Article de revue

Le développement de la puissance militaire allemande dans l'entre-deux-guerres : entre mythes et réalité

Pages 23 à 42

Citer cet article


  • Garraud, P.
(2010). Le développement de la puissance militaire allemande dans l'entre-deux-guerres : entre mythes et réalité. Guerres mondiales et conflits contemporains, 240(4), 23-42. https://doi.org/10.3917/gmcc.240.0023.

  • Garraud, Philippe.
« Le développement de la puissance militaire allemande dans l'entre-deux-guerres : entre mythes et réalité ». Guerres mondiales et conflits contemporains, 2010/4 n° 240, 2010. p.23-42. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-4-page-23?lang=fr.

  • GARRAUD, Philippe,
2010. Le développement de la puissance militaire allemande dans l'entre-deux-guerres : entre mythes et réalité. Guerres mondiales et conflits contemporains, 2010/4 n° 240, p.23-42. DOI : 10.3917/gmcc.240.0023. URL : https://shs.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-4-page-23?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gmcc.240.0023


Notes

  • [1]
    Ce n’est en effet qu’à partir des années 1990 que cette image est remise en cause, au risque parfois de verser dans l’excès inverse, celui de l’aléatoire et de l’indétermination. Voir à ce propos : K.-H. Frieser, Le Mythe de la guerre éclair. La campagne de l’Ouest de 1940, Belin, 2003 (publication initiale 1995) ; Mai-juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers (sous la dir. de M. Vaïsse), Autrement, no 62, mars 2000 ; E. May, Strange Victory. Hitler’s Conquest of France, New York, Hill & Wang, 2000.
  • [2]
    On s’attachera essentiellement à l’armée de terre allemande (Reichswehr puis Heer), à l’exclusion de l’aviation (Luftwaffe) qui nécessiterait des développements beaucoup trop longs. Pour des raisons d’accessibilité de la documentation, on a fait d’autre part le choix de privilégier les sources de langue française (traductions incluses), y compris des références techniques bien informées qui permettent d’avoir une idée précise de la réalité de l’armée allemande, mais également des nombreuses faiblesses de l’armée française, très négligées par K.-H. Frieser.
  • [3]
    Cette dimension diachronique n’est pas véritablement traitée dans l’ouvrage remarqué de K.-H. Frieser, op. cit., qui porte essentiellement sur la guerre à l’Ouest en 1940. Pour intéressant qu’il soit incontestablement et bien documenté, il donne parfois cependant le sentiment de forcer un peu le trait pour donner plus de singularité et de vigueur à sa thèse et certaines interprétations paraissent simplificatrices et excessives (rapports des forces, « supériorité » alliée, improvisations allemandes, absence de toute cohérence, etc.). On reviendra ultérieurement sur ces différents points.
  • [4]
    J. Corum, The Roots of Blitzkrieg: Hans von Seeckt and German Military Reform, Lawrence, University Press of Kansas, 1992, p. 97.
  • [5]
    Vingt-cinq ans pour les officiers et 12 ans pour les sous-officiers (qui constituent 50 % des effectifs) et la troupe (P. Masson, Histoire de l’armée allemande, Perrin, 1996, p. 12).
  • [6]
    Sir B. Liddell Hart, Les généraux allemands parlent, Stock, 1949 (édition originale sous le titre The other side of the hill, 1948), chapitre II (« L’empreinte de Seeckt »), p. 21-31 ; J. Corum, op. cit. ; P. Masson, op. cit., p. 14-16 ; R. Citino, The Path to Blietzkrieg: Doctrine and Training in the German Army 1920-1939, Boulder (Colorado), Lynne Rienner Publishers, 1999, p. 7-72.
  • [7]
    K.-J. Müller, « Le réarmement allemand et le problème de la sécurité nationale face à la politique du révisionnisme (1933-1937) », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 154, avril 1989, p. 63-77 ; P. Masson, Hitler chef de guerre, Perrin, 2005, p. 9-10 ; B. Lemay, « La guerre des généraux de la Wehrmacht : Hitler au service des ambitions des élites militaires ? », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 220, octobre-décembre 2005, p. 85-96 ; Erich von Manstein. Le stratège de Hitler, Perrin, 2006, p. 31-36.
  • [8]
    Plus de 15 000 avions, 9 900 pièces d’artillerie, 130 000 mitrailleuses, 315 sous-marins selon S. de Lastours, Toukhatchevski, le bâtisseur de l’Armée rouge, Albin Michel, 1996, p. 181 ; P. Masson, op. cit., p. 12-13. Sur le général Nollet, voir : M. Sorlot, « Le général Nollet au ministère de la Guerre (15 juin 1924-10 avril 1925) », dans O. Forcade, E. Duhamel, P. Vial, Militaires en république 1870-1962. Les officiers, le pouvoir et la vie publique en France, Publications de la Sorbonne, 1999, p. 235-244.
  • [9]
    Elle se limite à quatre croiseurs légers de 6 000 tonnes et au croiseur-cuirassé ou « cuirassé de poche » (Panzerschiff) Deutschland, dont le déplacement réel est, il est vrai, de 15 000 t au lieu des 10 000 t annoncées, et qui entreront en service avant l’arrivée au pouvoir de Hitler. Voir P. Toussaint, « L’échec de la reconstruction de la Kriegsmarine », Histoire de Guerre, no 27, juillet-août 2002, p. 50-57 ; P. Masson, Hitler chef de guerre, Perrin, 2005, p. 10-13.
  • [10]
    J. Bariéty, « La politique extérieure allemande au début des années 1930 : continuité ou rupture ? », dans G. Krebs et G. Schneilin (dir.), Weimar ou de la démocratie en Allemagne, Publications de la Sorbonne nouvelle, 1994, p. 323.
  • [11]
    S. de Lastours, op. cit., p. 162-178.
  • [12]
    Le général Guderian parle de trois types de chars légers et de deux types de chars moyens, construits à deux exemplaires chacun, soit dix chars (Souvenirs d’un soldat, Plon, 1954, p. 10).
  • [13]
    Sur ce processus, voir par exemple : F. Bédarida, L’Allemagne de Hitler 1933-1945, Points-Seuil, 1991 ; N. Frei, L’État hitlérien et la société allemande. 1933-1945, Le Seuil, 1994 ; F.-G. Dreyfus, Le IIIe Reich, de Fallois, 1998 (réédition Le livre de poche) ; P. Ayçoberry, La Société allemande sous le IIIe Reich, 1933-1945, Le Seuil (L’univers historique), 1998 ; K. D. Bracher, Hitler et la dictature allemande, Complexe, 1995 ; I. Kershaw, Hitler, t. 1 Hubris, Flammarion, 1999.
  • [14]
    J. Philippon, La Nuit des longs couteaux. Histoire d’une intox, Armand Colin, 1992.
  • [15]
    C’est du reste à partir de cette date que, au sein de la nouvelle Wehrmacht (forces armées), l’appellation de Heer se substitue à celle de Reichswehr, trop associée au diktat de Versailles et à la république de Weimar.
  • [16]
    H. Guderian, op. cit., p. 14-42.
  • [17]
    Rappelons que le réarmement français s’engage véritablement en septembre 1936 avec le plan dit des 14 milliards d’Édouard Daladier et on voit donc que le décalage chronologique entre la France et l’Allemagne n’est pas considérable. Encore s’explique-t-il essentiellement par la temporalité propre du jeu politique et institutionnel français, les élections des 26 avril et 3 mai étant à l’origine d’un changement de gouvernement qui n’entrera en fonction que le 4 juin (Ph. Garraud, « La politique française de réarmement de 1936 à 1940 : priorités et contraintes », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 219, mai-juillet 2005, p. 87-102).
  • [18]
    Spécialiste à l’origine des transmissions et des transports de troupes, promu lieutenant-colonel, il est chef d’état-major de l’inspection des troupes automobiles au ministère de la Reichswehr à compter d’octobre 1931. Colonel, il devient chef d’état-major du commandement des unités blindées en juillet 1934, avant de prendre le commandement de la 2e Pz-D en octobre 1935 lors de sa formation. Il publie son ouvrage Achtung Panzer ! en 1937. Devenu général de division, il commande un corps d’armée en février 1938, avant de devenir chef des unités rapides et général de corps d’armée des unités blindées en novembre 1938. Après les campagnes de Pologne et de France où il commande un corps d’armée blindé qui joue un rôle décisif, il participe à l’invasion de l’urss à la tête d’une armée blindée. Il est limogé en décembre 1941, suite à l’échec de l’offensive allemande en Russie, puis rappelé en 1943 comme inspecteur général des unités blindées, avant de devenir chef d’état-major général des forces terrestres de juillet 1944 à mars 1945, date à laquelle il est mis en congé.
  • [19]
    Ce qui n’est pas le cas de la France qui a entrepris la modernisation de sa flotte de guerre dès la seconde moitié des années 1920 et donc avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, de nombreux bâtiments (croiseurs, contre-torpilleurs, torpilleurs, sous-marins) entrent en service entre 1926 et 1934 (Amiral Auphan et J. Mordal, La Marine française dans la Seconde Guerre mondiale, France-Empire, 1967, qui précise en annexe la date d’entrée en service de tous les bâtiments de la flotte française ; P. Masson, La Marine française et la guerre 1939-1945, Tallandier, 1991).
  • [20]
    S. Schirmann, « Le réarmement allemand : implications industrielles et sociales », Matériaux pour l’histoire de notre temps, no 47, 1997, p. 24-25.
  • [21]
    « Les retards et la pagaille n’ont pas été le propre de la France : l’Allemagne du Führerprinzip dont on a affirmé qu’elle vivait depuis des années en économie de guerre, a eu son lot de ratages et, mis à part le domaine aérien, n’était pas tellement mieux équipée pour la guerre. Non pas seulement parce qu’une armée n’est jamais prête et qu’une mobilisation est forcément un remue-ménage mais parce que le réarmement sous l’égide de Goering, on le sait aujourd’hui, a été “un chaos au pas cadencé” (selon l’expression d’un des meilleurs historiens du régime, K. Hildebrand). L’opinion française “éclairée”, qui s’est toujours exagérée la force militaire de l’Allemagne, a surestimé également la perfection du fonctionnement de son industrie de guerre » (J.-L. Crémieux-Brilhac, Les Français de l’an 40, t. 2 : Ouvriers et soldats, Gallimard, 1990, p. 347).
  • [22]
    Pour la marine, le plan Z développé à partir de 1937 prévoyait la construction de pas moins de dix cuirassés, treize « cuirassés de poche » (Panzerschiffe), quatre porte-avions, cinq croiseurs lourds et douze légers, une soixantaine de destroyers, 90 torpilleurs et 241 sous-marins ! (P. Toussaint, « L’échec de la reconstruction de la Kriegsmarine », art. cit. ; F. E. Brézet, « De la Reichsmarine à la Kriegsmarine, la reconstruction de la marine allemande », Institut de stratégie comparée-Institut d’histoire des conflits contemporains, 2005 : www.stratisc.org/pub_brezet_Km1.html). Quant au développement de l’aviation, il sera l’objet d’une dizaine de plans successifs de 1933 à l’entrée en guerre, dont aucun ne pourra être respecté, mais qui n’en donneront pas moins la supériorité aérienne à la Luftwaffe en 1939-1940.
  • [23]
    P. Toussaint, « Le Panzer IV, cheval de bataille de la Panzerwaffe : dossier technique et historique », Histoire de Guerre, no 33, février 2003, p. 22-45. Par ailleurs, J.-L. Crémieux-Brilhac souligne : « Ainsi la production de guerre n’est pas celle que l’on imagine à Paris. Qui croirait qu’elle n’a pas donné plus de 60 chars par mois dans l’été 1939 contre 120 en France ? Que la production de chars légers dits du type I, qui forment alors la moitié du parc allemand des blindés, a dû être arrêtée après la campagne de Pologne en raison de leur faible valeur combative ? Qu’il ne sort des chaînes allemandes de septembre à décembre 1939 que 247 chars légers et moyens (des types II, III et IV) contre environ 500 en France ? » (Les Français de l’an 40, t. 2, op. cit., p. 349).
  • [24]
    La première compte 19 500 officiers seulement contre 30 000 dans la seconde (P. Masson, Histoire de l’armée allemande, op. cit., p. 61).
  • [25]
    P. Le Goyet, Munich. Pouvait-on et devait-on faire la guerre en 1938 ?, France-Empire, 1988. De la fin du mois d’août à la fin du mois de septembre, 466 000 réservistes sont rappelés en France en différentes vagues successives et viennent s’ajouter aux 287 000 militaires d’active. Très curieusement, bien qu’appartenant au Service historique de l’armée (sha), son ouvrage fera l’objet d’une interdiction de publication de la part du ministre des Armées de 1975 à 1982, sous peine de poursuites judiciaires et le manuscrit étant confisqué. Cette mesure assez exceptionnelle est-elle à mettre en relation avec le fait que dans son ouvrage il remet en cause de manière très documentée et argumentée la thèse quasi officielle d’une impossibilité d’intervention française ? On peut se le demander.
  • [26]
    K.-H. Frieser, op. cit., p. 15-33.
  • [27]
    Voir le témoignage du général Guderian, op. cit. (chapitre 1 « La constitution des unités blindées allemandes »), p. 1-30 ; Sir B. Liddell Hart, op. cit. (chapitre IX : « L’avènement du blindé »), p. 104-118 ; Pasquay (J.-N.), « Vers l’armée de métier et l’armée allemande avant la seconde guerre mondiale », dans Fondation Charles de Gaulle, Charles de Gaulle 1920-1940. Du militaire au politique, Plon, 2004, p. 145-171.
  • [28]
    Se reporter à ce propos : R. Nayberg, « L’emploi des chars dans la cavalerie française entre 1919 et 1939 », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 168, octobre 1992, p. 125-141 ; R. Fontbonne, « L’évolution de la cavalerie française : de la division de cavalerie à la division légère mécanique », Histoire de Guerre, no 49, juillet-août 2004, p. 48-55.
  • [29]
    Ph. Naud, « Entre tradition et modernité : les Leichten-divisionen, 1936-1939 », Histoire de Guerre, no 44, février 2004, p. 22-41. Elles sont composées d’un régiment de reconnaissance, deux régiments de fusiliers portés, un bataillon de chars seulement (contre deux régiments pour les dlm), un régiment d’artillerie, un bataillon antichars et un bataillon de pionniers ; soit 9 000 hommes, 220 blindés et chars dont 80 chars seulement (contre 180 pour les dlm).
  • [30]
    Voir dans cette perspective le « rapport Hossbach » de novembre 1937 (du nom de l’officier aide de camp de Hitler qui a écrit le compte rendu de la réunion), où ce dernier expose ses vues et son calendrier à quelques ministres et aux principaux dirigeants de l’armée : www.1939-45.org/articles/hossbach.html (en français) ou www.yale.edu/lawweb/avalon/imt/document/hossbach.htm (en anglais sur le site de The Avalon Project at Yale Law School).
  • [31]
    Voir J. Wheeler-Bennett, Le drame de l’armée allemande, Gallimard, 1955, p. 311-319 (titre original : The Nemesis of Power ; réédition The German Army in Politics 1918-1945, Londres, Palgrave Macmillan, 2005) ; P. Masson, op. cit., chapitre 2, p. 36-56 ; Ph. Garraud, « Les généraux allemands et le nazisme : entre adhésion, subordination, conformisme et détachement », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 234, juin 2009, p. 5-24.
  • [32]
    L. Bonal, « De la Pologne à la Russie, l’évolution de l’armée de terre allemande 1939-1941 », Histoire de Guerre, no 53, décembre 2004, p. 22-41. À cette date, la Waffen ss n’en est qu’au commencement de son développement et ne compte que deux divisions d’infanterie motorisées qui ne seront engagées dans la campagne de France que plus tardivement.
  • [33]
    Ph. Naud, « Entre tradition et modernité… », art. cit. p. 33.
  • [34]
    En 1939, 80 % des grandes unités allemandes n’étaient pas motorisées (P. Masson, op. cit., p. 61 ; K.-H. Frieser, op. cit. p. 45).
  • [35]
    Selon P. Rocolle (La Guerre de 1940 : La défaite (10 mai-25 juin), t. 2, A. Colin, 1990), les pertes ont été de 683 chars détruits ou irrécupérables lors de la première phase de la campagne de France, au 1er juin (26, 5 %). Après un recomplétement partiel de 217 chars, 2 114 chars étaient de nouveau disponibles pour la seconde phase de la campagne au lieu des 2 580 engagés initialement le 10 mai (80 % du potentiel au 5 juin). D’autres sources font état de plus de 700 chars allemands détruits à 100 % en mai-juin 1940, dont plus de 200 Pzkpfw II, 100 III et 60 IV. Et on peut penser que 1 500 chars seulement étaient disponibles au moment de l’armistice.
  • [36]
    Ph. Naud, « Entre tradition et modernité… », art. cit., p. 22-41.
  • [37]
    G. Saint-Martin, L’Arme blindée française, t. 1 : Mai-juin 1940 : les blindés français dans la tourmente, Économica, 1999 (chapitre 5 : « Comparaison avec le système blindé allemand »), p. 111-134.
  • [38]
    K.-H. Frieser, op. cit. Pour l’invasion de la Belgique et de la Hollande, première chronologiquement mais secondaire sur le plan stratégique, le Groupe d’armées B (von Bock) ne se voit affecter que trois Pz-D : le 16e corps Hoepner (3e et 4e Pz-D, la première lourde, la seconde intermédiaire), engagée au sein de la 6e armée von Reichenau en Belgique sur l’axe Maastricht-Hannut-Gembloux ; ainsi que la 9e Pz-D (légère) qui, seule, est affectée à l’offensive en Hollande.
  • [39]
    G. Saint-Martin, op. cit. ; L. Bonal, « De la Pologne à la Russie… », art. cit., p. 26. Voir également les données présentées dans Général H. Guderian, op. cit., p. 432-433, dont les estimations ont finalement été largement confirmées par tous les travaux plus récents.
  • [40]
    L’organisation des Pz-D lors de la campagne de l’Ouest n’est que transitoire et le concept même de Panzer-Division évoluera rapidement et profondément. À partir de la fin de l’année 1940 et en vue de l’invasion de l’urss à l’été 1941, leur structure change fortement. Leur nombre est multiplié par deux, passant de 10 à 20, et leur structure devient identique mais différente de celle initialement adoptée. Outre un bataillon de reconnaissance, elles conservent deux régiments d’infanterie motorisée et un régiment d’artillerie mais ne sont plus dotées que d’un seul régiment de 150 chars. Sur le plan de l’équipement, la diminution éventuelle de puissance de feu est largement compensée par le retrait des Panzer I, une dotation accrue d’une part en Panzer III et IV, et d’autre part en chasseurs de chars et canons automoteurs, les Panzer II n’étant plus affectés qu’à des missions de reconnaissance. Elles sont donc très différentes des divisions blindées alliées type 2e DB française qui, outre un régiment de reconnaissance et un régiment d’artillerie, comportent trois régiments de chars, un régiment de chasseurs de chars et un seul régiment d’infanterie. Elles totalisent 300 chars (G. Saint-Martin, L’Arme blindée française, t. 2, Économica, 2000).
  • [41]
    R. Doughty, « L’échec de la logique et de la raison », dans « Mai-juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers (sous la dir. de M. Vaïsse) », Autrement, no 62, mars 2000, p. 87-109 ; K.-J. Müller, « La nouvelle historiographie de la campagne de 1940 », Ibidem, p. 23-28 ; S. Martens, « La défaite française : une heureuse surprise allemande », dans C. Levisse-Touzé, dir., La Campagne de 1940, Tallandier, 2001, p. 403-412.
  • [42]
    K.-H. Frieser, op. cit., p. 50-70.
  • [43]
    En Belgique, obstacles antichars non mis en place, positions non tenues, destructions dans les Ardennes qui devaient freiner l’avance allemande non effectuées, etc.
  • [44]
    Ibidem, p. 53. De manière plus détaillée, il est pour le moins excessif de retenir pour les chars français 315 chars hors d’âge Renault ft de 1917, le modèle AMC130 est inconnu (il s’agit sans doute du Renault ACG1, concurrent malheureux du Somua S35 et commandé seulement à une dizaine d’exemplaires), le total de ce dernier et des amr n’est pas de 450, et les chars D1 de transition étaient en Afrique du Nord. Dans son ouvrage, l’auteur fait très rarement référence à des travaux français et ceux qu’il cite sont datés.
  • [45]
    Titre de l’ouvrage du général F. d’Astier de la Vigerie, commandant la zone d’opérations aériennes Nord (zoan) en mai 1940, Julliard, 1952.
  • [46]
    P. Facon, L’Armée de l’Air dans la tourmente. La bataille de France 1939-1940, Économica, 1997 ; Ph. Garraud, « L’action de l’armée de l’Air en 1939-40 : facteurs structurels et conjoncturels d’une défaite », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 202-203, avril-septembre 2001, p. 7-31 ; « L’aviation de bombardement française pendant la campagne 1939-1940 : capacités et emploi », Revue historique des armées, no 3, septembre 2001, p. 89-100 ; « Les contraintes industrielles dans la préparation de la guerre de 1939-1940 : la modernisation inachevée de l’armée de l’Air », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 207, juillet-septembre 2002, p. 37-59.
  • [47]
    K.-H. Freiser, op. cit. p. 69.
  • [48]
    P. Facon, « L’armée de l’Air dans la bataille de 1940 : mythes, légendes et réalités », in Levisse-Touzé, (C.), dir., La Campagne de 1940, Paris, Tallandier, 2001, p. 210-220 ; Ph. Garraud (Ph.), « L’action de l’armée de l’Air en 1939-1940… », art. cit.
  • [49]
    À ce titre, elles ne sont en rien comparables aux dcr françaises, dépourvues de tout élément de reconnaissance (autant dire qu’elles sont aveugles) et ne comportant qu’un seul bataillon d’infanterie. Bien des contre-attaques de chars français échoueront faute d’un soutien d’infanterie suffisant.
  • [50]
    En dépit des réserves formulées antérieurement, on peut suivre ici l’excellente synthèse de K.-H. Frieser, op. cit., p. 358-378 : « Le secret de la réussite de la “guerre éclair allemande” : avoir fait le lien entre des principes militaires traditionnels et une technique moderne ».
  • [51]
    Ph. Garraud, « L’ombre portée de 1914-1918 dans les années 1930 : la définition d’une conception différente de la guerre », Vingtième siècle. Revue d’histoire, no 104, octobre-décembre 2009, p. 17-27.
  • [52]
    R. Doughty, The Seeds of Disaster. The Development of the French Army Doctrine 1919-1939, Hamden (Connecticut), Archon Press, 1985 ; E. Kier, Imagining War: French and British Military Doctrine between the Wars, Princeton (New-Jersey), Princeton University Press, 1997 ; Ph. Garraud, « Le rôle de la “doctrine défensive” dans la défaite de 1940 : une explication trop simple et partielle », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 214, avril-juin 2004, p. 97-123 ; « L’idéologie de la défensive et ses effets stratégiques : le rôle de la dimension cognitive dans la défaite de 1940 », Revue française de science politique, vol. 54 (5), octobre 2004, p. 781-810.
  • [53]
    Action de la cavalerie modernisée et blindée, accompagnement classique d’infanterie des bcc, rôle de contre-attaque des dcr et « action d’ensemble » visant à faire agir ensemble une dlm, une dcr et une dim mais encore dans les limbes et difficile à mettre en œuvre du fait de cette organisation complexe et lourde.

1Instrument du régime nazi et de sa politique révisionniste et expansionniste rapidement affirmée, la puissance militaire allemande a été soigneusement mise en scène et célébrée à grand renfort d’impressionnants défilés, parades et autres manifestations dès avant la Seconde Guerre mondiale. Au début de la guerre et jusqu’en 1941, l’accumulation rapide de succès foudroyants (campagnes de Pologne en 1939, de France en mai-juin 1940, des Balkans puis invasion de l’urss en 1941) n’a fait que renforcer cette image d’une armée pourvue d’une force et d’une supériorité irrésistibles et écrasantes. Et après la guerre elle-même, cette réputation d’une force militaire hautement efficace, n’ayant dû sa défaite finale qu’à la supériorité numérique de ses adversaires, perdurera longtemps [1].

2À partir de ces perceptions et représentations qui ont longtemps marqué l’historiographie de la période considérée, il serait cependant erroné de considérer l’armée allemande comme dotée d’emblée d’une supériorité intrinsèque, voire de la considérer comme « invincible ». Le réarmement allemand n’a pas été aussi efficace qu’on a bien voulu l’affirmer et l’issue de la confrontation avec la France n’était nullement écrite d’avance. Pour mieux apprécier la part du mythe dans la reconstruction de l’armée allemande dans les années 1930 et sa perception, il est nécessaire d’évaluer la portée et l’étendue des évolutions et transformations qu’elle a connues en quelques années seulement. Apparaît alors la réalité beaucoup plus mitigée et nuancée d’une armée tout entière tendue vers les objectifs fixés par le nouveau régime politique, mais constituée de manière précipitée et non exempte de faiblesses [2].
À l’arrivée de Hitler au pouvoir en janvier 1933 en tant que chancelier du Reich, la Reichswehr héritée de la république de Weimar ne constitue pourtant qu’une armée modeste et peu nombreuse, aux capacités d’action très limitées. À partir de 1935 essentiellement, elle va connaître une transformation accélérée qui en change radicalement l’organisation, la nature et la puissance. C’est à ce processus progressif et à ses différentes étapes, qui témoignent tout autant d’une planification et d’une préparation méthodique que d’une fuite en avant précipitée (d’où les déconvenues ultérieures), qu’on va s’intéresser [3].

La Reichswehr en 1933 : contraintes, innovations et héritage

3À l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne voit sa puissance militaire fortement limitée par les clauses du traité de Versailles. Mais en dépit de sa taille réduite et de la faiblesse de ses moyens, la Reichswehr ne cède pas pour autant à l’immobilisme. Elle n’en développe pas moins une réflexion doctrinale originale qui s’est efforcée, à sa manière, de tirer les enseignements de la Grande Guerre et qui lui permet de définir et de développer de nouvelles tactiques novatrices. Cet héritage sera intégralement repris par la nouvelle armée allemande qui se développe à partir de 1935 dans le cadre du régime nazi. D’autre part et complémentairement, il faut s’interroger sur la réalité, dès avant l’arrivée au pouvoir de Hitler, d’un réarmement clandestin souvent évoqué. En ce domaine, seule la coopération germano-soviétique lui permet de se livrer à différentes expérimentations qui constitueront un autre acquis de l’armée de la république de Weimar.

Une armée réduite mais novatrice et « expérimentale »

4Le traité de Versailles impose à l’Allemagne et à son armée de très lourdes contraintes. Obligation leur est faite de livrer la plus grande partie de la flotte de guerre (elle préférera cependant se saborder à Scapa Flow en juin 1919) et l’aviation est interdite, de même que les sous-marins, tout matériel d’artillerie ou armements offensifs. L’Allemagne n’est autorisée à conserver qu’une armée de terre de 100 000 hommes, la Reichswehr, organisée en sept divisions d’infanterie et trois divisions de cavalerie, dépourvues de tout armement lourd, ainsi qu’une marine de 100 000 tonnes mais composée de bâtiments anciens [4].

5Mais pour réduite qu’elle soit, cette armée a un caractère professionnel et permanent et comporte un taux d’officiers et de sous-officiers bénéficiant de contrats de longue durée qui en font une véritable armée de métier [5]. Cette particularité lui permet une disponibilité permanente et une capacité d’intervention très rapide (d’où la crainte récurrente en France d’une « attaque brusquée » avant même l’arrivée au pouvoir de Hitler, prenant l’armée française par surprise), comme elle la rend susceptible d’encadrer rapidement des forces beaucoup plus importantes et nombreuses.

6Si l’armée allemande se voit imposer de fortes limitations matérielles et d’effectifs par le traité de Versailles, elle ne reste pas passive et inactive pour autant sur le plan de la réflexion doctrinale. Dans cette perspective, il faut souligner le rôle du général Hans von Seeckt à la tête de la Reichswehr de 1920 à 1926 et dans sa réorganisation. Il attache tout d’abord une importance particulière à la sélection, l’instruction et l’entraînement intensifs du personnel dans le but d’en développer le professionnalisme. Dégagé des contraintes d’une armée de masse, il favorise également très activement sinon une nouvelle doctrine d’emploi à proprement parler, du moins une nouvelle conception des opérations militaires tant sur le plan stratégique que tactique, fondée sur un certain nombre de principes destinés à éviter la répétition des affrontements de masse de 1915-1918, incapables d’emporter la décision mais à l’origine de très lourdes pertes humaines.
Même s’il ne perçoit pas le rôle futur des chars et des blindés, il parvient à tirer profit de la contrainte imposée d’une armée peu nombreuse pour rechercher et obtenir une efficacité plus grande. L’offensive, l’initiative et la surprise, d’une part, la mobilité, le mouvement, les capacités d’infiltration d’une armée réduite en nombre mais très entraînée, d’autre part, et enfin l’autonomie de décision tactique (d’où la nécessité d’un commandement de l’avant pour une meilleure information et conduite des opérations) en constituaient les principaux fondements [6]. Ce sont très exactement ces caractéristiques que l’on verra à l’œuvre lors de la campagne de Pologne et en France en mai-juin 1940 et qui, pour une part prépondérante, assureront le succès de l’armée allemande. La défaite française est celle d’une armée de masse, très largement inapte au mouvement et dépourvue de réactivité, face à une armée d’élite très réduite mais dotée d’une forte cohésion, mobile et faisant preuve d’initiative.

Un réarmement clandestin allemand largement mythique

7Pour mieux souligner la continuité de la volonté révisionniste allemande de la république de Weimar au régime nazi, il est souvent fait référence à un réarmement allemand clandestin dès les années 1920, mais sans que cette affirmation fréquente soit jamais très solidement argumentée et documentée [7]. Tout d’abord, il ne faut pas oublier le rôle très actif joué jusqu’en 1927 par la Commission militaire interalliée de contrôle (cmic), installée à Berlin et longtemps présidée par le général Nollet. Cet organisme, installé à la suite du traité de Versailles dès le mois de septembre 1919, et disposant d’un effectif de plus de 1 100 personnes (soit 383 officiers et 737 sous-officiers), n’a guère retenu l’attention des historiens, les mentions lui étant consacrées étant on ne peut plus lapidaires. Mais son action, quoique discrète et technique, semble avoir été importante et elle s’est assurée de la destruction de quantités considérables d’armements allemands [8].

8Le 16 février 1927, le maréchal Foch, dont l’inquiétude devant la renaissance possible de la « menace » allemande ne s’est jamais démentie, fait un exposé des résultats des activités de la cmic devant la commission de l’armée de la Chambre et constate que le désarmement effectif de l’Allemagne constitue une réalité. Une dizaine de jours plus tard, le 28 février, la cmic quitte l’Allemagne. Durant cette période, seule la marine se voit autorisée à entreprendre la construction de nouveaux navires de guerre, la plupart des peu nombreux bâtiments conservés n’étant plus en état de naviguer. Mais cette modernisation reste modeste et conforme au traité de Versailles et, en aucun cas, on ne peut parler véritablement de réarmement clandestin [9].

9En définitive, le réarmement clandestin supposé de l’Allemagne semble se réduire pour l’essentiel à deux éléments différents qui ne constituent cependant pas un réarmement réel à proprement parler : d’une part, les projets de restructuration (Umbau) de la Reichswehr du gouvernement Brüning en 1930-1932 qui prévoyaient l’augmentation du nombre de ses grandes unités à 21 divisions et l’acquisition d’armements interdits [10], que Hitler reprendra à son compte mais qui demeurent alors à l’état de programme potentiel lié à la réintégration progressive de l’Allemagne dans le jeu international ; d’autre part, aux accords de coopération militaire germano- soviétiques qui ont permis à cette dernière de se livrer à différentes formes d’expérimentation discrètes, voire secrètes, en urss.

10La coopération germano-soviétique s’engage très tôt avec le traité de Rapallo d’avril 1922 qui normalise les relations entre les deux États. Outre l’échange d’officiers observateurs lors de manœuvres des deux armées, l’Allemagne contribue à former les officiers d’état-major soviétiques, en contrepartie de quoi l’urss met à la disposition de la première des centres d’entraînement et d’instruction, ainsi que des livraisons de munitions. Le centre de formation de pilotes et d’instruction d’aviation de Lipetsk (au nord de Voronej) ouvre le premier à la fin de 1924 et sera le plus actif. Il est suivi d’un second centre d’expérimentation des gaz de combat à Orenbourg (au sud de l’Oural, près de l’actuelle frontière du Kazakhstan) et d’un centre d’entraînement pour blindés au sud de Kazan (sur la rive gauche de la Volga, à mi-chemin entre Moscou et la chaîne des monts Oural) en 1928.
Cette coopération militaire se termine en juin 1933, à l’initiative de Staline, et durant cette période plusieurs milliers d’officiers allemands ont séjourné en urss de manière plus ou moins discrète [11]. Même si ces différentes activités tendent à créer les conditions de la reconstitution d’une puissance militaire allemande, elles ne peuvent être assimilées à un réarmement au sens strict, les avions utilisés étant des appareils d’entraînement et les blindés testés des prototypes expérimentaux, sans aucune production en série [12]. Même si un héritage substantiel de la période précédente subsiste, tant sur le plan humain que des conceptions d’action, il va sans dire que l’arrivée au pouvoir de Hitler en janvier 1933 modifie rapidement mais radicalement la situation de l’armée allemande.

Les défis d’une transformation radicale mais précipitée : la constitution progressive de la nouvelle Heer (1935-1939)

11Si l’Allemagne quitte définitivement la conférence du désarmement de Genève puis donne sa démission de membre de la Société des Nations (sdn) dès les 14 et 19 octobre 1933, le réarmement et le développement de l’armée allemande ne constituent pas pour autant une priorité immédiate pour Hitler et le régime nazi. Jusqu’à la « nuit des longs couteaux » (juin 1934), les préoccupations politiques internes sont pressantes et l’emportent pour créer préalablement les conditions de la politique révisionniste et expansionniste ultérieure : la « mise au pas » de la société allemande tout entière et l’instauration d’un régime totalitaire [13]. D’autre part, la sa revendique ouvertement un rôle militaire et conteste le monopole des armes de l’armée. Cette question est tranchée à la faveur de cette dernière à la suite de l’élimination de la direction de la sa, approuvée et même soutenue par le corps de généraux [14].
Ce n’est qu’en octobre 1934, alors qu’il est au pouvoir depuis presque deux ans, que Hitler prend la décision d’augmenter de manière significative le nombre des grandes unités qui se voit porté à 21 divisions d’infanterie, deux divisions de cavalerie et une Schnelle-Division (division rapide) rassemblant les éléments motorisés disponibles. Le nombre des divisions d’infanterie est ainsi multiplié par trois, contre l’avis de l’armée elle-même pourtant à l’origine de ce plan d’expansion, réticente à une croissance aussi importante et rapide des effectifs qu’il lui est presque impossible d’encadrer de manière satisfaisante. Loin de signifier mécaniquement et immédiatement une augmentation de la puissance militaire effective, une telle décision conduit paradoxalement à court et même moyen terme à la désorganisation de l’armée et à l’affaiblissement de ses capacités opérationnelles.

Le grand tournant de 1935-1936

12Il faut attendre 1935 pour qu’une nouvelle impulsion décisive soit donnée au développement de l’armée allemande. Dès lors et en cinq ans seulement, une transformation radicale s’opère, tout à la fois quantitative, qualitative et organisationnelle. Mais du programme politico-militaire annoncé à la reconstitution d’une puissance militaire effective, le chemin est long. Des freins importants apparaissent tant dans le domaine de l’encadrement des nouvelles unités, dont le nombre ne cesse de croître très rapidement, que dans celui de la production industrielle d’armements nécessaires pour équiper les unités. Et les hésitations doctrinales entre différents concepts d’emploi ne sont pas absentes et ne seront que tardivement levées. Le développement de l’armée allemande et de sa puissance n’a pas été aussi linéaire et univoque qu’on a bien voulu l’affirmer.

13Le réarmement allemand ne s’engage véritablement et ne franchit un seuil significatif qu’en 1935 seulement. Le 16 mars, en violation ouverte des clauses du traité de Versailles, Hitler annonce unilatéralement le rétablissement du service militaire obligatoire d’un an à compter du 1er octobre et la décision de porter pour l’automne l’effectif de l’armée allemande à 36 divisions d’infanterie (soit 15 de plus qu’à l’issue du triplement de 1934) et trois divisions blindées (alors que la France n’aligne que 30 divisions depuis 1928) [15]. Parallèlement, la création officielle de la Luftwaffe, déjà en cours de reconstitution, est rendue publique. Complémentairement, le 15 octobre, a lieu la réouverture solennelle de la Kriegsakademie, l’École de guerre allemande interdite par le traité de Versailles, ainsi que la création officielle des trois premières Panzerdivisionen (dorénavant Pz-D). Mais faute de matériels, il faudra attendre 1938 avant qu’elles ne commencent à monter véritablement en puissance [16].
Le premier plan allemand de réarmement de 4 ans, dont la coordination est confiée au général Goering, est engagé en avril 1936 [17] et à l’automne 1936, la durée du service militaire est portée à deux ans comme en France. Un nouveau plan de développement de l’armée allemande est également annoncé qui doit lui permettre d’aligner une cinquantaine de divisions pour septembre 1939, dont six Pz-D, quatre divisions motorisées, et quatre divisions légères de cavalerie (Leichten-Divisionen). En fait, le nombre des divisions d’infanterie reste stable par rapport à 1935 (36) et la principale nouveauté réside dans le développement de la motorisation et, tout particulièrement, des Schnelletruppen (troupes rapides) qui regroupent les unités de cavalerie motorisées et la Panzerwaffe en voie de constitution et dont le général Heinz Guderian sera le principal et très actif organisateur [18].

Les freins structurels au développement de la puissance militaire allemande

14Si l’Allemagne s’affranchit rapidement des contraintes imposées par le traité de Versailles à partir de 1935, elle doit néanmoins faire face à un réarmement total, c’est-à-dire tout à la fois terrestre, aérien et naval, qui l’oblige à disperser ses moyens et ses ressources [19]. Dans les faits, la reconstitution de la puissance militaire allemande se heurte à trois contraintes majeures qui en freinent et en retardent considérablement le développement effectif. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, sa capacité opérationnelle est loin de progresser au rythme accéléré de la création de nouvelles grandes unités. Bien au contraire.

15Tout d’abord, elle se heurte à des contraintes financières. Quel que soit le volontarisme du nouveau régime, les ressources financières énormes nécessaires à un réarmement aussi massif ne peuvent pas être dégagées immédiatement mais progressivement dans la durée, même si celle-ci est courte. Si les dépenses d’armement doublent de 1933 à 1935, passant de 3 à 6 milliards de Reichsmarks, elles triplent encore pour l’exercice 1938-1939, pour atteindre 18 milliards de rm[20].

16D’autre part, un autre frein majeur au développement de la puissance militaire allemande est la production industrielle des matériels nécessaires à l’équipement des unités en quantités suffisantes. Et là encore, contrairement à la France qui dispose dans les années 1930 d’un abondant parc d’artillerie entièrement renouvelé pendant la Première Guerre mondiale, tout est à faire et dans tous les domaines : artillerie, chars et blindés, canons antichars, armement léger, etc. Or contrairement à une idée reçue mais largement admise, la montée en puissance de l’industrie de guerre allemande n’a pas été aussi rapide qu’on a souvent bien voulu le dire et l’affirmer [21], et ce d’autant plus que les plans de développement de la marine de guerre (Kriegsmarine) comme de l’aviation (Luftwaffe) sont tout aussi ambitieux [22].

17On ne développera ici qu’un seul exemple, celui du char moyen le plus puissant (20 tonnes mais faiblement blindé à l’origine et armé d’un canon de 7,5 cm à faible vitesse initiale, c’est-à-dire sans capacité antichars) : le Panzer IV (désignation officielle : Pzkpfw IV, abréviation de Panzerkampfwagen), char d’appui d’assaut décliné en plusieurs versions successives (Ausführung, abrégé en Ausf, A, B, C, D et E) et véritable « cheval de bataille » de la Panzerwaffe pendant toute la durée de la guerre. En 1936, seuls 35 chars de ce type IV Ausf A sortent des usines Krupp, suivis en 1937 de 50 Panzer IV Ausf B. Cette même année voit apparaître la version Ausf C dont 130 exemplaires sont fabriqués.

18Mais ces différentes versions ne constituent que des préséries destinées aux essais et évaluations en unités afin d’améliorer progressivement le matériel. En 1938, sont construits 220 à 230 chars type IV Ausf D mais 45 de ces chars seulement seront livrés en 1939. De 1936 à 1940, la production totale de Panzer IV de ces différentes versions a été d’environ 500 exemplaires. En termes plus opérationnels de disponibilités, 210 chars de ce type IV sont en service au début de la guerre en septembre 1939, 280 en 1940 avant l’offensive allemande en Belgique et en France (soit sensiblement le même nombre que celui des chars Renault B1bis de 32 tonnes disponibles au sein des dcr françaises) et 380 à la fin de l’année 1940 [23].

19Enfin, avec le rétablissement du service militaire obligatoire et la constitution de nouvelles unités à un rythme très rapide, la croissance des effectifs est telle que les cadres issus de la Reichswehr (4 000 officiers) sont en nombre insuffisant pour assurer cette tâche. Même si à partir de 1935 d’anciens officiers de la Première Guerre mondiale ou des Corps-francs rejoignent l’armée, se pose le problème de l’encadrement des unités et de la formation des officiers en nombre suffisant. L’augmentation trop rapide des effectifs et du nombre des grandes unités se traduit de fait, paradoxalement, par un affaiblissement de la capacité opérationnelle. Cette situation de déficit chronique perdurera jusqu’à la guerre et, en 1939, le taux d’encadrement de l’armée allemande sera encore sensiblement inférieur à celui de l’armée française [24].

20Beaucoup plus globalement, au 1er avril 1938 et en dépit des décisions de 1935 et de 1936, l’armée allemande ne comprend toujours que 24 divisions d’infanterie seulement, une division blindée et deux autres en formation, une division de montagne et une division de cavalerie ; 10 autres divisions d’infanterie sont toujours en formation. Ce qui signifie que, tant pour des raisons d’encadrement que de matériels disponibles en quantités suffisantes, l’armée allemande ne parvient pas à dépasser le format de 36 divisions d’infanterie annoncé et programmé pourtant dès mars 1935.
En dépit de ces contraintes structurelles, la crise tchèque de l’été 1938 constitue une nouvelle étape du développement de la puissance militaire allemande théorique, mais également de ses limites : 22 nouvelles divisions de formation sont encore créées, qui viennent s’ajouter aux 41 déjà constituées (36 divisions d’infanterie, trois Pz-D, deux Leichten-D), portant ainsi le total à 63 divisions. Mais seules 33 d’entre elles étaient concentrées aux frontières de la Tchécoslovaquie où elles faisaient face aux 35 divisions tchécoslovaques constituées et mobilisées (contrairement à la Pologne qui en septembre 1939 sera surprise en pleine mobilisation).
En effet, 30 autres divisions, dont la plupart en formation, avaient pour mission d’assurer la couverture des frontières allemandes face à la France, la Belgique et en Prusse, ou étaient en réserve, c’est-à-dire considérées comme non opérationnelles et ne pouvant pas être engagées immédiatement ; parmi lesquelles 14 divisions seulement dont cinq d’active étant stationnées à l’Ouest près de la frontière française. Sans vouloir réécrire l’histoire, l’issue d’un affrontement triangulaire éventuel entre d’une part l’Allemagne et, d’autre part, la Tchécoslovaquie et la France, n’était nullement assurée d’avance, du fait de la mobilisation progressive de l’armée tchèque, mais aussi d’une partie importante de l’armée française tout au long du mois de septembre 1938 [25].

Les hésitations doctrinales

21Si le haut commandement et plus largement les généraux souscrivent sans hésitation et même avec enthousiasme à la politique de reconstitution de la puissance militaire allemande du régime nazi, ses modalités sont cependant loin de faire l’unanimité. À commencer par l’idée même de « guerre éclair » [26]. Comme en France, beaucoup de généraux font preuve de traditionalisme, voire de conservatisme, et ne croient pas dans les possibilités de la nouvelle arme blindée dont les partisans resteront longtemps minoritaires et qui mettra beaucoup de temps avant de s’imposer [27]. Les trois premières Pz-D constituées en octobre 1935 ne le sont qu’à titre presque expérimental et le corps blindé allemand ne prendra progressivement la forme qu’on lui connaîtra lors de la campagne de France que fin 1938, après les accords de Munich, et même après la campagne de Pologne de septembre 1939.

22Il ne faut pas oublier, en effet, qu’un autre concept a été expérimenté et développé complémentairement et contradictoirement : celui de « division légère » (Leichte-Division), grande unité moderne de cavalerie motorisée, inspirée paradoxalement pour une large part du modèle français de la division légère mécanique (dlm) constituée en juillet 1935, même si elle est moins puissante [28], et qui se voit confier les mêmes missions. Quatre grandes unités de ce type sont constituées à partir de 1937, d’abord comme brigades puis comme divisions en 1938 [29]. Elles ne disparaîtront en tant que telles qu’après la campagne de Pologne seulement, qui a mis en évidence leurs limites et leur manque de puissance, et seront transformées en Pz-D, sans pour autant disposer des mêmes moyens et avoir une puissance équivalente.

23En d’autres termes, le monopole des chars attribué à la Panzerwaffe et aux Panzertruppen ne s’est imposé ni spontanément, ni facilement, ni rapidement. L’armée allemande a connu dans la seconde moitié des années 1930 des débats et des conflits assez voisins de ceux observés en France entre partisans des grandes unités de chars (dcr) et partisans de la cavalerie motorisée (dlm), même si leur configuration (absence en Allemagne de partisans de la mission d’accompagnement d’infanterie, héritée en France de la Première Guerre mondiale) comme leur issue finale (intégration des unités de cavalerie à la Panzerwaffe) en ont été différentes.
Enfin, la modernisation accélérée de l’armée allemande dans la seconde moitié des années 1930 a été facilitée par les différentes expérimentations et exercices en vraie grandeur auxquels elle a pu se livrer en fonction de la politique étrangère interventionniste et expansionniste, et qui lui ont permis de définir et de mettre au point différentes tactiques de combat, tant dans le domaine de l’emploi des chars que de l’aviation : intervention directe (Légion Condor) et indirecte (envoi de conseillers et d’instructeurs) en soutien des troupes nationalistes du général Franco lors de la guerre d’Espagne de 1936 à 1939 ; annexion de l’Autriche et des Sudètes en 1938 et occupation de la Bohême-Moravie en 1939, qui lui ont permis d’expérimenter, de tester et d’améliorer sur des distances relativement longues la mobilité des grandes unités, blindées et motorisées tout particulièrement.

La réorganisation du haut commandement et la création de l’okw

24Traditionnellement et depuis la constitution de l’Allemagne impériale, le haut commandement de l’armée allemande a toujours bénéficié d’une très large autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Cette autonomie s’est affirmée encore au cours de la Première Guerre mondiale et s’est maintenue intacte sous la république de Weimar, l’armée devenant même largement l’arbitre du régime à partir de 1930, année qui voit le début de la crise politique et institutionnelle qui finira par l’emporter.

25La crise de 1938 remet en cause cette autonomie et constitue une étape importante de la « mise au pas » de l’armée allemande, c’est-à-dire de l’étroite subordination de l’armée au régime nazi. Elle trouve son origine dans les objections des généraux allemands au projet hitlérien d’expansion territoriale par la force exposé dès novembre 1937 [30] et conduit à l’éviction des trois plus hauts responsables militaires allemands : le maréchal von Blomberg, ministre de la Guerre, le général von Fritsch commandant en chef, pourtant l’un et l’autre fervents soutiens du régime et artisans du compromis initial entre le régime nazi et l’armée allemande, et ultérieurement le général Beck, chef d’état-major, lors de la crise tchèque de l’été 1938. Une dizaine de généraux, suspects de tiédeur à l’égard du régime, sont par ailleurs limogés ou mis à la retraite.

26Elle s’accompagne de la création d’une nouvelle structure : l’okw (Oberkommando der Wehrmacht, haut commandement des forces armées) qui entraîne la « mise au pas » organisationnelle et la subordination de l’armée de terre allemande au pouvoir nazi. Cette réorganisation permet d’associer beaucoup plus étroitement à la politique nazie l’appareil militaire, confié à des personnalités totalement acquises au régime (les futurs maréchaux Keitel et von Brauchitsch, le général Jodl), et marque la fin de l’autonomie (relative) du corps des généraux [31]. Les généraux se voient privés de toute influence sur les choix et décisions stratégiques et deviennent de simples exécutants.

L’Armée allemande au début de la guerre (1939-1940) : entre force et faiblesses

27Du fait de sa croissance accélérée, l’armée allemande est encore en pleine mutation lors de l’entrée en guerre en septembre 1939. Si elle comporte au total un grand nombre d’unités, la majeure partie d’entre elles est de création récente, souffre d’un déficit d’encadrement et d’instruction, est très inégalement équipée et a donc une valeur combative très inégale. Le « fer de lance » de la nouvelle armée allemande, la Panzerwaffe elle-même, n’échappe pas totalement à une relative hétérogénéité. Et beaucoup plus que dans sa supériorité numérique, l’abondance de son armement ou sa qualité, sa principale force réside en définitive dans sa capacité de coordination interarmes inédite, c’est-à-dire à utiliser de manière combinée les différentes armes avec un maximum d’efficacité, tant sur le plan stratégique que tactique, face à des adversaires n’ayant nullement cette capacité.

Une armée très nombreuse mais de valeur très variable et inégale

28Au fil des « levées » successives (Wellen), l’armée allemande peut aligner au début de la guerre un nombre considérable de grandes unités. La mobilisation liée à la préparation de l’invasion de la Pologne et à l’entrée en guerre entraîne en effet la constitution de 42 nouvelles divisions et au 1er septembre 1939, elle compte un total de 105 divisions : six ou sept Pz-D (selon qu’on prenne en compte ou non la Pz-D Kempf, groupement de circonstances), quatre Leichten-D, quatre divisons motorisées, trois divisions de montagne (Gebirgs-D) et 87 Inf-D.

29La « drôle de guerre » permet encore la constitution de 49 nouvelles divisions (seule la Pz-D Kempf est dissoute), si bien qu’au 10 mai 1940 ce sont 153 divisions au total que compte l’armée allemande, soit quinze fois plus que la Reichswehr de 1933 ! : 10 Pz-D (par transformation des quatre Leichten-D), toujours quatre divisions motorisées, une Kavallerie-D, trois divisions de montagne, 126 Infanterie-D et neuf divisions territoriales (Landesschützen-D) [32].

30Mais la valeur militaire et opérationnelle de ces différentes unités est très variable en fonction de leur date de création, de l’origine et de la nature de leur encadrement, de leur équipement et de leur dotation en matériels, de leur instruction. Les « classes blanches », en particulier, c’est-à-dire les classes d’âge n’ayant connu ni la Première Guerre mondiale, ni le service militaire, sont les plus nombreuses. En ce domaine, l’hétérogénéité est sensiblement la même, voire plus importante encore, que celle qu’on observe en France entre divisions d’active et divisions de formation de série A et B. Nombre d’unités sont de création très récente (plus de 90 divisions sont créées en neuf mois d’août 1939 à avril 1940), manquent d’encadrement et d’instruction, ne disposent pas nécessairement d’un matériel abondant et de qualité, voire en sont largement dépourvues.

31L’occupation de la République Tchèque en mars 1939, en violation des accords de Munich, permet à l’armée allemande de saisir opportunément des quantités considérables d’armements produites par l’industrie tchèque dont la réputation est établie en ce domaine, et qui lui permettront de renforcer son équipement et son potentiel : 1 000 pièces d’artillerie, 1 400 canons antichars, 250 chars Skoda LT 35 et Praga LT 38 de 10 tonnes environ et armés d’un canon de 37 mm, la fabrication du second étant activement poursuivie et améliorée, et qui, sous l’appellation allemande de Pzkpfw 35 et 38 (t), contribueront à équiper les Pz-D dans une proportion non négligeable [33].

32La motorisation elle-même, domaine pourtant réputé ou présumé de supériorité allemande, est très inégale et une majorité d’unités se déplacent encore à pied et sont dépourvues de moyens de transport autres qu’hippomobiles [34]. Même si les moyens ont été organisés et utilisés de manière très différente de part et d’autre, rien ne permet d’affirmer que la motorisation de l’armée allemande était globalement supérieure à celle de l’armée française. Du fait de toutes ces contraintes (comme des choix stratégiques et organisationnels effectués), il n’est pas exagéré de dire que, pendant la campagne de France, la moitié de l’armée allemande ne sera pas activement engagée en première ligne et ne se verra assigner que des missions secondaires et passives.
Et très rapidement, certains matériels s’avèrent même relativement médiocres à l’usage et l’épreuve des combats : chars légers Pzkpfw I et II, très faiblement blindés (13 mm) et armés, le premier n’étant qu’un matériel d’instruction et d’entraînement ne devant pas être engagé dans des opérations actives, et qui connaîtront de lourdes pertes lors des combats de mai-juin 1940 [35] ; canons antichars de 3,7 cm ayant le plus grand mal à percer le blindage conséquent des chars français de tous types (40 voire 60 mm), etc.

Un « fer de lance » tardivement constitué et hétérogène

33Si la Panzerwaffe constitue bien le « fer de lance » opérationnel de la nouvelle armée allemande, très clairement quoique progressivement privilégiée depuis 1935, elle n’échappe pas totalement elle-même pour autant à cette hétérogénéité liée à une croissance plus que rapide. À partir de l’impulsion initiale de 1935 qui voit la création des trois premières Pz-D à la fin de l’année, la constitution du corps blindé allemand ne s’est effectuée que très progressivement et en différentes vagues successives, faute de matériels en quantités suffisantes.

34La deuxième vague de constitution des Pz-D a lieu fin 1938-début 1939 seulement, après la crise tchèque, avec la constitution des 4e (novembre 1938), 5e (novembre 1938) et 10e (avril 1939) Pz-D. La troisième vague de constitution des Pz-D est encore plus tardive puisqu’elle n’a lieu qu’après la campagne de Pologne seulement. Au regard de ses enseignements rapidement tirés, le concept de Leichte-Division est considéré comme inadapté et abandonné, et les quatre divisions de ce type sont transformées en Pz-D d’octobre 1939 (création des 6e, 7e et 8e Pz-D par transformation des 1e, 2e et 3e Leichten-D) à mars 1940 (création de la 9e Pz-D par transformation de la 4e Leichte-D) [36].

35À ceci près que le manque de matériels en quantités suffisantes ne permet pas de les équiper à hauteur des premières Pz-D et oblige à des dotations en chars bien moindres. De ce fait, elles garderont incontestablement pendant la campagne de France un caractère « léger » hérité de leur forme première. En effet, le concept de Pz-D est mis en œuvre à géométrie variable du fait de cette contrainte majeure. À cette date, seules quatre divisions peuvent être considérées comme complètes (1re, 2e, 3e et 10e Pz-D) et comprennent deux régiments de chars à deux bataillons et deux régiments d’infanterie.

36Quatre autres divisions, les quatre dernières constituées, peuvent être considérées comme « légères » puisqu’elles ne comptent qu’un seul régiment de chars, bien qu’à trois bataillons (6e et 8e Pz-D à 210 chars ; 7e et 9e Pz-D à 150 chars seulement) ; les 6e et 8e Pz-D ne comprenant de surcroît qu’un seul régiment d’infanterie au lieu de deux, et les 6e et 9e étant dépourvues de bataillon motocycliste. Enfin, les deux autres divisions constituent un modèle intermédiaire : elles sont dotées de deux régiments de chars mais d’un seul régiment d’infanterie (4e) et sans bataillon moto (4e et 5e Pz-D) [37].

37Du fait de cette hétérogénéité liée à une composition à géométrie variable, elles seront associées, couplées et utilisées de manière sensiblement variable lors de la campagne de France, en fonction des différentes missions principales ou secondaires qui leur sont assignées et dans le souci d’une utilisation optimum et d’un rendement maximum des moyens disponibles qui ne sont pas sans limites. Le Groupe d’armées A von Rundstedt se voit attribuer sept Pz-D sur dix, organisées en trois corps d’armée motorisés (Armeekorps motorisiert) auxquels est confiée la rupture du front français dans les Ardennes : le 19e corps Guderian (1e, 2e et 10e Pz-D, toutes les trois du type lourd) est chargé de l’effort principal sur Sedan ; le 41e corps Reinhardt (6e et 8e Pz-D, toutes deux du type léger) d’un effort secondaire sur la Meuse à Monthermé. Ces deux corps sont regroupés au sein du groupement blindé von Kleist de la 12e armée List. Complémentairement, le 15e corps Hoth (5e et 7e Pz-D, la première intermédiaire et la seconde légère) est également chargé d’une mission secondaire sur la Meuse à Dinant en Belgique au sein de la 4e armée von Kluge [38].

38Et si les divisions blindées allemandes ont été remarquablement menées et conduites pendant cette campagne, leur puissance de feu est loin d’être celle qu’on imagine en fonction de la célébration ultérieure de la Blitzkrieg. À la déclaration de guerre le 1er septembre 1939, elles comptent seulement 285 chars moyens Pzkpfw III et IV de 20 tonnes et 167 Pzkpfw 35 et 38 (t) d’origine tchèque, contre 2 100 blindés légers Pzkpfw I et II. Au 10 mai 1940, il y a de l’ordre de 600 Pzkpfw III et IV seulement en ligne sur un total de 2 600 chars allemands (soit très exactement le même nombre que celui cumulé des Renault B1 et Somua S35), ainsi que 350 Pzkpfw 35 et 38 (t) ; soit 955 chars moyens ayant une réelle valeur et une proportion d’un tiers seulement, le gros du corps blindé allemand étant toujours constitué de 1 650 chars légers Pzkpfw I et II [39].
La dotation moyenne d’une Pz-D pendant la campagne de France était au mieux d’une quarantaine de Pzkpfw III et d’une vingtaine de Pzkpfw IV seulement, là où les dcr françaises étaient dotées de 70 chars B1 de 32 tonnes et les dlm de 90 S35 de 20 tonnes, l’un et l’autre supérieurement blindés et armés (canons de 75 et 47 mm, blindage de 60 ou 40 mm). Ce n’est donc pas strictement sur ce plan-là qu’il faut chercher les raisons de la supériorité allemande [40].

Une « supériorité alliée » contestable

39Au début de la guerre et en raison de la rapidité de sa reconstitution comme de l’ampleur de sa transformation, l’armée allemande est loin de constituer un ensemble homogène et d’être exempte de faiblesses. Sa victoire n’était nullement acquise d’avance comme la défaite française ne constituait pas davantage une fatalité. La cause est entendue [41]. Mais peut-on pour autant parler « d’infériorité allemande » et donc, corrélativement, de « supériorité alliée » [42], comme le fait K.-H. Frieser en inversant l’interprétation du rapport des forces ? C’est aller un peu vite en besogne et verser dans l’excès.

40Sur le plan de la puissance militaire, le total cumulé du nombre des divisions françaises, anglaises, belges et hollandaises reste purement théorique et n’en fait pas une force militaire homogène et intégrée. La coordination franco-anglaise comme celle avec l’armée belge sont très faibles et sources d’illusions et de mauvaises surprises [43], et celle avec la Hollande, quasi nulle. Et il en va de même de la comparaison quantitative concernant le nombre total des troupes, des chars, des canons et des différents types d’avions qui fait la part belle aux armées alliées par simple sommation arithmétique.

41Par asymétrie d’information, le décompte du nombre des chars et des avions du côté français, pour s’en tenir à lui, souffre d’approximations voire d’erreurs. Par exemple, « le nombre de chars français au 10 mai (seulement sur le front Nord-Est) » n’a jamais été de 3 254 [44] mais est à diminuer de presque 1 000 unités, ce qui n’est pas négligeable, si l’on s’en tient aux matériels en ligne. Sur une telle base, il est tout aussi difficile d’admettre « l’accablante supériorité de la puissance de combat des blindés français » au regard de leur nombre et du poids total de tous les chars.

42Si certaines de leurs caractéristiques sont à leur avantage (tonnage des chars légers, blindage et armement), d’autres, plus nombreuses, sont à leur désavantage (vitesse, autonomie, tourelle monoplace, équipement et liaison radio, faiblesse de la maintenance) et constitueront de lourdes contraintes : de nombreux chars français seront abandonnés par manque d’essence ou sur simple panne mécanique ; faute de transmissions, les chars et l’infanterie auront le plus grand mal à coopérer et les chars eux-mêmes à se coordonner ; dans tous les chars français, le chef de char devait en même temps guider et orienter son conducteur, repérer les cibles potentielles, actionner et ravitailler sa pièce, garder le contact avec les autres chars, voire assurer le commandement d’un peloton ou d’une section.
Quant à l’aviation, le nombre total des appareils en ligne n’a qu’un lointain rapport avec celui des avions disponibles en un secteur donné et, même si « le ciel n’était pas vide » [45], l’infériorité numérique mais également qualitative et opérationnelle de l’aviation française était patente en 1940. Nombre d’appareils n’étaient pas au point ou disponibles et le renouvellement des matériels a eu lieu lors de la campagne elle-même du fait d’une modernisation tardive. Son organisation en deux zones d’opérations aériennes Nord et Est, très inégalement actives au mois de mai, d’une part, et sa partition entre aviation « réservée » et aviation de coopération terrestre, d’autre part, ont témoigné d’un manque de souplesse comme elles ont conduit à la dispersion des moyens. L’aviation française de bombardement ne sera en mesure d’intervenir plus activement qu’à la fin du mois de mai, c’est-à-dire trop tard [46]. Et aujourd’hui, on ne peut plus s’en tenir à la version quasi officielle mais très datée, selon laquelle « l’armée de l’air française a bien perdu 892 avions mais seulement 306 en combat aérien. En revanche, les chasseurs des Français ont pu abattre 733 appareils allemands » [47]. Là également, il s’agit d’une légende pieuse [48].

Des conceptions de la guerre bien différentes

43Si la comparaison s’avère difficile en raison de la différence des structures et d’organisation des deux armées, la principale force de l’armée allemande sur le terrain réside en définitive dans sa capacité de coordination interarmes inédite, c’est-à-dire à utiliser de manière combinée les différentes armes : chars et blindés, aviation et transmissions, bien évidemment, mais sans oublier l’artillerie antiaérienne et l’infanterie d’assaut dont le rôle demeurera essentiel. Contrairement à une représentation commune, les Pz-D ne constituent pas exclusivement des divisions de chars mais comportent une infanterie nombreuse (deux régiments dans six cas sur dix) dont le rôle est très actif [49]. Tous ces éléments lui donnent une grande efficacité tactique et une supériorité opérationnelle sur une armée française qui est loin de constituer un « système d’armes » aussi intégré.

44S’il est vrai qu’il n’y a pas encore de doctrine de la « guerre éclair » à proprement parler (Blitzkrieg), il n’en demeure pas moins que les conceptions de la guerre développées en Allemagne et en France sont très différentes pour ne pas dire assez radicalement opposées. Quel que soit le terme permettant de qualifier sa doctrine, l’action de l’armée allemande est fondée sur l’offensive, la vitesse, le mouvement, la recherche de la rupture rapidement exploitée sans souci de continuité des fronts, la concentration des moyens et des chars en premier, le commandement de l’avant, la coordination interarmes et l’autonomie de décision tactique [50].

45Nombre de ces caractéristiques, on l’a vu, étaient déjà présentes dans la Reichswehr de von Seeckt, elles ont été développées par la nouvelle Heer, et tout particulièrement au sein des Panzertruppen de Guderian, et on ne les retrouve pas dans l’armée française. Certes, cette dernière n’est nullement celle de 1914-1918 [51], comme on l’a trop souvent affirmé, sa motorisation et le nombre des chars sont sensiblement égaux à ceux de l’armée allemande, et le terme de « doctrine défensive » tout aussi approximatif que celle de guerre éclair. Mais il n’en est pas moins vrai que sa doctrine d’emploi de la « bataille méthodique » privilégie au contraire de l’armée allemande la continuité des fronts (d’où les replis incessants devant les infiltrations allemandes pour tenter de rétablir en arrière un front continu, et de lourdes pertes en matériels consécutives), l’action de l’infanterie et de l’artillerie, le rôle d’accompagnement d’infanterie des chars, etc. [52]
Comparativement, elle est beaucoup plus lente et statique, ce qui explique le décalage constant et même croissant entre la situation militaire sur le terrain et les réactions françaises, du fait du rythme imposé par l’armée allemande aux opérations qui frappe littéralement de stupeur le haut commandement français. Et si les chars et les blindés français sont sensiblement aussi nombreux que les chars allemands, ils sont organisés de manière très différente en quatre types différents d’unités chargés de missions bien différentes (dlm, dcr, dlc, bcc) puisque coexistent quatre concepts d’emploi différents [53]. L’effet en est qu’on ne trouve pas de masse blindée intégrée de contre-attaque mais une grande dispersion des moyens dans tous les domaines. Quant à la coopération aérienne, non seulement elle est peu développée mais, comme on l’a dit, elle conduit également à la dispersion des moyens pourtant limités.

Conclusion

46La puissance militaire allemande a longtemps fait l’objet de différents mythes qui ont occulté la fragilité de sa reconstitution. Celle-ci a été tout autant le produit d’une fuite en avant volontariste, précipitée et improvisée que d’une planification et d’une préparation méthodique. Aujourd’hui, une perspective comparée permet d’avoir une vision beaucoup plus équilibrée des forces et des faiblesses respectives des deux armées et l’explication de la défaite française/victoire allemande de 1940 ne peut être que relationnelle. Si la supériorité et la victoire allemande n’étaient nullement jouées d’avance, il n’en demeure pas moins qu’elles doivent beaucoup aux faiblesses de l’armée française, plus grandes encore, et dans de nombreux domaines : stratégie opérationnelle, organisation des forces, principes d’action et doctrines d’emploi, absence de réserves, méthodes de commandement, coopération interarmes, etc.

47Ce sont tout autant les déficiences françaises que les principes d’action novateurs définis et mis en œuvre par l’Allemagne qui ont conditionné l’issue finale de l’affrontement. Ces derniers ont été d’autant plus efficaces que les premières étaient nombreuses. En ce domaine, il n’est pas nécessaire d’associer au mythe d’une guerre éclair parfaitement pensée et planifiée à l’avance une nouvelle légende d’une improvisation généralisée comme de réactiver la représentation d’une supériorité alliée fictive. Une victoire ou une défaite militaire est toujours la résultante d’une combinatoire de facteurs toujours très complexe.


Date de mise en ligne : 07/02/2011

https://doi.org/10.3917/gmcc.240.0023