Julien Talpin, Hélène Balazard, Marion Carrel, Samir Hadj Belgacem, Sümbül Kaya, Anaïk Purenne, Guillaume Roux (2021). L’Épreuve de la discrimination : enquête dans les quartiers populaires, Paris, PUF
Pages 128 à 133
Citer cet article
- GALONNIER, Juliette,
- Galonnier, Juliette.
- Galonnier, J.
https://doi.org/10.3917/gap.213.0128
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Notes
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[1]
C. Beauchemin, C. Hamel, P. Simon (2010), Trajectoires et origines : enquête sur la diversité des populations en France, Paris, INED-INSEE. La deuxième édition (TeO 2) est en cours de réalisation.
-
[2]
S. Beaud, G. Noiriel (2021), Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone.
-
[3]
M. Lamont, G. Moraes Silva, J. Welburn, J. Guetzkow, N. Mizrachi, H. Herzog, E. Reis (2016), Getting Respect: Responding to Stigma and Discrimination in the United States, Brazil, and Israel, Princeton (N. J.), Princeton University Press.
-
[4]
F. Dubet, É. Macé, O. Cousin, S. Rui (2013), Pourquoi moi ? L’expérience des discriminations, Paris, Seuil.
-
[5]
La stratégie de ne pas aborder explicitement les questions raciales et d’attendre qu’elles émergent spontanément en entretien a aussi été adoptée par Michèle Lamont et son équipe dans leur cas d’étude brésilien, en raison de difficultés notoires d’énonciation sur ces thématiques.
-
[6]
D. Martuccelli (2015), « Les deux voies de la notion d’épreuve en sociologie », Sociologie, 6 (1), p. 43-60 [en ligne].
-
[7]
Dans le prolongement des analyses de M. Cognet, M. Eberhard (2013), « Composer avec le racisme : postures stratégiques de jeunes adultes descendants de migrants », Migrations Société, 147-148, p. 221-234.
-
[8]
Voir à ce sujet, M. Besbris, S. Khan (2017), « Less Theory. More Description », Sociological Theory, 35 (2), p. 147-153, un article qui propose aux sociologues de se concentrer sur la production de résultats empiriques solides plutôt que sur la multiplication de concepts théoriques concurrents qui finissent par appauvrir la force explicative de la discipline.
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[9]
Voir par exemple A. Hajjat (2013), La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Paris, Éditions Amsterdam ; S. Laplanche-Servigne (2014), « Quand les victimes de racisme se mobilisent. Usage d’identifications ethno-raciales dans l’espace de la cause antiraciste en France et en Allemagne », Politix, 108, p. 143-166 ; P. Picot (2016), « Quelques usages militants du concept de racisme institutionnel : le discours antiraciste postcolonial (France, 2005-2015) », Migrations Société, 163 (1), p. 47-60 ; V.-A. Chappe, N. Keyhani (2018), « La fabrique d’un collectif judiciaire. La mobilisation des cheminots marocains contre les discriminations à la SNCF », Revue française de science politique, 68 (1), p. 7-29.
-
[10]
Une telle définition de la politisation provient de S. Duchesne et F. Haegel (2004), « La politisation des discussions, au croisement des logiques de spécialisation et de conflictualisation », Revue française de science politique, 54 (6), p. 877-909.
-
[11]
La vitalité des luttes des quartiers populaires dans les années 1980-1990 ayant laissé place à une période de moindre mobilisation collective, culminant avec les révoltes de 2005. A. Hajjat (2008), « Révolte des quartiers populaires, crise du militantisme et postcolonialisme », dans A. Boubeker, A. Hajjat (dir.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales. France 1920-2008, Paris, Éditions Amsterdam, p. 249-264.
-
[12]
Voir aussi M.-C. Cerrato Debenedetti (2018), La Lutte contre les discriminations ethno-raciales en France. De l’annonce à l’esquive (1998-2016), Rennes, Presses universitaires de Rennes.
-
[13]
Voir le numéro à venir « Black Lives Matter, un mouvement transnational » de la revue Esclavages et post-esclavages, coordonné par A. Célestine, N. Martin-Breteau, C. Recoquillon.
-
[14]
M. Burawoy, 2009, « Pour la sociologie publique », Actes de la recherche en sciences sociales, 176-177, p. 121-144.
-
[15]
J. Dewey (2003 [1927]), Le Public et ses problèmes, Pau, PUP-Farrago-Leo Sheer.
L'épreuve de la discrimination
Enquête dans les quartiers populaires
- Par Julien Talpin,
- Hélène Balazard,
- Marion Carrel,
- et al.
1« La démonstration des discriminations n’est plus à faire » (p. 18). C’est sur ce constat que débute L’Épreuve de la discrimination. L’ouvrage vise à compléter de manière qualitative des travaux quantitatifs ayant largement documenté l’existence de discriminations en France (notamment l’enquête Trajectoires et Origines [1]). En dépit de son titre, l’ouvrage ne s’intéresse pas uniquement à la notion de discrimination, comprise comme « un traitement illégal, inégalitaire et défavorable appliqué à certaines personnes en raison d’un critère illégitime » (p. 21), mais inclut aussi la stigmatisation, soit « l’attribution de qualifications négatives à des individus ». En se concentrant sur les discriminations/stigmatisations en lien avec la race/l’ethnicité, la religion ou l’adresse, les sept auteurs, politistes et sociologues, s’intéressent à ce que ces formes d’altérisation font aux personnes qui les subissent au quotidien, à leurs sentiments d’appartenance et à leurs engagements politiques. Fruit d’une enquête menée dans le cadre du projet ANR EODIPAR entre 2014 et 2018, l’ouvrage est paru fin février 2021 à un moment où les controverses autour des questions raciales (et de leur traitement par les chercheurs) s’amplifient : la publication début février 2021 de Race et sciences sociales de Gérard Noiriel et Stéphane Beaud [2], qui estiment que les sciences sociales font désormais trop de place à la « race » au détriment de la « classe » (considérée par eux comme le facteur déterminant dans l’analyse des mécanismes de domination) a en effet suscité de nombreux débats dans les sphères publique et universitaire. L’ouvrage se positionne explicitement dans ces controverses : pour les auteurs, la primauté de la classe sur la race est une question empirique ; il ne s’agit pas de hiérarchiser les vecteurs de domination mais plutôt d’étudier comment ils s’articulent. En transposant au contexte français les analyses de Michèle Lamont et de son équipe sur la gestion du stigmate par les membres de minorités aux États-Unis, au Brésil et en Israël [3] et en prolongeant celles déjà menées par François Dubet et ses collègues dans Pourquoi moi ? [4], l’ouvrage propose donc d’analyser la place que prennent les discriminations raciales, religieuses et territoriales dans les vécus des habitants des quartiers populaires et dans leurs trajectoires de (dé)mobilisation politique.
2L’enquête, d’envergure et multi-située, a été menée dans six quartiers populaires français (à Roubaix, Villepinte, Le Blanc-Mesnil, Vaulx-en-Velin, Lormont et Grenoble), un quartier de Londres, un quartier de Montréal et un quartier de Los Angeles. En tout, ce sont 245 récits de vie (une trentaine par quartier) qui ont été recueillis, accompagnés d’observations ethnographiques dans des collectifs de lutte contre les discriminations. Les auteurs précisent que les enquêtés, en grande majorité des descendants d’immigrés, ont été recrutés par échantillon boule de neige via des entrées notamment associatives dans les quartiers, ce qui explique que les personnes interviewées aient tendance à être « davantage affiliées socialement », en raison de leur fréquentation des centres sociaux et des services publics locaux. Ce biais de recrutement est pris en charge par les auteurs : ils montrent qu’en dépit d’une plus forte propension à la mobilisation collective chez ce type d’enquêtés investis dans leur quartier, les engagements politiques autour du thème des discriminations restent limités et contraints.
3Les 245 entretiens ont permis de collecter plus de 900 récits d’expériences discriminatoires. Ce qui frappe dans cette étude sur les discriminations, c’est avant tout leur ampleur (chapitre 1) : bien que l’enquête n’ait pas vocation à la représentativité statistique, il est frappant de noter que la quasi-totalité des enquêtés (plus de 90 %) rapportent des expériences de discrimination personnelle ou indirecte. Et ce, alors même qu’il est précisé que « deux tiers des 245 entretiens réalisés n’ont pas été négociés autour de l’enjeu des discriminations » pour ne pas s’entretenir « qu’avec des individus suffisamment à l’aise ou sensibilisés à cette question » (p. 33) [5]. En dépit du cadrage neutre de l’enquête (sur « le rapport au quartier »), l’accumulation des histoires de discrimination atteste de la violence et de la prévalence de ces expériences. Ces dernières façonnent les identifications des individus (chapitre 2) : les propos des enquêtés révèlent en effet que le recours à des catégories ethno-raciales découle d’expériences discriminatoires qui assignent les individus à de telles catégories, plutôt qu’il ne les précède.
4L’ouvrage insiste sur le fardeau que représentent les discriminations, en décrivant le choc, le stress, la sensation d’étouffement, la honte, la crainte d’être « parano » ou de « paraître se victimiser » (qui se traduit par une grande difficulté, en situation d’entretien, à parler de ces expériences), mais aussi l’inquiétude et la peur pour les enfants, au point que certains envisagent de s’expatrier. Rappelons que l’ouvrage se concentre sur les fractions les plus « affiliées socialement » des quartiers populaires : on ne peut donc que s’interroger sur les effets de ces discriminations sur ceux qui ne bénéficient pas du soutien des associations. C’est ici que la notion d’« épreuve » mise en avant dans le titre trouve tout son sens. Dans un article récent, Danilo Martucelli distingue « l’épreuve-sanction » de « l’épreuve-défi » [6]. Alors que la première, surtout mobilisée en philosophie et en sociologie pragmatiques, renvoie à un mécanisme permettant de trancher une controverse, la seconde correspond à des expériences éprouvées par les individus, en lien avec une structure sociale donnée, et qui façonnent leur formation de soi. C’est de cette deuxième acceptation que se réclame l’ouvrage (p. 59).
5Dans une approche processuelle qui prend en compte les « carrières discriminatoires », les auteurs s’intéressent ensuite aux stratégies que les individus déploient face aux discriminations et proposent une typologie des différentes manières d’y répondre [7], entre « composer » (chapitre 3) et « s’opposer » (chapitre 4). Si l’apport théorique de cette nouvelle classification est modeste, la contribution réside dans les descriptions [8] que les auteurs offrent de ces deux registres, en particulier la pluralité des postures qu’ils recouvrent et la manière dont ils évoluent dans le temps tout en pouvant se combiner. Ainsi « composer » avec les discriminations peut signifier éviter le conflit, encaisser, garder le silence pour préserver son équilibre psychique, recourir à l’humour, gommer les signes d’appartenance, se replier sur le quartier, se résigner face au constat d’une indifférence des institutions ou redoubler de travail, notamment en valorisant une éthique de l’entrepreneuriat et en se distinguant des « assistés ». S’opposer implique à l’inverse une « confrontation », que cette dernière ait lieu au cours d’interactions individuelles (souvent verbales, plus rarement physiques) ou qu’elle s’inscrive dans une démarche juridique (plainte, recours au droit). Les formes d’opposition aux discriminations peuvent se déployer à un niveau infrapolitique, dans des stratégies de micro-résistance qui peuvent se manifester par des pratiques vestimentaires, une occupation de l’espace public, des expressions artistiques. Mais elles peuvent aussi se traduire par des formes d’engagement collectif plus structurées, à l’instar du collectif Zonzon 93 à Villepinte ou de Vivre ensemble l’égalité (VEE) à Lormont suivis par les auteurs.
6La partie la plus ambitieuse de l’ouvrage mobilise alors l’ethnographie à l’échelle du quartier pour explorer les conséquences politiques des expériences de discrimination (dernière partie du chapitre 4 et chapitre 5). En complétant les rares travaux qui étudient les mobilisations en lien avec l’expérience du racisme en France [9], les auteurs s’intéressent aux conditions de possibilité d’une politisation des vécus discriminatoires, définie comme un double mécanisme de montée en généralité (passage du « pourquoi moi ? » au « pourquoi nous ? ») et de conflictualisation (attribution de causes et de responsabilités) [10]. Pour étudier l’entrée en résonance des vécus individuels avec des offres de structuration politique de ces expériences, ils s’attardent sur le rôle des intermédiaires associatifs, ces « entrepreneurs de cause » – des figures du quartier, qui subissent elles-mêmes le racisme, ou des travailleuses sociales qui bénéficient d’une crédibilité locale – qui vont « labelliser » les problèmes sociaux en termes de discriminations. Certes, les auteurs soulignent que les mobilisations collectives restent « l’apanage des plus diplômés » (p. 235) et que « l’onde de choc » que constituent les expériences discriminatoires reste « peu captée » par les collectifs militants. Mais l’analyse ethnographique des répertoires d’action de onze collectifs créés à l’initiative d’habitants des quartiers populaires permet de décrire l’émergence de capacités politiques renouvelées [11] autour du thème des discriminations. Si elle est la plus stimulante, cette partie est aussi la plus difficile à mettre en œuvre et mériterait sans doute un ouvrage supplémentaire, l’écriture à quatorze mains ne permettant pas toujours de rentrer dans le détail des configurations locales. Car, dans cette analyse du travail militant qui s’opère pour canaliser les potentiels d’engagement des personnes ayant subi des discriminations, le contexte local prend tout son rôle : les ressorts de la mobilisation apparaissent ainsi largement détachés des violentes polémiques qui opposent un antiracisme dit « politique » à un antiracisme dit « républicain » sur la sphère médiatique nationale – les enjeux de ces polémiques étant souvent secondaires pour les enquêtés, de même que les catégories débattues (« indigène » ou « racisé ») dans les arènes publiques, qui ne font pas partie de leur lexique.
7Les terrains étrangers, s’ils ne donnent pas lieu à une comparaison systématique, offrent des contrepoints utiles pour éclairer le cas français. Ainsi, les enquêtés français déclarent subir des discriminations tout autant (si ce n’est davantage sur certains sujets) que leurs homologues canadiens, britanniques et américains. Mais par rapport aux contextes étrangers, qui favorisent une plus grande reconnaissance juridique des discriminations, le contexte français se distingue par un bien moindre recours au droit. Ensuite, les répertoires d’action mobilisés par les associations sont marqués en France par une plus forte prévalence des registres de conscientisation (organisation de festivals, de conférences, d’ateliers artistiques, etc.) au détriment de formes d’action plus directe (manifestations, occupations, pétitions, etc.). Il s’agit donc davantage « d’équiper cognitivement les acteurs » (p. 274) dans une logique d’éducation populaire que d’interpeller frontalement les institutions. Les auteurs décrivent les contraintes et les opportunités institutionnelles, couplées aux routines organisationnelles des collectifs, qui expliquent l’inertie de ces répertoires d’action en France. Enfin, la comparaison internationale met en lumière les conditions particulièrement précaires dans lesquelles s’exerce le militantisme en France par rapport à des structures associatives nord-américaines bien mieux dotées. À ce titre, l’ouvrage a aussi le mérite de décrire des mobilisations qui ne décollent pas, qui ne prennent pas, des militants qui se fatiguent et qui s’usent.
8Le sixième et dernier chapitre décrit finement les « luttes sur le sens de la lutte » (p. 289) : il met en évidence des conflits d’interprétation et de cadrage sur la question des discriminations. Les auteurs montrent qu’en dépit d’une augmentation des dispositifs de lutte contre les discriminations dans les municipalités, on observe une dilution de la prise en compte des discriminations liées à l’origine (par rapport au genre ou au handicap) et un cadrage qui s’appuie souvent sur une représentation du racisme comme un problème individuel, plutôt que structurel [12]. Dans ce contexte, les collectifs étudiés dans chaque quartier oscillent entre des logiques de coopération, de négociation et de conflit avec les institutions. Ceux qui insistent sur la dimension systémique et institutionnelle du racisme (plutôt que sa seule dimension morale et individuelle) font face à des accusations de communautarisme, de victimisation, voire de prosélytisme de la part des pouvoirs publics locaux. Rattrapés par les polémiques nationales et contraints d’évoluer en « terrain miné », certains acteurs recourent à des stratégies d’euphémisation (parler de « rapports police-jeunes » plutôt que de « contrôle au faciès », p. 299) et se font « discrets ». C’est donc une structure d’opportunités politiques « frileuse » sur les questions de discrimination que les auteurs mettent en évidence dans le cas français. L’ouvrage conclut sur les mobilisations du printemps 2020 contre le racisme et les violences policières qui ont suivi l’assassinat de George Floyd (la couverture du livre est une photographie de la marche du 2 juin 2020 en souvenir d’Adama Traoré). Ces mobilisations, postérieures à l’enquête (clôturée en 2018), témoignent selon les auteurs du potentiel d’engagement, y compris transnational [13], que constitue l’expérience partagée du racisme.
9Cet ouvrage, dont une partie des auteurs se revendiquent de la « sociologie publique » à la Burawoy [14], soulève en creux la question du rôle de la sociologie dans la politisation des expériences de discrimination. S’il est précisé que les entretiens réalisés n’ont pas été négociés autour du thème des discriminations, afin d’éviter toute « imposition de problématique » (p. 32-33) et si les auteurs ne revendiquent pas la posture de « sociologue-formateur » ou de « sociologue militant » qu’ils attribuent à d’autres (Saïd Bouamama par exemple), la méthode ethnographique employée dans certains quartiers révèle une implication des sociologues dans l’interprétation que leurs enquêtés font des discriminations. Ainsi, à Vaulx-en-Velin où c’est une recherche-action (PoliCité) qui a été menée auprès de jeunes d’un centre social, invités à conduire eux-mêmes des entretiens sociologiques auprès des habitants de leur quartier. L’un des participants, Amine, 19 ans, affirme que cette expérience l’a « transformé de l’intérieur » (p. 319). Un autre, Saïd, 18 ans, choqué par l’ampleur de ces discriminations, « exprime ouvertement sa colère » et critique « l’inutilité d’une enquête qui n’offre pas de leviers pour produire du changement » (p. 210). L’ouvrage révèle ainsi l’existence de nombreuses enquêtes dans l’enquête : certaines victimes de discriminations à l’embauche mènent leurs propres enquêtes, en pratiquant l’auto-testing (envoyer son propre CV en modifiant le nom et l’adresse pour mettre au jour des pratiques discriminatoires chez certains employeurs, p. 66). Les collectifs étudiés font eux aussi de « l’enquête sociale » à la manière de John Dewey [15] et « s’assemblent en un public pour comprendre ce qui pose problème » (p. 258). Ainsi, la « forme enquête » n’apparaît pas seulement comme un outil de connaissance à l’usage des chercheurs, mais aussi un outil de politisation, voire un ressort d’action pour les citoyens eux-mêmes. Selon une logique de double herméneutique, dans laquelle les concepts du quotidien et ceux des sciences sociales s’influencent mutuellement, il conviendrait dès lors de s’interroger davantage sur le rôle des sciences sociales dans le cadrage des discriminations. À ce titre, L’Épreuve de la discrimination est aussi un ouvrage d’intervention : on peut faire l’hypothèse que les 245 récits collectés dans le cadre de l’enquête ont vocation à agir comme une « épreuve sanction » qui contribuera à trancher les controverses sur la question raciale en France et à en reconnaître toute l’acuité.