Français à la recherche d’eux-mêmes : « la légion des volontaires français contre le bolchevisme » au front de l’Est (1941-1944)
Pages 55 à 67
Citer cet article
- VERSHININ, Aleksandr,
- Vershinin, Aleksandr.
- Vershinin, A.
https://doi.org/10.3917/gmcc.275.0055
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- Vershinin, A.
- Vershinin, Aleksandr.
- VERSHININ, Aleksandr,
https://doi.org/10.3917/gmcc.275.0055
Notes
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[1]
Serge Berstein, « La synthèse démocrate-libérale en France, 1870-1900 », in Serge Berstein, Michel Winock (dir.), L’Invention de la démocratie, 1789-1914, Paris, Le Seuil, 2002, p. 337-346.
-
[2]
Rolf-Dieter Müller, An der Seite der Wehrmacht. Hitlers ausländische Helfer beim “Kreuzzug gegen den Bolschewismus”, 1941–1945, Berlin, Ch. Links Verlag, [2007] ; trad. Russe V. Altukhov, Na storone vermakhta. Inostrannyye posobniki Gitlera vo vremya « krestovogo pokhoda protiv bol’shevizma » 1940-1945 gg., Moscou, ROSSPEN, 2012, p. 150-151.
-
[3]
Krisztian Bene, La Collaboration militaire française dans la Seconde Guerre mondiale, Talmont-Saint-Hilaire, Éditions Codex, 2012 ; Philippe Carrard, The French Who Fought for Hitler : Memories from the Outcasts, New York, Cambridge University Press, 2010 ; Owen Anthony Davey, « The Origins of the Légion des Volontaires Français contre le Bolchevisme », Journal of Contemporary History, 1971, vol. VI, no 4, p. 29-45 ; Pierre Giolitto, Volontaires Français sous l’uniforme Allemand, Paris, Perrin, 2007.
-
[4]
Oleg Beyda, Frantsuzskiy legion na sluzhbe Gitleru.1941-1944 gg. Moscou, Veche, 2013.
-
[5]
Eric Lefèvre, Jean Mabire, La Légion perdue : face aux partisans, 1942, Paris, Jacques Grancher, 1995 ; Eric Lefèvre, Jean Mabire, Sur les pistes de la Russie centrale. Les Français de la LVF, 1943, Paris, Jacques Grancher, 2003.
-
[6]
Oleg Beyda, op. cit., p. 61-267.
-
[7]
Andreï Vakhrushev, Na Mozhayskom napravlenii. Zapiski uchastnika oborony Moskvy, Moscou, Voyenizdat, 1959, p. 105.
-
[8]
Oleg Beyda, op. cit., p. 124-125.
-
[9]
Ibid., p. 73.
-
[10]
Oleg Beyda, « “La Grande Armée in Field Gray” : The Legion of French Volunteers Against Bolshevism, 1941 », The Journal of Slavic Military Studies, 2016, vol. 29, no 3, p. 502-507.
-
[11]
Pierre Rusco, Stoï ! 40 mois de combats sur le front russe, Paris, Jacques Grancher, 1988, p. 16.
-
[12]
Saint-Loup, Les Volontaires, Paris, Presse de la Cité, 1963, p. 21.
-
[13]
Pierre Rusco, op. cit., p. 17.
-
[14]
Cri du Peuple, 4 décembre 1941.
-
[15]
Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, Paris, Gallimard, [2004] ; trad. russe V. Bozhovich, Obshchedostupnyy kurs politicheskoy filosofii, Moscou, Moskovskaya shkola politicheskikh issledovaniy, 2004, p. 262.
-
[16]
Cri du Peuple, 8 juillet 1941.
-
[17]
Ibid.
-
[18]
Marc Ferro, Pétain, Paris, Fayard, 1987, p. 331.
-
[19]
Julian Jackson, France : The Dark Years, 1940-1944, New York, Oxford University Press, 2003, p. 269.
-
[20]
Saint-Loup, Les Volontaires, p. 129.
-
[21]
Pierre Rusco, op. cit., p. 77.
-
[22]
Saint-Loup, Les Volontaires, p. 131.
-
[23]
Saint-Loup, Les Partisans : choses vues en Russie 1941-1942, Paris, Art et histoire d’Europe, 1986, p. 99.
-
[24]
Ibid., p. 94.
-
[25]
Ibid., p. 95.
-
[26]
Saint-Loup, Les Volontaires, p. 244.
-
[27]
Ibid., p. 282.
-
[28]
Vincent Boulet, « My prishli, chtoby pomoch’ razdavit’ chudovishche : frantsuzskiy fashizm ot teorii k praktike na primere Legiona frantsuzskikh dobrovol’tsev protiv fashizma », in Aleksandr Dyukov, Olesya Orlenko (dir.), Voyna na unichtozheniye : Natsistskaya politika genotsida na territorii Vostochnoy Yevropy. Materialy mezhdunarodnoy nauchnoy konferentsii (Moskva, 26-28 aprelya 2010 goda), Moscou, Fondation « Istoricheskaya pamyat’ », 2010, p. 228-229.
-
[29]
Saint-Loup, Les Partisans, p. 74.
-
[30]
Kouz’ma Kozak, Frantsuzy v Belarusi 1941-1944 gg. : istoricheskiye paralleli cherez 130 i 190 let, in Kouz’ma Kozak, Vyacheslau Shved (dir.), Frantsuzska-ruskaya vayna 1812 goda : yeŭrapeyskiya dyskursy i belaruski poglyad : materyyaly Mizhnarodnay navukovay kanferentsyi 29-30 listapada 2002 g., Minsk, Vydavetski tsentr BDU, 2003, p. 169.
-
[31]
Saint-Loup, Les Partisans, p. 8.
-
[32]
Kouz’ma Kozak, op. cit., p. 183.
-
[33]
Saint-Loup, Les Volontaires, p. 47.
-
[34]
Ibid., p. 106.
-
[35]
Pierre Rusco, op. cit., p. 92.
-
[36]
Ibid., p. 225.
-
[37]
Vincent Boulet, op. cit., p. 225.
-
[38]
Oleg Beyda, op. cit., p. 74.
-
[39]
Ibid., p. 73.
-
[40]
Pierre Rusco, op. cit., p. 25.
-
[41]
Saint-Loup, Les Partisans, p. 99.
-
[42]
Pierre Rusco, op. cit., p. 29.
-
[43]
Ibid., p. 60.
-
[44]
Pierre Rusco, op.cit., p. 30.
-
[45]
Saint-Loup, Les Partisans, p. 170.
-
[46]
Ibid., p. 10.
-
[47]
Saint-Loup, Les Volontaires, p. 199.
-
[48]
Aleksandr Vershinin, « Sudilishche Yevropy : Rossiya glazami Aleksisa de Tokvilya i Maksa Vebera », Svobodnaya mysl’, 2016, no 6, p. 24-39.
-
[49]
Oleg Beyda, op. cit., p. 74.
-
[50]
Saint-Loup, Les Partisans, p. 90.
-
[51]
Ibid., p. 122.
-
[52]
Ibid., p. 121.
1La crise de la Troisième République française, qui a abouti à son effondrement en 1940, n’était pas seulement une période de déclin économique et d’érosion des institutions politiques. Son aspect important est la dégradation de la culture politique républicaine qui, au fil des décennies, était devenue non seulement une sorte de ciment culturel de la Troisième République, mais également un élément essentiel de l’identité nationale [1]. Pour quelques générations de Français ayant survécu au boulangisme, à l’affaire Dreyfus et à la Première Guerre mondiale les concepts de République et celui de France sont devenus synonymes. De leur point de vue, le discrédit du système politique républicain et de ses valeurs a inévitablement entraîné une dévaluation du patriotisme républicain, une réévaluation de l’idée de ce qu’est la France. Ainsi formé, le vide d’identité « aspirait » toute la diversité des symboles générés par le passé complexe du pays et la réalité sociale et politique controversée du xxe siècle.
2Le collaborationnisme français de 1940-1945 représentait quelque chose de plus que le désir de certains groupes de la population de s’adapter aux nouvelles conditions de vie apparues après l’effondrement de la République. Il fut la réponse à une crise d’identité profonde, une voie pour acquérir une nouvelle conscience nationale et repenser l’image même de la France. De ce point de vue, il est utile d’examiner le problème de la participation de volontaires français aux combats sur le front de l’Est du côté de la Wehrmacht. Il s’agit de la « Légion des volontaires français contre le bolchevisme » (LVF), formée en 1941 et qui existait jusqu’en 1944. 5 500 personnes ont servi dans ses rangs parmi environ 10 000 Français qui ont fait la guerre sur le front de l’Est [2]. La plupart d’entre eux étaient des jeunes, pour qui les événements de 1940 ont été vraiment fatals.
3L’histoire de la LVF a encore quelques lacunes, comme tout le sujet du collaborationnisme pendant la Seconde Guerre mondiale. Le nombre d’œuvres qui lui sont spécifiquement consacrées est faible [3]. Le livre d’Oleg Beyda publié il y a quelques années en langue russe doit être noté [4]. Outre les historiens, les publicistes [5] ont également abordé ce sujet. Les sources de ces études sont presque entièrement représentées par trois groupes de documents : des documents d’archives allemands reflétant le cours des hostilités sur le front de l’Est, la presse française de 1940-1944 et les mémoires d’anciens combattants de la Légion.
4Ce dernier groupe de sources, en raison de la subjectivité du genre même de mémoire, nécessite une extrême prudence lors de la sélection des faits, mais dans le contexte de cette étude il revêt une importance particulière. Les croyances politiques des volontaires français du front de l’Est, leur perception de l’histoire et de présent ont été mis en évidence dans des pages des mémoires. Presque tous les souvenirs soulignent le fait que l’Union soviétique a joué le rôle d’un miroir symbolique pour les Français. Le pays lui-même, sa population, son histoire étaient associés à un ensemble de symboles inscrits dans une certaine image d’identité politique et culturelle. Le contact avec les réalités de la guerre à l’Est, avec le peuple soviétique et sa vie nourrissait ces représentations qui, d’une part, expliquaient aux jeunes Français en uniforme de la couleur de feldgrau leur but d’être dans les rangs d’une armée étrangère à des milliers de kilomètres de chez eux et d’autre part leur permettaient de repenser leur propre identité.
5L’initiative de créer la Légion n’est pas venue des Allemands. L’idée est née dans l’esprit des dirigeants de la droite française, Jacques Doriot, Marcel Déat, Pierre Constantini. La France ne figurait nullement parmi les leaders du nombre de volontaires ayant combattu aux côtés d’Hitler. Néanmoins, les Français qui se sont ralliés au drapeau du nazisme représentaient évidemment au moins une partie de l’opinion publique.
6L’histoire de combat de la Légion est plutôt ordinaire [6]. Formé sur le territoire de la Pologne comme le 638e régiment d’infanterie au sein de la Wehrmacht, il était en novembre 1941 près de Smolensk. Le premier baptême du feu se solda par un échec pour les Français. Lors des combats près de Moscou ils furent vaincus, subirent de lourdes pertes et se replièrent à l’arrière. Depuis l’hiver 1941-1942 le personnel de la Légion faisait son service sur le territoire de la Biélorussie et luttait contre les partisans. En juin 1944, les Français participèrent aux batailles contre les troupes soviétiques qui menèrent l’Opération Bagration. Dans le même temps il fut décidé de réorganiser la LVF et de l’inclure dans la Waffen-SS. Ainsi créée, la 33e division SS « Charlemagne » fut presque complètement détruite lors des batailles en Poméranie en février-avril 1945.
7Un officier soviétique qui eut l’occasion de se battre contre les Français près de Moscou les a appelés « criminels et vagabonds [7] ». La composition sociale de la Légion était hétérogène, on y trouvait toutes les couches de la société, aussi bien des représentants des classes inférieures que des aventuriers.
8L’origine sociale des volontaires de la LVF n’a pas été surveillée, mais les biographies d’un certain nombre de ses combattants parlent d’elles-mêmes. François Sabiani, fils d’un homme politique français, a combattu au sein de la Légion [8]. Parmi ceux qui ont laissé des souvenirs sur leur séjour sur le front de l’Est, il n’y a également personne qui puisse être compté comme « criminels et vagabonds ». Marc Augier, connu sous le pseudonyme littéraire Saint-Loup, était issu d’une famille bourgeoise respectable et avait fait ses études à l’université. Frédéric Pompidou, oncle du futur président de la France, a également servi dans la Légion [9]. Ainsi, il s’agit d’une partie de l’opinion publique française, bien que, comme le soulignent à juste titre les chercheurs, le personnel de la LVF puisse à peine être considéré comme homogène du point de vue idéologique et politique [10].
9La première question que l’on peut se poser face à un individu qui a choisi de coopérer avec un ennemi extérieur, consiste à expliquer la validité d’une telle démarche. Ceux qui se sont rendus sur le front de l’Est ont cru qu’ils servaient l’idée de faire revivre la France. La vieille République était morte. Pierre Rusco, l’un des volontaires qui a laissé un mémoire, évoque un échange de vues tenu entre lui et ses camarades de régiment au tout début de leur voyage dans l’Est :
La débâcle de 40 vous a surpris, vous ? Comment espérer un sursaut d’énergie d’un peuple aussi humilié moralement et matériellement, comme le nôtre ? Nous n’avions rien à défendre. Mourir pour sauver une République chancelante, secouée par de scandales continuels ? Pas question. La débâcle a concrétisé la décadence française [11].
11Les contemporains de la guerre franco-allemande de 1870-1871 et de la Commune de Paris avaient parlé de « la fin de la France » (« Finis Franciae »). De toute évidence, ceux qui se sont rendus en 1941 au front de l’Est ont éprouvé les mêmes sentiments.
12Ils ne se considéraient pas comme des traîtres, ne fût-ce que parce qu’il n’y avait pas du pays et de l’idée qu’ils pouvaient trahir. Les camarades de Rusco ont tiré un parallèle avec les combattants de la « France libre » installés en Grande-Bretagne. Selon eux, ceux qui portaient l’uniforme du pays qui avait exécuté Jeanne d’Arc, avait banni Napoléon à Sainte-Hélène et avait attaqué la flotte française à Mers-el-Kebir, étaient guidés par des motifs similaires. La France n’existait plus, il fallait la recréer sur de nouvelles bases ou acquérir quelque chose de plus grand. Certains volontaires ont estimé que les Français devraient suivre le chemin de l’Allemagne et adopter les idées du national-socialisme. La France nationale-socialiste aurait pu coexister sur un pied d’égalité avec l’Allemagne, en s’appuyant sur tous les éléments de l’Europe qui n’acceptaient pas le pangermanisme agressif [12].
13D’autres croyaient que l’idée française était enfin tombée dans l’oubli. Rusco s’est rappelé ses sentiments à l’été 1941 :
Nous sommes à un tournant de l’histoire. Je me sens européen. La France doit faire abstraction de son nationalisme en s’intégrant dans une organisation européenne plus vaste, suivant en cela l’exemple de l’Allemagne, pays revigoré. Sa place s’y justifie d’elle-même grâce à sa contribution à la civilisation européenne [13].
15Il y avait ceux qui croyaient que l’avenir est à chercher dans le passé. Le cardinal Alfred Baudrillard, en saluant les combattants de la LVF, a déclaré que la Légion était l’incarnation de « l’ancienne et de la nouvelle France » et marquait le début d’une « nouvelle chevalerie » [14].
16Ceux qui se trouvaient aux origines de la Légion avaient des points de vue différents sur les perspectives de la renaissance de la nation française, mais ils étaient unis par le rejet de l’idéologie communiste. La société communiste qui existait apparemment en URSS et celle bourgeoise qui avait ruiné la France n’étaient pas du tout des antipodes. La première ne faisait que développait le plus pleinement tout le pire qui existait déjà dans le second. D’après Pierre Manent, « à leurs yeux le communisme ne signifie pas le renversement du capitalisme, mais son stade le plus élevé. Pour eux, le communisme représentait la victoire finale, écrasante et irréversible de “l’homme le plus méprisable” dont parle Zarathoustra dans “Le dernier homme” de Nietzsche qui vit avec ses besoins et avec leur satisfaction [15] ».
17Doriot, un des fondateurs de la LVF, a vu l’anticommunisme comme base de la nouvelle identité française. D’après lui, la croisade contre le communisme révélait le vrai sens de la guerre. En aidant à écraser le bolchevisme, la Légion des volontaires français donnait à la France une chance de retrouver son statut de grande puissance européenne. Les soldats qui se rendaient au front étaient à l’avant-garde de la lutte pour le renouveau du pays [16].
18La croisade était l’un des principaux schémas symboliques associés à la présence de volontaires français sur le front de l’Est. C’est ainsi que leur mission fut présentée au niveau officiel lors de la proclamation de la LVF :
Avec l’accord du maréchal Pétain et l’approbation du Führer les soussignés ont décidé de participer à la croisade contre le bolchevisme. Ils créent la Légion des volontaires français pour représenter la France sur le front russe et prendre part, au nom de la France, à la lutte pour la préservation de la civilisation européenne [17].
20Le maréchal Philippe Pétain a également parlé de la « croisade contre le bolchevisme » dans son discours officiel aux légionnaires [18]. Ce concept fut lié à un anticommunisme sans compromis et à une idée assez vague de l’Europe unie.
21Les symboles quasi religieux ont accompagné la Légion au cours de ses trois années de séjour en URSS. Elle avait un aumônier, Monseigneur Jean Mayol de Lupé, connu pour avoir achevé la messe dominicale avec les mots : « Heil Hitler [19] ! » En compagnie de son assistant, il a parcouru les territoires occupés par des volontaires français en Biélorussie et, en plus de services funéraires des combattants tués de la Légion, a organisé des services de culte à grande échelle avec des prières pour donner la victoire aux armes allemandes. Selon le témoignage d’un journaliste, la population locale qui avait été privée de la possibilité de pratiquer ouvertement un culte pendant des décennies était activement impliquée dans cette action, indépendamment des dénominations. Il a noté que « les habitants du village passèrent à la collaboration enthousiaste lorsque l’interprète Protopopov annonça que “Monseigneur” dirait la messe dans la grange du kolkhoze ». Les vieux étaient « poussés par une foi persistante, les jeunes par un vif sentiment de curiosité [20] ».
22Les éléments de la religion réprimée par les autorités soviétiques qui subsistaient parmi les paysans russes et biélorusses ont suscité la sympathie de nombreux légionnaires convaincus du grand destin de leur croisade. Rusco s’est souvenu de la célébration des Pâques dans un village : « Il s’agit d’une très grande fête religieuse. Comme nos relations sont excellentes, chaque famille invite le ou les soldats qu’elle héberge [21] ». Cependant, la religiosité de la population locale semblait quelque peu bizarre pour les Français. En fait, c’était un certain sentiment de supériorité culturelle, qui s’intensifiait avec le temps.
Qu’il s’agisse de l’anniversaire de la mort de Lénine ou du retour de Christ dans leur village, de l’arrivée d’un nouveau commissaire soviétique ou du départ de l’ancien – détesté, comme il se doit ! – les Russes ne manquent jamais de décréter ce jour : jour de fête et de faire « Prazdnik » [22] !
24Le symbolisme de la croisade était à voir même dans les détails. Les légionnaires se rappelaient que pour la population locale ils étaient des « Francs », comme tous les autres représentants de l’Europe occidentale [23], référence directe à la perception des croisés à l’Orient. Même s’il s’agit d’une fiction, elle donne l’idée de ce que les volontaires français pensaient à eux-mêmes. Les paysans locaux ressemblaient peu aux Sarrasins et cette image fut extrapolée aux partisans. Dans ses mémoires Augier les qualifie sans équivoque de « soldats politiques du communisme [24] ». Pour les volontaires français l’image d’un partisan fut associée avec les côtés les plus sombres du régime communiste soviétique, contre lequel ils se considéraient destinés à lutter :
Le « fait partisan » et la qualité de partisan facilitent l’exercice du métier de voleur puisque le pillage des villages aux fins de ravitaillement devient « politique » et reçoit les absolutions nécessaires de l’Église rouge [25].
26Les partisans soviétiques personnifiaient un ennemi déclaré et, comme tel, jouaient un rôle symbolique important dans la vision du monde des volontaires français sur le front de l’Est.
27Pendant leur séjour dans le territoire occupé, la lutte contre les partisans, qui bénéficiaient du soutien de la population locale, le sentiment croissant de la défaite imminente de l’Allemagne ont progressivement détruit l’image du combattant de la LVF en tant que nouveau croisé. Dans le roman autobiographique, Les Volontaires, Augier cite l’entretien entre un officier de la Légion et le poète Robert Brasillach qui s’est rendu sur le front l’Est en 1943 : « Ta croisade du fascisme contre le bolchevisme ?… Il n’y a pas de croisade. C’est de la littérature. Fort mauvaise [26] ! »
28Pour de nombreux volontaires la guerre et les opérations punitives sont devenues une partie de la vie quotidienne, une habitude, ne nécessitant plus de justification. Cette idée fut avancée par l’un des personnages décrits par Augier en réponse à la question « pourquoi vous battez-vous ? » : « Parce que ça m’amuse ! C’est ma vocation […] Destin personnel ! Égoïsme suprême ! Il n’y a de destin qu’individuel [27]. » C’étaient ceux qui ont concouru, avec les Allemands, de cruauté envers la population locale. Ils ont même inventé une sorte d’argot pour parler des opérations punitives. Le verbe « zabraliser » lié à un mot russe signifiant « récupérer » se référait à l’assassinat de civils. On le trouve sur de nombreux pages des mémoires des membres survivants de la LVF.
29Dans l’article sur les activités de la Légion dans les territoires occupés de l’URSS l’historien français Vincent Boulet cite quelques témoignages importants de Français ayant participé aux opérations contre les partisans :
Le soir du 8 janvier 1943, lors d’une opération le comportement de quelque 20 hommes âgés d’environ de 18 à 40 ans qui sont restés en place et gardaient obstinément le silence était suffisamment clair pour que je n’hésite pas à appliquer les instructions reçues à Krutchin […] J’ai donné l’ordre de tirer tous les hommes et l’ordre a été exécuté. Je savais que la situation était la même dans le village voisin de Tcherneschevskaya sur le chemin du retour. J’ai ordonné qu’il soit brûlé [28].
31Les documents disponibles permettent de corriger le tableau des bonnes relations entre les combattants de la LVF et la population locale, décrit par les auteurs des mémoires :
Malgré les dures exigences de la guerre, [les volontaires français] sont bientôt aimés et estimés par la population russe. Quand ils partent enfin, dans les derniers jours de février, les « babas » les accompagnent de toutes les bénédictions de leur répertoire [29].
33Ayant perdu l’objectif de leur séjour en URSS, les Français ont commencé à se ranger du côté des partisans soviétiques, assimilant rapidement leur vision de la guerre en cours. Un des anciens combattants de la Légion, s’adressant aux partisans, a déclaré qu’il « ne voulait pas se battre pour Hitler qui a dépouillé la France [30] ». Le souvenir de la campagne de Napoléon en Russie en 1812 a souvent joué un rôle déterminant pour les légionnaires restés fidèles au serment d’Hitler. Dès les premiers mois de l’existence de la LVF ses combattants se sont comparés aux soldats de la Grande Armée : « Cela nous semblait une revanche comme une autre. De toute façon, nous avions un vieux compte à régler sur la Berezina [31]. »
34Les associations de 1812 étaient vraiment suffisantes. Le territoire de la Pologne fut choisi comme base pour la formation de la Légion. L’allusion au duché de Varsovie, qui servait de tête de pont à Napoléon, allait de soi et fut soulignée par les commandements allemand et français dans leurs appels et leurs ordres [32]. En 1942, en France, une série de timbres fut émise à l’occasion du 130e anniversaire de la bataille de Borodino, où le symbolisme de Napoléon coexistait avec les épisodes de la vie de la LVF. En novembre 1942, à l’initiative des Allemands, un monument fut érigé sur les rives de la Berezina en l’honneur de Napoléon.
35En se déplaçant sur le territoire de la Biélorussie, les Français sont revenus mentalement au passé. Autour d’eux-mêmes ils ont retrouvé des traces du souvenir de l’année 1812 :
Le passage de la Grande Armée a laissé, en effet, des souvenirs effroyables parmi ces populations de la Russie Blanche. Les légendes […] assurent que les soldats de Napoléon, plongés dans une épouvantable misère, faisaient rôtir les petits enfants russes devant leurs feux de bivouac, et s’en régalaient [33] !
37Les habitants conservaient la mémoire des soldats de la Grande Armée qui sont restés en Russie après la guerre. Dans l’un des villages les légionnaires furent cantonnés chez la femme qui s’est souvenue qu’elle était l’arrière-petite-fille d’un Français qui n’était pas rentré chez lui [34]. Dans les forêts, les paysans ont montré aux combattants de la LVF les sépultures des soldats de Napoléon [35]. Se retirant de Biélorussie en 1944 sous les coups des troupes soviétiques, les Français ont franchi la Berezina au même endroit où la Grande Armée l’avait traversée 132 ans auparavant [36]. Cela n’a pas ajouté d’optimisme aux combattants de la Légion.
38Du point de vue symbolique le mythe napoléonien se distinguait nettement de l’idée de croisade. Les nouveaux croisés en uniforme de soldats de la Wehrmacht poursuivaient plutôt un objectif négatif : l’éradication de l’hérésie qui dans les réalités de la Seconde Guerre mondiale était comprise comme le communisme soviétique. Pour retourner à la mission que Napoléon avait regardée comme la sienne, il fallait changer l’objectif. La Grande Armée s’est rendue en Russie pour unifier l’Europe sous le règne du pays qui était le berceau des Lumières. Faisant appel à l’expérience de Napoléon, les légionnaires ont revendiqué le rôle de créateurs d’une Europe renouvelée.
39Cependant, le slogan de l’Europe renouvelée semblait trop abstrait pour les Français qui se sont battus dans les forêts biélorusses. L’idée d’une mission civilisatrice qui avait également une analogie directe dans la mythologie napoléonienne était beaucoup plus conforme à leur état d’esprit. La perception de la Russie en tant que civilisation différente, sa culture comme étrangère à la tradition européenne faisait partie de l’idéologie même de la LVF. Le 18 octobre 1941, un journal français publiait le témoignage de l’un des légionnaires :
Notre voyage est terminé, nous sommes au seuil d’un pays invaincu, à la frontière de deux réalités insaisissables : la civilisation aryenne et la barbarie sémitique. De l’autre côté de la frontière, il y a un autre peuple, un idéal opposé au nôtre, la destruction de la société [37].
41Les accents antisémites y sont bien évidents, mais ils ont en fait fusionné avec l’idée de la supériorité civilisationnelle de la France et de l’Europe, rassemblés sous la bannière d’Hitler.
42Dans son livre Beyda cite un témoignage de Frédéric Pompidou, publié dans la Semaine le 2 avril 1942 :
La personnalité est abaissée au niveau animal, et le niveau social et intellectuel moyen des Russes ne peut être comparé à rien de ce que nous connaissons, même si nous examinons notre histoire en profondeur [38].
44D’après un autre légionnaire, « les prisonniers de guerre soviétiques avaient les visages des dégénérés qui étaient capables de tout [39] ».
45Les auteurs de mémoires décrivent les sentiments qui ont saisi les légionnaires lors du passage de la frontière soviétique à Brest :
Désormais, nous traversons des paysages toujours uniformes, aux forêts de sapins entrecoupées çà et là de terres plates, à première vue incultes. De temps à autre, un village misérable en rondins et toits de chaume borde la voie. Jamais je n’aurais pensé que des êtres humains puissent vivre dans de telles conditions [40].
47La Russie était clairement perçue comme une civilisation différente. Les Français furent frappés par les distances russes qui changent l’idée même d’espace et de temps. Un légionnaire s’est souvenu de l’entrée de son unité dans un village biélorusse, où on n’avait vu aucun soldat depuis le début de la guerre : « Des dizaines de milliers de villages n’ont rien vu, rien entendu de la guerre [41]. »
48Les conditions de vie et de travail de la population locale semblaient aux Français comme quelque chose d’archaïque. Cantonnés dans les cabanes, ils ont observé l’organisation de la vie paysanne :
L’isba se compose de deux pièces, l’une destinée aux animaux, l’autre à la famille […] Le mobilier est sommaire ; quelques bancs en bois et une table ou fourmillent autant de punaises que sur le plancher [42].
50Le paysan russe est pauvre, mais agile et mobile. Parmi les éléments simples de sa vie les Français ont remarqué la charrette transportant n’importe quelle cargaison sur n’importe quelle distance et les « infatigables petits chevaux russes [43] ».
51Saleté, pauvreté, vastes distances, détruisant la possibilité même d’un développement harmonieux stable, la masse grise sans visage de la population engagée dans la lutte pour la survie, voilà ce que les légionnaires français ont vu en Russie. Beaucoup d’entre eux ont comparé leur séjour sur le front de l’Est à une expédition coloniale. Ils comparaient les Russes aux Berbères et aux autres habitants des possessions françaises en Afrique du Nord, dont les légionnaires connaissaient bien la culture. La charrette russe leur rappelait l’araba arabe, le travail d’un paysan sur le terrain évoquait des associations avec l’homme noir récoltant [44]. La guerre elle-même contre un ennemi invisible sur le territoire sans les communications fiables était semblable à la façon dont la Légion étrangère française a combattu contre les Berbères [45]. Le mot « Chleuhs », l’ethnonyme de la plus grande tribu berbère, fut activement utilisé par les combattants de la LVF pour désigner les partisans soviétiques [46].
52Les Français eurent du mal à s’expliquer comment une telle culture pouvait générer un État puissant, qui avait créé une armée forte et opposait toute l’Europe sur le champ de bataille. Les preuves visibles de cette contradiction étaient à voir partout. Dans les environs de Borisov en Biélorussie les combattants de la LVF ont vu le camp militaire de l’Armée rouge composé de dizaines de bâtiments modernes à la fine pointe de la technologie militaire :
À Borissov-ville règne encore le Moyen Âge : rues de sable, isbas, peu de bâtiments officiels aux murs de briques, pas d’adduction d’eau, à peine quelques installations électriques… À Borissov-casernes, l’URSS accouche d’un monstre militaire, au cœur d’un xxe siècle incomplètement assimile. C’est à la fois absurde et grandiose [47] !
54Le problème des relations entre l’État et le peuple en Russie, sur lequel Alexis de Tocqueville [48] avait jadis réfléchi, fut posé tout à coup par des légionnaires français qui se sont battus aux côtés d’Hitler dans des catégories étonnamment similaires. Pompidou notait :
Je n’ai jamais vu une telle désorganisation humaine, des hommes qui ont travaillé comme esclaves pour un État prédateur, qui, comme un véritable commerçant, ne peut jamais en avoir assez. Je l’ai compris et je croyais que la révolution russe n’était pas socialiste. Au contraire, elle s’est éloignée du socialisme pour se tourner vers le capitalisme d’État, de type plutôt américain que soviétique [49].
56Augier, qui a écrit ses impressions après avoir examiné la caserne de Borisov, a alors estimé que le système politique soviétique était voué à l’échec :
Les hommes de ce régime voyaient grand, ils étaient soulevés par le désir d’égaler et de dominer la civilisation occidentale. Mais ils n’ont pas tenu compte du décalage existant entre leurs rêves d’une part, et les réalités culturelles de leur peuple, les possibilités pratiques de leur sol, d’autre part [50].
58En Russie le sentiment de supériorité culturelle et l’idée de la mission civilisatrice ont été confrontés à une incompréhension de la nature de la vie sociale et politique du pays. Essayant de résoudre cette contradiction, Augier, qui a communiqué avec les paysans biélorusses et a observé leur vie, est parvenu à des conclusions importantes. Le gouvernement soviétique et la collectivisation n’avaient pas pu détruire le fondement de la vision du monde du paysan, sa foi en Dieu et son lien spécial avec la nature, bien que le « chaos » dans lequel il vivait fût menacé de rationalisation. Il considère toute puissance, qu’elle soit tsariste, communiste ou allemande, dans les mêmes catégories et s’y soumettait comme à un élément extérieur. L’agriculteur travaille beaucoup, pas pour gagner de l’argent, comme en Occident, mais pour survivre. Ce fut à ses dépens que fut réalisée la grande industrialisation du pays [51].
59Cependant, malgré cela, la paysannerie russe, même sous le régime soviétique, conserve ce qui manque à l’Occident moderne.
Ceux qui se moquent du paysan russe, qui déplorent sa « barbarie » sont des sots. Ces paysans ont conservé, bien huilés, les grands moteurs de l’âme. C’est sans doute parce qu’ils ont éternellement souffert, qu’ils habitent un pays sévère, qu’ils ont gardé cette haute sagesse, mère de toutes les résistances : l’humilité [52].
61Le paysan russe connaissait encore ce que la société occidentale moderne avait oublié. Cette idée exprimée après la défaite de Napoléon par Astolphe de Custine et de Tocqueville s’était enracinée en France dans le dernier quart du xixe siècle et se manifestait par le succès des œuvres de Fiodor Dostoïevski et Léon Tolstoï. À l’époque elle accompagnait la recherche d’une nouvelle identité française. Elle est réapparue pendant la Seconde Guerre mondiale.
62Sur le front de l’Est, les légionnaires français ont été frappés non seulement par une défaite militaire, mais aussi par un fiasco moral. La croisade contre le bolchevisme a échoué. L’idée européenne s’est estompée dans les forêts et les marais de Biélorussie. « Les dettes » de Napoléon et de la Grande Armée sont restées impayées. La LVF est devenue une unité ordinaire de la Wehrmacht qui a mené des opérations punitives contre la population civile. L’afflux de volontaires de France était de moins en moins important. Le mouvement de Charles de Gaulle qui a repris en 1940 le travail de faire revivre la « grandeur de la France », les communistes qui constituaient la colonne vertébrale du mouvement de la Résistance, offrait des modèles beaucoup plus prometteurs pour la reconstruction de l’identité nationale française après l’effondrement de la Troisième République. Sur des croix de bouleau, installées sur les fosses de légionnaires, tués sur le front de l’Est, on écrivait : « Tombé pour la France ». Cependant, la France que les Français en uniforme de la couleur feldgrau ont imaginée et pour laquelle ils ont donné leur vie dans les neiges de la Russie lointaine, existait‑elle vraiment ? L’histoire a donné une réponse négative à cette question.
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