période de stabilisation. Des familles changent de ville, parfois même de pays. D’autres mouvements sont plutôt pendulaires. Ils peuvent être le fait de quelques hommes (par exemple, des musiciens tentés par l’argent qu’ils pourraient tirer de leurs prestations de rue) ou de groupes familiaux venus faire les saisons dans les régions méditerranéennes. Enfin, il ne faut pas négliger non plus les voyages temporaires d’artistes qui se produisent dans le cadre de tournées organisées et d’hommes entreprenants venus brasser des affaires.
Des passeurs de culture à la marge
6Ces mouvements ne se déroulent pas uniquement entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Des Roms se déplacent entre la Roumanie et la Pologne, entre la Roumanie et la Hongrie, entre la Slovaquie et la République tchèque, entre la Roumanie, la Grèce et la Turquie. On assiste également à une reprise très importante du voyage chez les Roms de l’ancienne URSS. Bref, la mobilité semble bien, plus que jamais, une caractéristique culturelle essentielle des populations tsiganes. De là à ne voir celles-ci qu’à travers le prisme déformant de l’image romantique d’une population errante, sans toit ni territoire, il n’y a qu’un pas trop vite franchi. Les Tsiganes ne constituent ni un conglomérat d’individus girouettes bougeant au gré du hasard, ni un peuple de nomades réprouvés. Ils sont, pour la plupart, insérés dans des réseaux familiaux et de voisinage très flexibles, au sein desquels ils circulent. Les groupes familiaux se composent et se recomposent au sein de ces réseaux qui ne s’ouvrent pas nécessairement sur un soutien et une coopération économique réciproques. En outre, les populations qui les environnent et avec lesquelles ils ont aussi des contacts économiques et culturels ne leur sont pas toujours favorables.
7La situation des Roms engagés dans des migrations qui les poussent vers des contrées et des peuples qu’ils ne fréquentaient guère jusqu’alors est-elle en train de changer ? Les Roms deviennent-ils des passeurs de culture, donnant ou empruntant tel ou tel trait sur leur passage ? La réponse n’est pas simple. Il est indéniable que la perspective d’une vie matérielle et sociale meilleure, dans un pays d’accueil ou au retour, est un puissant moteur poussant au départ. Les biens acquis en Occident, les manières d’y vivre et d’y consommer sont testés et introduits au sein des réseaux familiaux. Sur ce plan et par leur circulation, les Roms participent autant à l’édification d’une société européenne que bien d’autres migrants. Ils introduisent peu à peu chez eux de nouvelles manières d’être et, s’ils sont commerçants, ils participent à la diffusion des biens de consommation et des idées parmi les populations non tsiganes.
8Cela étant, les difficultés interculturelles sont elles-mêmes légion. En tout premier lieu, le système de solidarité interne reste limité à chaque réseau et s’y renégocie sans cesse. Pas d’entraide automatique, donc, entre des Roms de Serbie et des Roms de Bulgarie, méfiance entre des Roms issus de régions roumaines différentes. Les Tsiganes établis depuis longtemps à l’Ouest et ceux qui viennent actuellement de l’Est s’ignorent de façon radicale. La prise de conscience collective de former un peuple à l’échelle européenne patine et n’agite que quelques personnalités intellectualisées. Les contacts avec les populations non tsiganes sont paradoxaux. Certes, ils sont tangibles, avec l’insertion sur les lieux de travail (chantiers de construction, propriétés agricoles, marchés) ; l’accueil réservé aujourd’hui à la musique tsigane est lui-même très fort, partout en Europe (il suffit de voir la place qu’elle occupe dans les rayons des grandes surfaces et à la radio). Mais les Roms ne se fondent pas davantage dans la société environnante et le rejet comme la haine xénophobe restent très forts à leur égard. Les discours tenus à l’encontre des Roms de l’Est (comme envers tous les Tsiganes) sont parfois effrayants, témoins ignobles de toutes les frayeurs ressenties face à l’altérité. Plus que jamais, les Roms et, dans la foulée, les autres Gitans, Sinti ou Manouches, sont perçus comme des étrangers au lieu où, pourtant, ils vivent ; des non-citoyens dont la présence est illégitime, menaçante, polluante ; des gens qui ne cherchent pas à s’intégrer et sur lesquels tous les soupçons sont permis [5].
9Du côté des pouvoirs publics, c’est aussi la confusion. Depuis une trentaine d’années, les discours des institutions internationales présentent les Tsiganes comme des Européens à part entière, libres de circuler sur le continent et de s’y établir. De fait, la plupart des États d’Europe occidentale, l’Union européenne et le Conseil de l’Europe n’ont pas compté leurs efforts pour dénoncer le sort fait aux Roms dans les pays issus de l’ancien bloc communiste [6]. La lutte contre les atteintes aux droits de l’homme et les situations d’extrême pauvreté qui touchent un grand nombre de Roms a été érigée comme priorité nationale dans un certain nombre de pays [7]. Mais, en même temps, des États ont organisé le renvoi de ces populations vers leur pays d’origine, criminalisé la présence tsigane elle-même [8]. Tout cela contribue à l’entretien d’une atmosphère confuse qui ne laisse que trop de place à l’exclusion.
10Les exemples qui illustrent cet état de fait pourraient être pointés dans tous les pays européens. Nous retiendrons pourtant deux faits récents liés à l’Italie qui montrent combien les niveaux d’exclusions locale, nationale et internationale s’enchevêtrent, rendant dès lors extrêmement difficile la cohabitation entre Tsiganes et non-Tsiganes. À la fin du mois d’août 2007, quatre enfants roms moururent à Livourne dans l’incendie de la caravane qui les abritait. L’incendie fut apparemment allumé par des activistes d’extrême droite, mais les autorités emprisonnèrent les jeunes parents pour cause de non-assistance à personne en danger. Trois mois plus tard et, suite au viol suivi du meurtre d’une Italienne par un ressortissant roumain (d’origine tsigane), l’État italien prenait un décret-loi autorisant l’expulsion des « immigrés jugés dangereux ». L’affaire allait rapidement envenimer les rapports avec la Roumanie.
Conclusion
11Plusieurs dizaines de milliers d’individus sont concernés par ces mouvements migratoires tsiganes récents. Le phénomène n’est pas négligeable et ne va pas s’arrêter sur commande. Comme pour les migrations précédentes, le moteur est foncièrement économique, bien qu’il puisse y avoir d’autres causes conjoncturelles au départ, comme les atteintes aux droits humains. Il ne faudrait pas négliger non plus les aspirations légitimes de paix, de tranquillité, de dignité qui poussent nombre de Roms à espérer et à rechercher un lieu où vivre comme les autres citoyens européens, sans se sentir traqués ou rejetés. Quoi qu’il en soit, ces va-et-vient sont à replacer dans le contexte d’une reprise généralisée de la circulation, avec des moyens de transport faciles et des outils de communication qui rendent possible les grands déplacements, sans coupure obligatoire avec le milieu d’origine. Mais cela ne débouche pas pour autant sur plus d’ouverture entre les peuples, ni sur une plus grande compréhension mutuelle.
Références bibliographiques
- Asséo, H., Les Tsiganes, une destinée européenne, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 1994.
- Frazer, A., The Gypsies, Oxford (GB) et Cambridge (USA), Blackwell, 1992.
- Matras, Y., « Romani Migrations in the Post-Communist Era : their Historical and Political Significance », Cambridge Review of International Affairs, Vol. 13, n° 2, 2000, p. 32-50.
- Reyniers, A., Les Populations tsiganes et leurs mouvements dans les pays d’Europe centrale et orientale et vers quelques pays de l’OCDE, Migration internationale et politique du marché du travail, document hors-série, n° 1, Paris, OCDE, 1995.
- Reyniers, A. (dir.), Études tsiganes, nlle série, vol. 13, n° 27-28, Migrations tsiganes, Paris, 2006.
- Ringold, D. (dir.), Roma in an Expanding Europe. Breaking the Poverty Circle, Washington, Banque mondiale, 2005.
- Vaux de Foletier, F. De, Mille ans d’histoire des Tsiganes, Paris, Fayard, coll. « Les Grandes études historiques », 1970.
Mots-clés éditeurs : Europe, migration, Roms, Tsiganes
Date de mise en ligne : 11/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/24183